5.3. L’intime est politique
Sasha
Il est tôt. Les têtes ne sont pas encore réveillées. Maman est toujours en pyjama. Mes frères aussi. Papa ne s’est pas rasé. Il porte un polo blanc et un chino caramel. Vlad porte un treillis déchiré et est pied nu. C’est de loin la tenue la plus déroutante.
— « Cyril - urgent - jardin sud. » J’halète. Une quinte de toux me prend.
— « Nous n’avons pas terminé nos cafés, Sasha, » râle maman.
— « Urgent ! Apporte ta tasse. » Je tousse en encore. Elle pousse le pot de miel dans ma direction.
— « Je ne vais pas y aller en pyjama. Es-tu allée courir seule ? »
— « Non. Avec Sofia, » j’halète. « Vlad devrait aussi se changer. Il s’est passé quelque chose. Il veut que nous soyons tous là. » Ma voix termine en chuchotant. Je tousse ensuite de nouveau.
*
La table du jardin est remplie de plateaux et de pichets. Sofia pleure dans les bras de Cyril.
— « Que s’est-il passé ? » demande maman en allant serrer Sofia à son tour. Vlad me prend Stan des bras. Cyril et lui font leur jeu de regards agaçants. Vlad plisse très légèrement ses yeux, avale sa salive, puis acquiesce.
— « Antoine, Stan, et si nous allions chercher un ballon, » propose Vlad. Les garçons jubilent. Mes frères s’éloignent rapidement.
— « Il serait mieux de vous asseoir, » commence Cyril avec une voix grave. Il tend une chaise pour sa mère, puis pour moi. Il attend que tout le monde soit assis. « J’ai reçu un SMS de Piotr il y a une vingtaine de minutes. Ils ont eu un accident de voiture. Milenka a dû être hospitalisée et… » Il avale sa salive, inspire fort. « Elle a perdu le bébé. » Les visages blanchissent autour de moi. Mon cœur fait des bons. Je suis la seule fille… de nouveau.
**
Cyril
Daniela pose ses mains devant sa bouche et se met à pleurer. Nos regards apeurés se croisent. Le sien est une supplique muette : « Ne me prends pas ma fille, s’il te plaît. » Le mien répond, à la fois décidé et impuissant : « Je ne sais pas si je vais avoir le choix. La bataille est peut-être déjà perdue. Je ne la laisserai jamais aller avec lui. Je tiens trop à elle. » Les yeux de Daniela libèrent d’autres larmes. Constantin saisit les mains de son épouse. Elle essuie ses larmes avec une main légèrement tremblante.
Sasha se tourne vers moi. Je la vois à la périphérie de mon regard. Elle n’a pas encore compris.
— « Mais, mais… », bafouille-t-elle d’une voix à la fois paniquée et basse. Peut-être a-t-elle déjà, au contraire, tout compris. Je tourne ma tête vers elle. Je voudrais la prendre dans mes bras, lui dire que rien ne presse, que tout peut attendre — mais je sais que c’est faux, et que le temps ne nous laissera pas ce répit. Vais-je pouvoir tenir mes promesses ? Je DOIS les tenir. Je n’ai pas d’autres choix. Mais, au cas où, je lui dois d’être honnête.
— « Oui, cela change la stratégie que nous devons avoir pour le concile de demain, » j’indique calmement en la fixant. « Je ne te blesserai jamais. » Je sais, au moment même où je parle, que je suis en train de lui voler quelque chose d’irréversible — le droit de ne penser qu’à la douleur. Constantin balaie rapidement son regard entre nous deux.
— « Monseigneur, si je puis me permettre, beaucoup de personnes se sont plaintes de votre absence aux dernières cérémonies, » commence Constantin.
— « Maman comme papa me l’ont signalé. Je vais m’engager à être davantage présent, » j’acquiesce.
— « Je vous en remercie, Monseigneur. » Constantin se passe les mains dans les cheveux. Il pose sa main sur le bras de Sasha.
— « Avant cela, » interrompt Daniela. « Comment va-t-elle ? »
— « Je ne suis tombé que sur le répondeur de Piotr. J’ai laissé des messages. »
— « Elle ne répond pas non plus, » précise maman.
Sasha regarde en face d’elle, la bouche bée, immobile. Elle me parait si jeune, si vulnérable. Son visage est plus blanc qu’une poupée de porcelaine. Impossible… pas… encore… Les clics de l’horloge des secondes se succèdent. Suis-je en état de choc ? Sidéré ? Je n’arrive plus à réfléchir. Mon cerveau est bloqué. Je fixe le vide, incapable de penser ou de bouger. Je cherche un mot. Aucun ne vient. Le silence nous écrase. Nous sommes tous paralysés. Le temps se suspend. Le silence n’est pas un confort. Il est la marque de la violence de l’annonce pour chacun de nous, de notre effondrement intérieur, de notre sidération collective, de ses implications pour chacun de nous. Ne vais-je pas y perdre le peu d’humanité qu’il me reste ?
Mes coudes sont sur mes genoux, mes mains dans mes cheveux. Je me sens désespéré.
— « Il faut repenser la stratégie. Des idées ? » Je parcours les visages encore sous le coup du choc.
— « Il ne faut pas que… » Les mains de Constantin tremblent. Je sens la peur envahir Sasha. « Il ne faut pas que ce tragique événement impacte sur la décision concernant votre Appariement, » poursuit son père. « Fichtre ! » s’exclame Constantin pour canaliser ses propres émotions. Je prends une main de Sasha entre les deux miennes.
**
Sasha
J’avais trop chaud, mais là j’ai froid. Cyril frotte mon avant-bras dont le duvet s’est hérissé. Il se tourne vers moi et prend ma main dans les deux siennes.
— « Sasha, nous allons plaider que les émotions ne doivent pas l’emporter sur la raison et que la décision doit être prise en tenant compte de ton intérêt, » assure Cyril. « Bois un peu de smoothie. Tu es toute blanche. » Je regarde les autres visages. Maman caresse son ventre, le regard perdu. Cyril sert un verre à chacun. Il pose devant moi une assiette de pancake. Je n’ai pas faim. Vlad revient avec les garçons et un panier de basket gonflable. Il s’installe avec nous, entre maman et Sofia. Il passe son bras autour de maman.
— « J’ai caché son téléphone. Nous avons un peu de temps, » affirme Vlad. Cyril acquiesce.
— « Nous devons trouver la bonne stratégie, nous n’avons pas le choix, » j’indique.
— « Le stress n’aide pas. Respirons et repartons de Zéro, » plaide maman. Sasha a les yeux exorbités.
— « Insistons sur pratiques plus respectueuses des droits humains, » propose Constantin. « Je vais prévenir Thomas. Il aidera. »
— « Répartissons-nous les objectifs, » reprend Cyril. « Vlad, il faudrait occuper Gri. Implique les trois petits. Maman, pourrais-tu… »
— « Il est peu probable de le convaincre, mais je vais au moins l’occuper, » accepte Sofia.
— « Laissons souffler Piotr s’il est là ce soir, » continue Cyril. « Il nous reste Anton, Dimitri, Ilia.
*
Nicolaï débarque en courant.
— « Milenka », commence-t-il.
— « L’information est déjà connue, Nicolaï, » s’agace Sofia. Il fronce les sourcils. Il a été le dernier prévenu et cela le contrarie. « Nous faisions un remue-méninge. » Il s’assied sur le dernier fauteuil.
— « Constantin suggérait d’utiliser l’expression "pratique plus respectueuse des droits humains" lorsque nous invoquons le fait de faire évoluer notre législation, » indique Cyril. Papa est surpris.
*
Papi entre dans le jardin. Il nous regarde :
— « Vos majestés. Daniela, ma belle, » - elle acquiesce - « je suis désolé, mon bébé, que ce soit encore un garçon. Au vu de vos têtes dépitées, il ne peut s’agir que de cela. » Il pose sa main sur l’épaule de maman, toujours un peu essoufflé. « Eléna et toi étiez nos miracles. Tu nous as donné un autre merveilleux miracle. De l’aide à l’accueil serait la bienvenue dès maintenant et en début d’après-midi. » Il regarde Sasha. « Sasha, ma douce, puis-je te parler un instant dans ta chambre ? » Mon cœur bat si vite, mais je me sens ailleurs. Maman envoie un regard de haine à son père. Il ne tourne même pas la tête vers elle.
Vlad, papa et Cyril nous suivent. Leur expression est fermée. Lepoing de Vlad se ferme et s'ouvre. Il est furieux contre papi. Et, d'un sens, cela me rassure. Le pouce de Cyril est posé sur sa chevalière. Un autre geste dont il a herité, mais cette fois de babouchka Valentina.
***

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