5.1. Les premières règles du jeu du pouvoir - d’une amazone à une autre
Sasha
Je me réveille tôt dans le lit de Vlad. Je n’ai pas bien dormi. Je me suis réveillée plusieurs fois. Je l’ai entendu se lever. Je mange une banane et bois un jus de fruits. Ma gorge gratte encore. Je vais quelques gargarismes afin de l’éclaircir.
J’enfile une tenue de sport pour faire croire que je vais courir. Je passe par la cuisine, pour leur demander si c’est possible de me mettre de côté à manger pour le moment où je serai de retour de mon footing. Avant de partir, je mange deux beignets à la pomme acidulée et à la cardamome – Amélia teste une nouvelle recette. Je me dirige vers le lac en trottant. Je le contourne vers la gauche pour aller vers le hangar aux canoés. Je croise un peu de monde en chemin et effectue quelques saluts, mais je ne suis pas interrompue.
Une fois sur place, je regarde les canoés flotter pendant quelques instants. Puis, je m’assois sur le ponton, les pieds dans le vide, le regard perdu. J’aurai bien envie de monter sur un canoé. Je suis à ce point conditionnée qu’il m’est impossible de le faire sans surveillance. Au moins dans cette position, qui ne m’est pas habituelle, les personnes qui passent doivent se douter que quelque chose ne va pas. Je ferme les yeux et respire lentement.
Des pas se rapprochent.
— « Sasha ? »
— « Oh ! Bonjour Sofia. Que fais-tu ici ? ». Ma voix accroche. Je lève la tête et m’aperçois qu’elle porte un legging de sport assorti à un t-shirt noir d’Alexander Wang. Sofia est la seule personne que je connaisse qui porte un t-shirt à plus de 120$ pour aller courir. Maman aurait hurlé si j’étais sortie avec autre chose qu’un t-shirt à 8$ acheté à Target. Ses cheveux sont coiffés dans un chignon.
— « J’essaie de me maintenir en forme. J’ai beaucoup pratiqué la natation dans ma jeunesse et nage encore 1km deux fois par semaine. J’ai hérité, en tant qu’Amazone, de la force brute d’Arès. C’est mon moyen de la canaliser. Notre objectif n’est pas de laisser aller à vau-l'eau l’entropie, mais de la contrôler. J’ai aperçu quelques-unes de tes têtes catastrophées et dépitées hier soir. »
— « Je n’avais pas vraiment réalisé à quel point… Je me suis sentie triste après. Cyril m’a expliqué sa stratégie et… mentir ou manipuler ne sont pas dans mes habitudes. »
— « Eux n’ont aucun scrupule à le faire, crois-moi. Ils utilisent ton futur pour des manœuvres politiques. Ce n’est guère plus honnête. »
— « C’est vrai, » soupiré-je. « Est-ce une raison pour s’abaisser à leur niveau ? » Je me mets à tousser. Ma gorge gratte encore. La voix est mieux, mais pas encore tout à fait la mienne.
— « Dans un futur plus ou moins proche, tu apprendras à utiliser différentes tactiques pour obtenir des informations ou conserver ta position. Tu te sentiras d’autant plus à l’aise que tu sauras quels sont les motifs ou les objectifs qui te font agir. Parfois, la fin justifie les moyens. »
— « C’est une maxime royale ? »
— « Je le crains… Plusieurs n’ont pas encore compris que la société avait changé, que les jeunes générations voient les choses différemment. Bon, que fait-on maintenant ? »
— « En partie, mais pas tout. Je me sens agacée lorsque des personnes parlent de moi sans m’adresser directement la parole. Quand j’avais sept ou huit ans que mes parents prennent les décisions pour moi, c'est normal. Mais, j’ai 15 ans. J’aimerais avoir un peu plus d’autonomie, et qu’on me fasse confiance. Je ne veux pas être traitée comme un objet. »
— « Est-ce que Cyril a fait cela ? » s’inquiète-t-elle.
— « Non. » Je ne dis rien de plus. J’ai de nouveau envie de tousser.
— « Tant mieux. Sinon, la dynastie de Nicolaï se serait arrêtée ici. »
— « Hein ? »
— « J’ai décidé il y a longtemps que s’il advient une dispute ente Cyril et toi, je te donnerai toujours raison, même dans l’hypothèse où il a raison. Heureusement, en matière de relation et de cœur, les hommes se trompent très souvent. La solidarité féminine primera. »
— « Je te remercie, Sofia. Mais, entre papi, oncle Yurí et Le Comte, c’est… Breuk ! Ils me donnent de mauvais frissons. » Ma voix se brise sur la fin.
— « Le quatuor des vieux ploucs si nous ajoutons Dimitri, » remarque-t-elle. « Nous aurons du mal à les changer. Heureusement qu’Anton est plus réfléchi. La nouvelle génération est différente, enfin la majorité d’entre eux. Nicolaï a ses moments traditionalistes. Parfois, Louis était plus moderne. Valentina m’a initié au féminisme et je l’ai entendu reprendre Nicolaï plus d’une fois. Au moins, il est capable d’admettre qu’il a tort lorsque je pointe un propos ou une blague sexiste. Hélas, il en fait toujours malgré les années. Cyril aurait pu être un peu plus ferme. S’est-il excusé ? »
— « Je lui ai dit que j’avais remarqué un tic. Il a été surpris. A priori, il n’en avait pas conscience. Il m’a expliqué sa stratégie. » Je déglutie lentement.
— « Il n’est peut-être pas aussi bête que son père alors ! »
— « Hein ? »
— « Je n’aurais pas dû dire ça ! Tu as assez à gérer avec Cyril. Nicolaï et moi… » Elle soupire. « Comme Cyril et toi êtes en train de vous rapprocher, tu comprendras assez vite que Nicolaï et moi avons quelques désaccords qui perdurent à la fois sur le plan personnel et politique. Je ne sais pas pourquoi, te voir te rapprocher de Cyril le réjouit. Je préfèrerai la prudence encore quelque temps. Cyril… t’aime bien et s’aperçoit que tu n’es plus la petite fille que tu étais. C’est vrai objectivement, tu ne l’es plus. Lorsque nous commençons à devenir une femme, les regards sur nous changent. Cyril s’en aperçoit aussi. Je vois bien qu’il… Il ne fera rien pour te blesser, évidemment. Je redoute plus une imprudence de sa part. Il se sent un peu seul et t’attend. Parfois, nous faisons quelque chose sans nous rendre-compte que… cela peut entraîner des conséquences sur nous aussi. N'hésite pas à être ferme si tu constates qu'il perd un peu de son contrôle ou s’il profite d’une situation de manière importune. Tu ne peux pas agir avec Cyril comme avec Vlad, le laisser faire la même chose, par exemple. Que tu fasses des câlins avec ta famille est normal, mais avec Cyril, évite les gestes un peu intimes. Il s’y accoutumera trop vite. En dehors de cela, je me targue de l’avoir bien élevé. Il doit donc être à la hauteur. Tu es chargé de lui rappeler si je ne suis pas présente. »
— « Ok. Je ne m’attendais pas à cette responsabilité incongrue, » annonce ma voix rauque.
— « Tu peux te contenter d’un « Ah ! Les hommes » en levant les yeux. Il devrait comprendre. » Elle touche mon épaule doucement avec la sienne et me sourit. Je fais un petit sourire.
— « Sofia, je ne suis pas prête. » Une quinte de toux me prend. « Même si ce n’est que la première moitié de l'Appariement, et avec Cyril, je ne suis pas prête. Je pensais l’être, mais non. J’ai besoin de temps encore. Je l'ai réalisé hier. »
— « Je comprends, Sasha. Le temps est un autre de nos ennemis. Peut-être le pire. Nous ne pouvons rien contre lui. Nous avons une stratégie. Nous ne restons pas les bras croisés. »
Sofia et moi discutons de tous et de rien. Nous allons un peu plus loin, sur le coin des galets, puis en lançons quelques-uns. Je me sens mieux.
***

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