5.6. L’imparable mécanique du protocole
Sasha
La discussion a duré longtemps. Je me suis sentie dépassée par les enjeux, impuissante et fatiguée. Cyril a encore promis qu’il faisait tout pour éviter le pire. Après, Stanishou est venu réclamer son câlin du matin. Antoine s’est joint à nous. Ça m’a fait du bien. Papa a emmené les garçons jouer dehors.
Pas de repos pour les braves : nous sommes à l’accueil. Cela fait trois fois que maman demande à changer de place. Elle demande à Vlad de lui apporter une chaise. Papi est énervé alors que nous sommes six à l’accueil. Il se contente de saluer les gens. Nous devrions faire des créneaux pour les arrivées afin de les étaler dans la journée. Heureusement, des pochettes sont prêtes.
— « Ça va maman ? » demande Vlad.
— « Les odeurs de parfums, d’eau de Cologne, de déo et de café me donnent la nausée. »
— « Ah ! Je vais ouvrir pour créer un courant d’air. »
L’air est apprécié. Vlad apporte un verre de menthe à chacun, ce qui fait du bien.
Un homme en face de maman sent fort le parfum et la sueur. Elle se retourne pour vomir à temps dans une poubelle. Papi se met à râler. Maman rappelle qu’elle a des nausées matinales. Vlad propose de la ramener. Papi n’est pas conciliant au vu du nombre de personnes. Les regards de maman envers son père sont si froids et haineux que cela me fait peur.
— « Je ne te demande pas ton avis, » répond Vlad. « Elle est malade. Je ramène maman. Sasha, je reviens rapidement, OK ? »
— « Ok. Mets-lui une bassine d’eau froide avec de la lavande et… »
— « Ses crackers sans sel qu’elle mangeait déjà quand elle était enceinte de moi. »
— « Merci, mes bébés, » s’émeut maman. Elle semble vraiment fatiguée.
Avec la chaleur, l’agitation est à son comble. Les pots de fleurs sur le comptoir sont rattrapés à temps plusieurs fois. Lorsque Vlad revient, il déplace des chaises du réfectoire jusque dans le hall. Il envoie aussi les enfants qui attendent avec les parents jouer au ballon sur le côté de la résidence ou à la bibliothèque. La pression redescend légèrement, mais le rythme pour donner les clés, les plans, les badges, etc., ne baisse pas. J’ai envie d’aller aux toilettes. Je dois attendre que Vlad ait terminé avec les chaises pour être au moins quatre. Papi appelle ses sœurs à la rescousse, mais le temps qu’elles arrivent… L’une est encore sur la route. Sedna, Moka sa chienne, et son infirmière n’ont pas passé Knoxville. De toute façon l’accueil est toujours difficile pour elle.
Une jeune femme s’avance lentement en grimaçant. Elle pousse une petite poussette. À l’intérieur, un enfant d’à peine un an dort, la bouche entrouverte, une mèche sombre collée au front. Elle porte une robe claire, ample. Trop grande. Son ventre est déjà bien arrondi. De grandes lunettes de soleil octogonales couvrent son visage, ce qui est étrange à l’intérieur. À côté d’elle, un homme grand, raide, impeccablement vêtu, les cheveux grisonnants.
— « Vodá Victor Andrei Munteanu, » annonce-t-il sèchement. Le mot heurte quelque chose en moi. Je relève la tête. « Communauté de Dayton, Ohio. »
— « Pardon ? Pouvez-vous répéter, s’il vous plait ? »
Il me regarde, surpris d’être interrompu.
— « Vodá Munteanu, » répète-t-il, légèrement agacé. « Les oreilles se lavent comme le reste jeune demoiselle. »
Je le fixe. Une seconde de trop. Je ne vais pas me laisser humilier.
— « Je connais tous les membres du Concile, monsieur, » je commence d’une voix assurée et calme. Trop calme. « Ils sont mon frère, mon père, mon grand-père, mes oncles et mes cousins. Vous n’êtes pas membre du Concile. Vous présentez ainsi relève, au mieux, d’une usurpation de titre… » - je marque une pause - « au pire, d’une volonté de tromper. » Un silence tombe. L’homme plisse les yeux, me dévisage longuement. « Et vous êtes… ? » Je redresse légèrement les épaules.
— « Je suis Son Altesse Sérénissime Alexandra, Penthésilée, Katharina, Mary Strasvinsky, monsieur. » Je soutiens son regard. « La noblesse oblige à l’humilité, au service d’autrui et à la vérité. Elle n’est ni un costume ni un titre que l’on emprunte pour impressionner. Elle se mesure à la façon dont on défend et protège les plus vulnérables, pas à celle dont on se place au-dessus d’eux. »
La jeune femme fait une révérence puis baisse la tête vers son enfant. Quand elle se penche pour repositionner un biberon d’eau, ses lunettes glissent légèrement. Juste assez. Je vois le violet jauni au coin de son œil. Mon cœur se serre. Elle doit avoir un an ou deux de plus que moi. Pas plus. L’homme ne bouge pas. Une main lourde appuie sur mon épaule.
— « Voyons, Sasha, » intervient papi d’un ton faussement doux, « ce n’est pas une façon de traiter nos invités. » Il se tourne vers la jeune femme.
— « Te souviens-tu de ta cousine Anica, bien entendu ? » Le mot cousine claque comme un mensonge poli.
— « Tu vois, Sasha, » poursuit-il, « Anica s’est rendue utile à la communauté en faisant son devoir. Elle a compris l’importance de respecter toutes nos traditions. »
Anica relève légèrement ses lunettes. Nos regards effrayés se croisent. Sa main se lève lentement. Les doigts se referment sur le pouce. Une fois. Puis encore.
Je ferme légèrement les paupières. Rien de plus. Ses épaules s’affaissent d’un souffle. Un soulagement furtif traverse son visage avant de disparaître.
— « Un bel exemple pour toutes, » conclut papi. Il lui parle de la nouvelle piscine le temps que je trouve la pochette.
— « Les toilettes sont au fond, n’est-ce pas ? » demande Anica.
— « Je peux accompagner Anica, si vous voulez, » je propose.
— « Non, » répondent ensemble papi et l’usurpateur de titre.
Ils s’éloignent. La poussette roule doucement sur le sol. Je reste immobile. Ce n’est pas une tradition. C’est une mécanique. Et je viens de grincer dedans. Comment vais-je pouvoir sortir Anica de ce pétrin ?
— « As-tu qu’Anica boite légèrement et qu’elle a un œil au beurre noir ? »
— « Certaines femmes ont besoin d’un cadre plus ferme. Ton père a été… trop indulgent. » Je le regarde, ébahie et tétanisée. « Tu rêvasses encore, Sasha ! » s’agace-t-il.
*
Je profite d’une absence de papi pour entraîner Vlad à part, dans le bureau. J’ai du mal à parler. Son ‘je vais voir ce que je peux faire’ ne me dit rien de bon. Il télécharge la vidéo de surveillance. Une preuve. Qui ne suffira pas.
— « Seul Nicolaï peut intervenir, » m’indique-t-il.
— « Vlad, je n’invente rien. »
— « Ce n’est pas ça, Sasha. Je te crois, évidemment. Papa et moi devons aussi suivre le protocole et les règles. Si c’est une Jakupović, il nous est impossible d’outrepasser l’autorité de papi. Je vais lui dire que je t’ai demandé d’aller voir si maman va mieux. File. »
— « Merci, Vlad. » Cette fois, je n’ai plus de voix.
***

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