5.9. Encore une dispute
Sasha
Une des surveillantes me réveille :
— « Est-ce que c’est bien toi Sasha ? » J’acquiesce. « Je suis Ilona. Je crois qu’on te cherche partout », m’informe-t-elle.
— « Oh ! Merci de m’avoir réveillé. Je vais me faire grave rouspéter. Je te remercie. » Ma voix n’est qu’un souffle. Elle acquiesce. Je récupère mes affaires précipitamment et pars en courant, passe par la suite pour prendre mon sac de danse. Je n’ai évidemment pas le temps de me changer. Je vais quand même aux toilettes.
Pour être encore plus en retard, je prends le couloir qui longe le réfectoire, au lieu de passer par le patio, descends le grand escalier vers la salle de spectacle. À peine entrée dans la salle de spectacle, j’entends :
— « Alexandra, pourquoi tu ne réponds pas à ton téléphone ? Tu es en retard de 20 minutes. »
— « Papa m’a privé de téléphone comme tu as demandé pour abandon de poste, » ma voix déformée annonce. « Et je me suis endormie à la piscine, ce n’était pas volontaire. »
— « Nous avons commencé sans toi. La chorale a fini. C’est à ton tour, » beugle-t-il.
— « Le temps de mettre mes chaussons de danse, et tu peux démarrer la musique. » Je m’assois sur le rebord de la scène, sors tout mon bazar pour attraper mes chaussons qui sont au fond du sac. Cyril est derrière grand-père. Il me fait le signe super avec son pouce.
— « Alexandra, nous n’avons pas toute l’après-midi. Le Gala est dans deux heures et tu n’es pas la seule, » s’exaspère grand-père.
— « Deux minutes, s’il te plaît. » Je crois que c’est la première fois que je m’agace contre grand-père devant lui. Je range mes vêtements de danse dans mon sac et me mets en position au centre de la scène. Inutile de préciser que tout roule, en dehors de mon paréo qui tombe. Je l’attrape et continue la chorégraphie avec. Du coup, j’en rajoute une couche lorsque j’ai terminé : « Tu veux que je refasse une deuxième fois la chorégraphie que j’ai inventée et que je répète depuis deux ans ? »
— « Ne sois pas impertinente, Alexandra ! Est-ce la tenue que tu prévois de porter ? »
— « Si cela te fait plaisir. » Je réponds avec fureur.
— « Alexandra, » s’énerve papi.
— « Bien sûr que non ! » Je m’énerve. Je vois que papi est surpris. « J’ai une tenue de danse. Je me suis endormie. Est-ce qu’on pourrait me laisser souffler deux secondes ! »
— « Si tu continues, je divise ton pécule en deux, » promet papi. Cyril fait non de la tête derrière lui.
Je soupire, descends de scène et vais m’asseoir à côté de mes frères pendant que le groupe de danses traditionnelles s’installe.
— « Tu as super bien dansé. C’était encore plus beau avec le foulard dans tous les sens. Toi aussi tu es fâchée contre grand-père ? » m’interroge Stanishou en se blottissant contre moi.
— « Oui, je suis fâchée contre grand-père, entre autres. » Vlad se tourne vers moi à la dernière partie de ma phrase. Je me mets à tousser.
— « Qu’est-ce qui se passe, Sasha ? » s’inquiète-t-il.
— « Renseigne-toi auprès des personnes qui savent, moi, on ne me dit rien ! » Vlad fronce les sourcils. Il se tourne vers Cyril et mime un « Qu’est-ce qui se passe ? » Cyril murmure « Plus tard. » Je m’habille avec une jupe longue noire et un haut court gris qui sont dans mon sac. Je vais être le plus triste des soleils.
Après les danses traditionnelles, la chorale revient pour chanter Here comes the sun des Beatles. Cyril et moi nous glissons dans les coulisses.
Cyril se positionne derrière moi. « Stan malmené par les deux femmes de sa vie. Tu as été hilarante, bravo ! » chuchote-t-il près de mon oreille.
— « SHUTT ! Je veux écouter », je le réprimande un peu fort. Ces yeux brillent légèrement. Comment je peux voir cela dans la pénombre ? Je lui adresse ensuite un sourire. Ouais. Je m’amuse un peu. J’adore faire enrager papi Stan.
Vient notre tour. Nous démarrons comme prévu, avec le soleil que nous avons inventé. Cyril rate un mouvement et ne m’attrape pas comme prévu. Il est dos au public. Je m’énerve :
— « Est-ce que l’as fait exprès ? Nous répétons depuis plusieurs jours et ce n’est même pas un nouveau mouvement. »
— « Bien sûr que non, » sort une voix gutturale. J’ai toujours mal. Je réalise qu’il ne s’est pas inquiété. « Comment peux-tu m’accuser d’un truc pareil ? C’est toi qui n’es pas concentrée. Tu es légèrement en retard sur la musique. » Moi qui suis plutôt en avance d’habitude, cette critique me change. Je comprends qu’il en a plus ou moins fait exprès.
Je souffle fort :
— « C’est à toi de me guider, » souffle ma voix éraillée. Je me tourne vers papi. « Est-il possible de remettre la musique au début ? » Puis vers Cyril :« Applique-toi cette fois-ci. »
— « Avec plaisir, princesse », dit-il sur un ton âcre.
Nous reprenons sans accrocs, jusqu’à ce que je lui marche sur le pied à la fin, comme prévu.
— « Alexandra, tu es une mauvaise joueuse. Pour cela, je pourrai te laisser tomber lors de la représentation. » Il me fait un clin d’œil du côté que personne ne voit.
— « Tu n’oserais pas me laisser tomber devant tout le monde quand même. Je pourrai me faire mal. »
— « Cela est des plus tentants, Princesse. » Le ton qu’il emploie est vraiment menaçant. Il est doué à ça. Je pourrais y croire, si ce n’étaient pour l’amusement que je lis dans ses yeux.
— « Alexandra, excuse-toi auprès de Monseigneur si tu ne veux pas être punie, encore. »
Je me tourne vers grand-père.
— « Peu importante, vous ne faites que contrôler ma vie depuis bien longtemps de toute façon ! Je dois exécuter les ordres. Mon consentement, mes envies, mes rêves qui s’en soucient ? » Je feins l’indignation. « Je ne suis qu’une marionnette. » Je salue et m’en vais. En même temps, rien n’est faux dans ce que j’ai débité.
Quand j’arrive dans notre suite, maman m’attend avec la robe pour un essayage ainsi qu’un petit goûter. La robe est magnifique. La soie jaune citron qui sert de fonds de robe est recouverte de deux épaisseurs de tulle doré un peu plus foncé. Au niveau de mon ventre, il y a un cercle d’un jaune pétant. De ce cercle partent des rayons dans un camaïeu de jaunes, dorés, et oranges. Ici et là, quelques sequins transparents sont cousus pour attraper la lumière et faire briller le soleil. Elle a réalisé un col bateau comme j’aime. Les volants de la jupe m’arrivent à mi-mollet. Je lève ma jambe gauche à 90 degrés sur le côté, comme pour le début du soleil de notre chorégraphie. Je suis repassée en mode automatique…
— « Magnifique, mon petit lapin, » jubile maman. « Ne bouge pas, je prends une photo. »
— « Daniela, tu t’es surpassée. Cette robe est splendide. Sasha, tu es superbe. »
— « Je te remercie Sofia, » sort ma voix rocailleuse.
— « J’ai entendu des rumeurs d’un très mauvais comportement. Félicitations Sasha ! » Cela me fait sortir de ma bulle et sourire.
— « Cyril et moi avons un peu improvisé, » j’indique de cette voix qui n’est toujours pas la mienne. Il ne me reste plus qu’à me saouler ce soir pour compléter le tableau de la jeune rebelle. »
— « Maintenant, je suis sûre d’être une mauvaise mère. Encourager son enfant à se saouler… »
— « T’inquiète, maman, quand tu décides que c’est bon, tu m’attrapes par le bras, me conduit dans ma chambre et point final. » Ces quelques mots me veulent une quinte de toux.
— « Maman, qu’est-ce que tu fais ici ? » nous surprend la voix grave de Cyril.
Elle pose sa main sur le bras de son fils. « Cyril, chéri, je suis venue visiter ma cousine Daniela. Et toi ? »
— « Ma partenaire a réalisé une très belle prestation sur scène. Je venais la féliciter. » Il lève sa main pour toper. Je fais de même.
— « Quoi ? » C’est la voix de Vlad. Il sort de sa chambre.
Cyril explique pour moi :
— « Nous faisons un petit jeu dont votre grand-père est la victime avec dans le rôle principal une ado en colère. D’ailleurs, Sasha, la dispute en public avec Vlad, c’est pour quand ? »
— « Je veux que tu aies la surprise. » Je lui fais un clin d’œil. Je suis un peu amusée. « Vlad, tu peux désormais aller dans le patio. Je l’ai paramétré ainsi que le reste des Strasvinsky hier soir, sauf tante Natalia. » Il se tourne vers moi. « Comme bébé Stan court dans tes bras dès qu’il peut, je me suis dit que c’était mieux de m’assurer de la survie de toute ma future belle-famille. »
Je me tourne vers Cyril :
— « Je te sais gré de cette attention, Cyril. C’est adorable et prévenant de ta part ! » Il s’approche.
— « Je t’en prie. » Il m’embrasse sur la tempe et me relâche. « Est-ce que tu es encore fâchée contre moi ? »
— « Non, t’avoir écrasé le pied m’a défoulée. Cependant, tu aurais pu me prévenir que tu allais me faire tomber. »
— « Tu n’es pas tombée. Mes gestes étaient contrôlés. Je ne t’aurais pas laissé te faire mal. » Son assurance m’invite à la croire. Pourtant, personne ne peut garantir un truc pareil, quelles que soient sa rapidité et sa force. J’acquiesce. « Je te remercie de me faire confiance, Sasha. Promis, tu ne le regretteras pas. » Il m’embrasse sur la joue, puis m’examine le sourire aux lèvres. C’est à la fois agaçant et mignon. J’aime ce Cyril-là.
— « Maman, il faut que j’aille me préparer. Est-ce que je peux avoir la trousse avec les paillettes de maquillage, s’il te plait ? »
— « Tu n’as pas besoin de ça, Sasha. »
— « Les paillettes vont briller au loin. »
— « Cyril, puis-je savoir la suite pour Anica ? »
— « Il va être jugé pour haute trahison et maltraitance de fœtus. Il nous faudra un troisième juge. Stan, Yurí, Constantin et Vlad étant des parties, ils ne peuvent intervenir. Anton me parait plus indiqué que Dimitri ou Ilia. Pour les apaiser, Dimitri sera l’avocat de la défense, et Ilia sera chargé de la protection des victimes. Le petit souffre d’une légère dénutrition. Stan invoque l’incompréhension et affirme avoir accepté le mariage avec Munteanu pour couper une alliance du Comte. Mais, j’y crois moyennement. La version d’Anica est bien différente. Munteanu l’aurait agressée avant de demander sa main. Ils seront placés en lieu sûr. »
— « Comment vais-je réussir à sourire sur scène après ça ? »
— « Stan n’a pas gagné cette manche, » sourit Cyril. « Même les petites victoires comptent, Sasha. »
— « J’ai pourtant du mal à sauter de joie. Combien de filles comme moi ont été mariées avant leur majorité ? Dans leur monde, je ne suis que le somment de l’iceberg ! Ils veulent me contraindre pour faire de moi un exemple. » Je me désole. C’est tout le système qu’il faut changer.
— « Nous le savons, Sasha, » me répond Sofia. « Tu danses pour donner de l’espoir aux victimes et aux innocents. Tu leur offres un moment de légèreté, une petite bulle d’espoir dans ce triste monde. »
Un soupir de désolation passe entre mes lèvres. Sofia croit à peine à ses propos.
— « Pour montrer ta force, que face à la tempête, tu plies, mais ne casse pas. Danse parce que tu aimes cela, pour toi, » conclut Sofia.
***

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