4.14. Ce qui se joue
Sasha
Je n’ai pas mangé de dessert, même pas une glace au chocolat. Papa propose de nous emmener aux jeux. Stan veut que Vlad et moi venions. Alors, je suis. Cyril aussi.
Stan veut que je l’accompagne du descendre du grand toboggan la première fois. Il crie, rit, recommence seul. Je vais m’assoir sur le banc où est Vlad.
— « Tu as envie de râler ? » me demande Vlad.
— « Oui ! Et d’étrangler quelqu’un aussi. » Je baisse la voix. « Ils ont été abjectes. Je ne suis même pas certaine d’avoir tout compris. »
— « Tu as compris l’essentiel, » répond-il. Il hésite. « Et tu as raison. » Je souffle. Longtemps.
— « C’était quoi, l’histoire du gazon et des saucisses ? »
Vlad grimace.
— « Une métaphore douteuse. Parfois, ils comparent leur truc à des saucisses. »
— « Leur truc ? »
— « Zeilor ! » s’exclame Cyril en arrivant. « J’arrive pile au mauvais moment. Je ne suis pas certain que cette conversation soit de mon ressors, » intervient Cyril. Il s’assoit à côté de moi, sans me toucher.
— « Tu les observais lors du diner ? » J’interroge Cyril.
— « Oui. » Il ne détourne pas le regard. Une vraie hésitation, cette fois. « Parce que l’indignation ne leur suffit pas. J’essaie de comprendre comment ils raisonnent. »
— « En les laissant intentionnellement dire des horreurs ? »
— « En les laissant se croire en terrain sûr ! » Il laisse un temps. « Je préfère être clair avec toi, Sasha. Je ne veux pas d’ambiguïté entre nous. » Il marque une pause. « Lorsque je me tais, lorsque je nuance, lorsque je ne m’oppose pas, pas tout de suite… ce n’est pas parce que je suis d’accord. C’est parce que je cherche à comprendre jusqu’où ils sont prêts à aller. » Je fronce les sourcils.
— « Tu fais semblant d’être d’accord ? »
— « En partie. » Il inspire. « Lorsque je suis comme ça… froid. Calculateur. Cynique. Ce n’est pas du désintérêt. Je ne souhaite pas que tu doutes de moi lorsque je le fais. Je joue. » Le mot me surprend. Un mauvais frisson me traverse.
— « Jouer à quoi ? »
— « À la politique. » Il marque une pause. « Ce n’est pas joli. Ce n’est pas toujours juste. Mais, ça permet de protéger certaines choses. Certaines personnes. »
Stan m’appelle pour que je le filme en train de descendre le grand toboggan.
— « Et moi ? » Il se tourne vers moi. Enfin.
— « Toi, tu dois savoir lorsque je parle en mon nom… et lorsqye je parle pour obtenir quelque chose. » Plus doucement : « Tu n’as pas besoin de tout comprendre maintenant. Mais, tu dois savoir que les deux existent. Je ne te considère pas comme un pion. Tu vas devoir apprendre à reconnaître lorsque je joue et lorsque je suis moi. »
Je hoche la tête, sans être certaine d’y arriver.
— « D’accord. »
— « Si un jour tu doutes, tu me le dis, ou nous en discutons en tête-à-tête. »
— « Et si je ne sais pas si je doute ? »
Un sourire bref.
— « Alors tu observes. Comme ce soir. »
Je baisse les yeux.
Je revois son pouce, près de sa fourchette, tapotant doucement contre la table. Le reste de son corps immobile. Trop immobile.
— « Tu as le même tic que Bunici Louis, » remarqué-je. Il cligne des yeux.
— « Vraiment ? » s’étonne-t-il en souriant.
— « Oui. »
— « Quelqu’un va finir par te battre au poker, » rit Vlad.
— « Sasha aussi en a plusieurs, » répond Cyril. « Les mêmes que toi, d'ailleurs. Un trait de famille. » Je sens mes joues chauffer.
— « Pas de flirt avec Sasha, » grogne Vlad.
— « Je ne flirte pas. Je constate, » se défend Cyril. Puis, à moi : « Tu veux faire une course ? »
Je souris malgré moi.
— « Jusqu’où ? » je demande.
— « Jusqu’à ce que le vent te fasse oublier les vieux imbéciles. » La réponse de Cyril me fait sourire.
- « On risque de courir longtemps, » soupire Vlad.
Je me lève. Je commence à courir. Pour la première fois de la journée, j’ai l’impression de respirer.
***

Annotations
Versions