5.11. Les effets de l’alcool
Sasha
Après que Stanishou et moi soyons démaquillés et que j’ai troqué ma robe contre un bermuda blanc et un t-shirt bleu clair, nous nous dirigeons vers le réfectoire pour les festivités. Maman est avec babouchka Natalia et babouchka Eva. J’attrape un jus d’orange que je donne à Stanishou et une flûte de champagne pour moi. Je la bois d’un seul trait. Ce n’est pas aussi fort que ce que je pensais. Le goût fruité est agréable et les bulles chatouillent mon palais. J’attrape une deuxième flûte que je bois par petites gorgées.
— « Superba, Sasha. Bravo ! Les changements à la chorégraphie lui apportent une belle dynamique et la robe du soleil est splendide. Notre prince est un bon danseur, non ? », m’apostrophe tante Eva.
— « Je te remercie, tante Eva, » je déclare avec ma voix toujours étrange. « Maman a beaucoup travaillé sur la robe. C’est elle qu’il faut complimenter. Cyril est effectivement un bon danseur. S’il n’était pas hautain, autoritaire, agressif et égocentrique, il serait parfait ! » Elle cligne des yeux. Je finis ma deuxième flûte et en prends une troisième. Le roi Nicolaï s’approche de nous.
— « Chère Sasha, trinquons à ton succès. Cyril et toi aviez été les dignes héritiers scéniques de Sofia et moi. Le porté final n’avait pas été réalisé depuis longtemps et la nouvelle figure au début est très réussie. Cela met en valeur la nouvelle robe cousue par Daniela. J’espère que Cyril et toi ayez bientôt l’occasion de nous proposer d’autres duos. »
— « Je ne sais pas, Sire. Vlad devrait bientôt se rétablir. Il voudra certainement reprendre son poste. L’expérience était… Comment dire… des plus instructives. Si vous voulez bien m’excuser. » J’ai aperçu Beth au loin. Je me dirige vers elle en terminant ma coupe. J’attrape un verre de vin blanc que je goute et lui saute dans les bars.
— « Tu m’as tellement manqué. Comment tu te sens ? Tu veux un verre ? Manger quelque chose ? » Il semble que l’alcool sirupeux aide ma voix.
— « Bonjour, Sasha. Et toi, as-tu mangé ? » Elle me prend mon verre des mains pour le changer par un verre d’eau pétillante aux citron et menthe.
— « Non, je n’ai pas encore pu accéder au buffet. »
— « Bois. » Elle attend que je boive. « Je pense qu’il est temps que nous nous y rendions. Un toast au fromage peut-être ? Un mini-burger ? Des oignons frits ? »
— « Ohhh, ouiii, des oignons frits ! » Je prends un cornet.
— « Un autre verre d’eau aussi. »
— « Je viens de boire du champagne et du vin. Je n’ai plus soif. »
— « Bois quand même de l’eau, il fait chaud. Tu as danse et stressé. T’hydrater est important. Comment vas-tu ? »
— « Je me porte comme un charme. » Je ris un peu fort. « Il n’est pas nécessaire de solliciter mon avis pour me planter ailleurs que là où je vis, je n’ai aucune maîtrise sur mon environnement et ne peut rien y faire. » Nous nous dirigeons vers le buffet.
— « Bois un verre d’eau. » Elle attrape un verre qu’elle me tend. « As-tu goûté les toasts au guacamole ? Ils sont délicieux. »
— « Sasha, très chère. » Après un frisson d’horreur, je me retourne. Je n’aime pas sa voix. Beth est avec moi. J’attrape son bras.
— « Vodă Vladimir, avez-vous apprécié le Gala d’ouverture ? » Je rote. Il plisse des yeux.
— « C’est toujours un délice de te regarder danser. Cela me donne envie de remonter sur scène. »
Thomas s’approche :
— « Beth, je te cherchais. Te sens-tu toujours fatiguée ? » Elle acquiesce. « Vodă Vladimir, quelles sont les dernières nouvelles ? » Il ne lui laisse pas le temps de répondre. « Sasha, baby-love, très belle performance. Comment te sens-tu ? » Il m’ouvre ses bras.
— « J’ai terriblement envie de faire pipi, » j’indique en lui faisant un câlin.
— « Et elle est terriblement saoule », ajoute Beth.
— « J’ai découvert la beauté du champagne. Le vin blanc est bon aussi. » Je rote de nouveau. « Pardon. »
Thomas me relâche.
— « Je vois ça. Tu devrais manger, mais file aux toilettes avant que ton grand-père ne te voie ainsi. Vodă Vladimir, n’allez pas la dénoncer, s’il vous plaît. »
— « Je ne peux faire une telle promesse alors que l’aventure sera probablement racontée par les nombreux témoins de la scène, Thomas, » affirme-t-il avec mépris.
— « Outh. Sasha, personne n’oubliera ta première cuite ! File », me conseille chaleureusement Thomas.
— « Bonne soirée. »
J’entends Thomas ajouté :
— « Je crois que j’avais aussi abusé du champagne une fois après un Gala… »
— « J’ai une paire de chaussures qui doivent encore s’en souvenir, Thomas. »
— « N’avais-je pas dû vous en acheter des neuves, Vodă Vladimir ? »
*
L’alcool m’est monté à la tête, je crois. J’ai la tête qui tourne. Je vais aux toilettes, me lave les mains et me passe de l’eau sur le visage.
— « Sasha ! » Je sursaute. « Il est difficile de te voir en tête-à-tête. Profitons un peu du moment. » J’échappe à un idiot pour tomber sur un autre.
Non, il faut je que sorte de là. Cyril m’a prévenu qu’il pouvait être agressif, et là, il ne semble pas apaisé du tout…
— « Grigori. Comment vas-tu ? Raconte-moi comment c’était de voyager en Europe l’été dernier ? » Il est un peu surpris.
— « Qui t’as parlé de cela ? Vlad n’aurait pas vendu la mèche… »
— « J’ai d’autres sources », j’affirme en me dirigeant vers la sortie. Avant que je n’aie atteint mon objectif, je suis contre le mur, ses mains tenant fermement mes épaules.
— « Sais-tu que l’odorat se développe à la puberté pour les descendants des membres du Concile ? Ils te gardent de près. Je peux quand même savoir que tu sens divinement bon… L’Appariment devrait avoir lieu entre nous deux. »
— « Non. »
**
Cyril
J’ai revêtu un costume gris clair et un t-shirt noir. Je suis au milieu du réfectoire en train de présenter ma position pour le Concile de demain auprès d’Anton. Je développe mon idée en m’appuyant sur l’exposé d’une conférencière sur la sociologie de la prise de risque chez les jeunes lorsque les trois Strasvinsky et Ivan débarquent. Ils étaient censés être avec Grigori sur le terrain de basket. Ivan se colle contre son grand-père qui lui caresse le dos en lui souriant. Le petit imite sa posture. Je souris. Vlad secoue la tête. Il leur a filé entre les pattes. Je scanne rapidement la pièce. Beth et Thomas s’approchent de nous. Daniela est en pleine discussion avec plusieurs babouchkas. L’attention de Constantin est réquisitionnée par le Comte. Maman discute avec Kalinka et une famille de notre communauté. Leur fille apprend à danser dans la même école que Sasha. Maman affirme qu’elle est prometteuse. Papa est au bar en train de tester un cocktail avec Stan, Dimitri et Ilia. Sasha n’est pas en vue. Thomas et Beth arrivent à ma hauteur.
— « Où est Sasha ? »
— « Elle avait besoin de deux minutes pour se rafraîchir. » Beth en profite pour sortir un mouchoir et enlever quelque chose sur la joue d’Ivan.
— « Elle est seule ? » J’insiste.
— « Elle est suffisamment grande pour ne pas tomber dans le trou, Cyril, » s’agace Beth après moi. Beth a un pass parce qu’elle a été ma baby-sitter et a envoyé mes fesses au coin plus d’une fois. Elle fronce les sourcils. « Qu’est-ce… »
— « Grigori est introuvable. » Je les abandonne et me dirige vers les toilettes. Vlad me suit après avoir demandé à ses frères de rester avec Beth et Thomas.
*
— « Lâche-moi », crie la voix de Sasha. « Non, arrête. Stop ! »
La porte des toilettes des femmes est fermée, ce qui n’est pas normal. Je sens deux odeurs bien distinctes : celle de Sasha et celle de Grigori. Je défonce la porte avec mon épaule. Le verrou saute et la porte s’ouvre. Ils sont à moins d’un mètre de moi. Tous les deux tournent leur tête vers moi. Sasha se met à vomir sur Grigori. J’attrape la première aussi doucement que possible et la conduis vers les toilettes les plus proches afin qu’elle y vide le reste de son estomac. Heureusement, ses cheveux sont attachés. Je reviens ensuite vers Grigori. Vlad le tient par le col.
— « Qu’est-ce que tu n’as pas compris dans ‘je ne veux pas que tu l’approches’. À chaque fois, cela vire à la catastrophe, » je hurle.
— « Elle devrait être à moi. Nous avons presque le même âge. Ce serait plus logique », tente-t-il.
— « La logique et le protocole sont deux choses distinctes. Même si nous en avions le choix, ses mots indiquaient clairement qu’elle ne souhaitait pas être avec toi. La soirée est terminée pour toi. Allons prévenir tes parents. Vlad ramène Sasha dans votre suite, s’il te plaît. »
Je prends Grigori par le bras. « Prépare bien ton excuse. Cette fois-ci, il n’y aura pas de laissez-passer de ma part. Tu l’as mise en danger bien trop souvent. C’est elle qui se retrouve exclue, isolée pendant que toi tu profites de la vie. Cela a assez duré. » J’évite de passer par le réfectoire, car Grigori est couvert des vomissures de Sasha. Je fais le tour par le couloir en destination de l’entrée du côté de la cuisine pour être plus près du bar. Son père est toujours avec Stan et papa.
— « Vodă Ilia, je me vois dans la nécessité d’interrompre votre soirée pour vous demander de garder votre fils auprès de vous et de vous assurer qu’il ne quitte pas votre cottage dans les heures qui suivent. » Ilia regarde mon visage grave avant se tourner vers son fils. Il souffle en fermant les yeux. Je me tourne vers le père de Daniela. « Stan, la porte des toilettes du rez-de-chaussée est à changer. Messieurs, je vous souhaite une bonne fin de soirée. Une personne qui agit de manière désespérée depuis quelques jours requiert mon attention. »
— « Cyril, » tente Grigri.
— « Non, elle est plus importante, » je le coupe. « Tu le sais. Je te verrai plus tard. Maintenant, je suis trop en colère pour avoir les idées claires. » Gri ouvre la bouche. Mon point se ferme et s’ouvre machinalement plusieurs fois. Ma mâchoire est serrée. Je me retiens déjà de lui fracasser le crâne. « Nous verrons cela plus tard, » je tranche finalement. Je me retourne.
Ilia me demande de décrire ce qui s’est passé. Ce soir, mes nerfs sont mis à rude épreuve. « Il serait mieux que nous en discutions en privé. Je viendrai demain. Messieurs, je vous prie de m’excuser et vous salue, » je déclare froidement. Gri essaie encore. Je lève la main. Chaque mot est une agression.
Avant de quitter la pièce, je croise le regard de maman. Elle fronce les sourcils en m'apercevant. Je l'apaise d'un signe de la main.
Évidemment, je suis interrompu par beaucoup de monde sur le chemin du retour. Quelqu’un évoque des rumeurs d’Appariement.
— « C’est beaucoup trop tôt pour Sasha. Elle est dans sa phase crise d’ado. Nous en reparlerons après ses études, » j’indique avant de m’éclipser de nouveau.
***

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