4.13. Un diner pas si détendu
Sasha
Je ne suis pas tout à fait certaine de la manière dont j’ai réussi cet exploit, mais je suis assisse entre maman et Sofia. Stanishou est de l’autre côté de maman. Vlad est en face de moi. Le Comte est entre le roi et oncle Yurí. Cyril et son père se font face-à-face à chaque bout. Maman a posé sa serviette sur ses genoux lentement. Trop lentement. Sofia ajuste ses verres devant elle, les alignent. Un geste précis. Répété. Elle me signale que les miens ne se sont pas tout à fait droits. La cuisine m’a prévu des saucisses végés et des brochettes de tofu et halloumi. Cela me donne l’eau à la bouche. Tout le monde aime les brochettes de patates douces et chou-fleur au tandoori et sauce à la coriandre ainsi que les brochettes végétariennes au cajun et de la féta, mais la cuisine n'a pas précisé qu’il ne s’agissait pas de poulet. Vlad s’indigne lorsque je mélange ananas et tofu fumé.
« Je ne te force pas à les manger, Vlad. »
« Encore heureux. Ne fais pas ça en Italie. Ils te lapideraient. »
« Si l’odeur de la pelouse fait plus saliver Sasha que celle du barbecue, qui sommes-nous pour juger, » avance oncle Yuri.
« Pourtant, j’aurai pensé que plusieurs d’entre-vous préfériez brouter le gazon fleuri, non léger des saucisses ? » jubile Vlad. Je cligne des yeux plusieurs fois, cherchant à comprendre.
« Fais-ton une soirée les pires blagues de beauf ? » demande papa. « J’en ai quelques-unes en stock. »
« Par pitié, non, » intervient Vlad. « Sasha, veux-tu aller au feu d’artifice ce soir ? Les booms des pétards vont cacher quelques instants les bêtises de l’humanité. »
« Je peux, maman ? »
— « Non. Tu es à l’accueil pour aider demain matin, » affirme papi coupant court à toute discussion.
— « C’est gentil de m’en informer en temps et en heure, » j’ironise. Je regarde vers Cyril. Il hausse les épaules.
— « Quelle est mon planning de la semaine ? » je soupire. Je pousse distraitement une brochette sur le côté de mon assiette.
— « Il ne faut pas la surcharger, » intervient Le Comte. « Elle doit être fraîche pour les cérémonies. Il lui faut un cadre qui évite les confusions, » complète-t-il. Cela me coupe l’appétit directement. Le verre de Sofia tremble légèrement lorsqu’elle le repose. Vlad serre sa mâchoire.
— « Sasha est très organisée », s’insurge maman calmement.
— « Oui, oui », répond le Comte. « Justement. Il faut préserver ça. »
PRESERVER.
Comme si j’étais fragile.
Ou périssable.
— « À son âge, il faut apprendre à… se tenir. » Vlad recrache brutalement l’eau qu’il venait de boire. Tout le monde se tourne vers lui. Je saisi ma serviette pour m’essuyer alors qu’il s’excuse.
— « Pardon. J’ai été surpris par cette déclaration. » Le silence tombe alors qu’il essuie sa bouche d’un revers de serviette.
— « Vlad… » commence papa.
— « Non », coupe-t-il. « Là, non. On parle d’une gamine comme si elle était un problème logistique. C’est juste… » Il cherche ses mots, échoue, secoue la tête. « Dégoûtant, » termine mon ainé.
Sofia renverse son verre sur la table. Nicolaï met aussi sa serviette. La mienne est déjà trempée. Quelqu’un rit faiblement. Je ne sais même plus qui. Je ne veux pas savoir qui. Tout bouille en moi.
— « Elle devra aussi penser à l’image qu’elle renvoie », ajoute oncle Yuri. « Elle est très observée, maintenant. » Je baisse les yeux vers mon assiette.
Je n’avais pas prévu d’être observée en mangeant des brochettes de tofu.
— « Nous parlons d’une adolescente », intervient Cyril, posément. « Pas d’un symbole. » Un silence. Court. Dense.
— « Bien sûr », conclut Nicolaï. « Personne n’a dit le contraire. » Mais tout le monde a compris que si. « La communauté s’attend à ce que chacun de vos deux prennent de plus en plus de responsabilité, » poursuit sa majesté.
— « Je serai plus à New York à partir de septembre et plus présent, » s’engage Cyril. « Mes responsabilités et celle de Sasha sont différentes. C’est toujours une enfant. »
— « Voir comment vous travaillez ensemble rassurerai, » intervient le Comte. « Mais, je serai ravi de me charger de son éducation. » Un mauvais frisson me parcourt.
— « Nous assurons convenablement l’éducation de Sasha, » répond calmement papa. « Elle n’a jamais commis d’imper. Son travail ainsi que son bon caractère sont souvent salués, » rappelle-t-il. « Précipiter les choses risque de l’épuiser avant l’âge. »
— « Je pensais plutôt la formaliser à ses devoirs de reine. »
— « Je pense être la mieux placée pour cela, » tranche Sofia. « Sasha a gardé nombre de bonne pratique de Valentina. »
— « Bien entendu ma prunelle, » répond le comte. « Ce n’est pas ce que je sous-entendais. »
— « Non ? Je suis curieuse alors, mon oncle. Quelle tâche pourriez-vous enseigner à Sasha que ni moi, ni Nicolaï, ni Cyril ne pourront lui enseigner ? »
— « Je ne voudrai pas qu’elle prenne certaine de tes mauvaises habitudes. Tu as l’habitude de ne pas assumer pour un oui ou pour un non, surtout lorsque tu prends des plantes. »
— « Avez-vous déjà pris ses maudites plantes mon oncle ? Aucune de nous ne joue la comédie. Ce mélange contient plusieurs poissons qu’il faut doser parfaitement au cours de la journée. De plus, aux effets physiques, interrompre la vie au sein de soi n’est jamais facile, quelle qu’en soit la raison. »
— « Pour en revenir à Sasha, » reprend le Comte.
Maman pose sa main sur mon avant-bras. Un léger mouvement de tête. Pas maintenant. Je hoche la tête. Une chose s’impose : Pour eux je suis un objet qu’il faut modeler, et non un sujet. Cela me rend à la fois triste et en colère.
— « Sasha est une ado, » coupe Cyril. « La puberté se déroule à l’adolescence. J’apprécierai que tout ce qui concerne ma fiancée soit abordé dans un cadre approprié où elle a son mot à dire. Ce débat est-il pertinent lors d’un diner ? »
— « Moi, ça me coupe plutôt l’appétit, » répond Vlad.
— « Sasha, toi qui aimes les fleurs, sais-tu quelle est la différence entre une femme et une fleur ? » me demande oncle Yurí.
— « Sérieusement, Yurí, » s’énerve Nicolaï en posant bruyamment ses couverts.
— « Il est temps de la dégourdir un peu. »
— « Et si on laissait simplement les enfants grandir à leur rythme ? » propose papa. « Les presser n’est-il pas néfaste pour leur santé ? »
— « Elle n’a pas besoin d’être totalement seine d’esprit pour… » Il tombe de sa chaise.
— « Il faut croire qu’il est prudent de ne pas boire et raconter des bêtises en même temps, » commente Vlad avant de calmement remplir sa bouche. Je n’aime pas les repas comme ça.
Je baisse les yeux. J’aperçois le pouce de Cyril. Posé contre sa fourchette. Il tapote contre le bois. Le reste de son corps est immobile. Trop immobile. Tel un félin qui attend le bon moment avant de bondir. Bunici Louis avait aussi ce petit tic. J’étais jeune, mais j’avais remarqué.
***

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