6.2. Procédures et règles (II)
Cyril
Vlad me regarde. Il semble satisfait. Constantin soupire, puis se frotte le visage. Je me rassois. La discussion commence sans que j’aie le temps de tous les regarder :
- « Qu’entends-tu par « participer davantage » ? » me demande Piotr. « Une fois est plus que zéro. » Son allène sent déjà l’alcool. Je note son regard fuyant vers mon oncle. Je me retiens de remarquer que je pense fort qu’il est responsable de la perte du fœtus à cause de ça. Qu’il me parle de responsabilité est ironique.
- « Je serai-là aux équinoxes, solstices, à la fête de la nouvelle lune, au nouvel an, à la Saint-Nicolas, à la fête des moissons, à la Sainte-Marie, au banquet annuel, à Tul Verii, à la fête de la lumière et aux conférences, » je m’engage.
- « Viens-tu de promettre d’être présent à l’événement organisé pour ton anniversaire, » relève mon oncle d’un air amusé.
- « Comme chaque année, » je souris. « Je liste l’ensemble de ceux où je serai présent au total, pas seulement ceux où je serai nouvellement présent, » je souris légèrement. J’ai envie de mettre mon poing dans son nez. Je remarque la crispation de Piotr et l’étonnement furtif d’Anton.
- « Soit. Cependant, cela n’est qu’un des deux problèmes. Sans succession, ma lignée va s’éteindre, et… »
- « Adopte, » je le coupe. « Tu as été autorisé à te marier quatre fois. Pourtant, tu es le seul sans héritier. De quand date ta dernière spermographie ? »
- « Cyril, premier avertissement, » s’agace mon père.
- « Sasha n’est plus une enfant, » avance Ilia, à ma grande surprise.
- « Certes, » je concède, « tout comme Grigori n’est plus un enfant. » Ilia bouge sur son siège, les doigts crispés. « Pourquoi refuser à Sasha la bienveillance et le temps que d’aucun réclame pour son cousin plus âgé ? Son attitude de ces derniers jours l’a montré : elle n’est pas encore prête, n’est-ce pas, Stan ? »
Il balaie mon argument d’un revers de la main.
- « Je n’avais pas terminé sur ce point. Deuxièmement, est-il juste de me demander de prendre le temps de la réflexion pour Grigori, de lui accorder du temps si nous ne le faisons pas pour Sasha ou d’autres de la même tranche d’âge. Notre statut de noble et notre humanisme nous obligent à accorder les mêmes chances à chacun avant de décider. Je n’imagine pas que Grigori soit marié et responsable maintenant. Il a besoin qu’on prenne en compte sa situation. Il en est de même pour Sasha. Ce n’est pas seulement une question de justice, mais d’équité. »
- « Dans six mois, il aura changé, » affirme Ilia.
- « Tu veux devenir khalife, Ilia ? » je l’interroge en levant un sourcil. « Je me suis préparé pour, le temps venu, exercer pleinement mes fonctions et les assumerai entièrement. »
- « Suis-je le seul à penser qu’un mariage entre les deux, alors qu’ils ne sont pas matures ni l’un ni l’autre pour cela, serait catastrophique ? » intervient papa.
- « Absolument pas, » répond Vlad en secouant la tête. Il regarde furtivement les autres, comme pour jauger leur réaction. « Reconnaissons quand-même que les difficultés rencontrées par Gri sont plus importantes que les nôtres, au même âge. Si nous ne nous étions pas maîtrisés, une fiole de nous aurait pas été présentée. Je ne laisserai pas cela arriver de toute manière. »
- « Ne pas présenter Sasha serait une trahison ! » s’énerve Piotr.
- « Ce n’est pas Sasha qui ne se présentera pas, » sourit Vlad malicieusement.
- « C’est une menace inadmissible ! » s’emporte Ilia.
- « Je n’enverrai pas ma sœur à une mort certaine alors que j’aurai l’éternité pour me le reprocher, » affirme-t-il froidement. Tous se figent un instant, et je lis dans leurs yeux la surprise mêlée à la peur. Il envoie un regard froid à mon oncle et son grand-père. Papa reste neutre, mais son regard est légèrement amusé.
- « Nous ne laisserons pas vivre un meurtrier au sein de notre communauté, » affirme mon oncle.
- « C’est nouveau, alors, » annoncé-je avec le plus grand calme. « De quel texte s’agit-il ? Pourquoi le comte qui a mis ma tante dans un état qui l’a rendu si faible qu’elle n’a pu survivre à l’accouchement n’a-t-il pas été sanctionné ? Vous ne pouvez pas invoquer la mémoire d’Elena lorsque cela vous arrange et l’oubliez lorsque cela ne vous arrange pas ! Je suis témoin de la souffrance de sa perte dans le regard de ma mère chaque jour. Vlad a raison à propos de Sasha, elle n’est pas prête aujourd’hui. Elle ne le sera pas plus dans six mois. Je ne pense pas que six mois seront suffisants pour Gri. Il a beau avoir un an de plus, lui aussi est encore un mineur. Après, on devra le traiter en adulte. Es-tu certain, Ilia, de vouloir cela pour lui dans six mois ? Qu’il aura évolué autant en six mois ? C’est un pari très risqué, Ilia, autant pour lui que pour toi. S’il arrive quelque-chose à Sasha, je t’en tiendrai autant responsable que Gri. »
- « Tu oublies que… »
- « Peut-être, mais que cela soit Cyril, Gri ou le Comte, ce mariage, dans ce minutage, même avec une marge de six mois, serait forcé la main de Sasha. Je ne n’étais pas prêt à 15 ans, ni à 16 ans. Grigori ne l’est pas plus. Sasha encore moins. Ne pas le reconnaître, c’est nous mettre des œillères et risquer d’aller droit dans le mur. Lequel d’entre-vous m’aurait me laissé me marier à 16 ans ? et à 15 ans ? Aucun. Et vous auriez eu raison. Pourquoi Sasha devrait être différente ? Nous ne pouvons ni revendiquer ni appliquer le deux poids deux mesures, messieurs. »
- « Les filles sont plus vite matures, » avance Dimitri.
- « Les filles sont forcées de s’adapter très vite, ce n’est pas la même chose ! » conteste Thomas.
- « Peu importe, » poursuit Ilia. « Tu te plains que le temps est long. Au mieux, Grigori devra attendre une fille pendant17 ans ! Les chances de concevoir une fille devraient être exploitées dès la fin de la puberté. »
- « Pas un ovule ne devrait être perdu, » complète Stan. Papa me donne un coup de pied sous la table pour m’empêcher de lui hurler dessus.
- « Avec une contraception adaptée, son ovulation peut être bloquée. De toute façon, personne n’attend des femmes que chacune de ses 400 ovules soient fécondées. Cet argument n’est pas recevable. Tu es portant le médecin, grand-père, » réplique Vlad sur un ton acre.
- « De surcroît, jamais les termes d’un Appariement n’avaient été discutés en Concile. C’est un arrangement entre les familles, » rappelle Constantin.
- « Vous essayez de ranimer une règle désuète, » ajoute Thomas. Anton remplit toujours son tableau.
- « Cette exception se justifie parce que l’heure est grave, » contre-argumente Piotr.
- « Si nous avions anticipé un changement de règle, l’heure n’aurait jamais été si grave, » je pointe. « Faire reposer les conséquences de notre inaction sur une ado de 15 ans est irresponsable. Encore une fois, nous ne pouvons pas lui demander de respecter ses promesses et d’assumer sa responsabilité si nous ne l’exigeons pas de nous-même. » Je fixe mon regard vers Stan. « Elle n’est pas responsable de cette situation. Nous n’avons pas à lui faire porter le chapeau ! J’épouserai Sasha en temps voulu, lorsqu’elle elle sera une femme. Je ne suis pas un pédophile qui va violer une enfant avec l’adoubement de sa communauté. Regarder un peu l’image que cela donne de chacun d’entre nous de son point de vue, du point de vue d’une bonne partie de notre communauté, » j’insiste. « La population est-elle plus sage que ses gouvernants ? La société a changé depuis le mariage de Milenka. Il y a eu entre autres les #meetoo. Qu’en ont dit nos femmes, nos sœurs, nos cousines à ce moment-là ? Qu’il était temp, » je rappelle gravement. « Nous ne pouvons pas être les seuls avec les mormons à faire du surplace ! Nous sommes différents. Nous avons des valeurs différentes. Nous avons l’occasion de le montrer aujourd’hui même. N’hésitons pas à le montrer. N’est-ce pas hypocrite de faire porter le chapeau à des filles – une fille – qui n’a pas de voix, ici ? »
- « Son père et son frère la représentent, » affirme Piotr.
- "Peut-être, mais peut-être pas. Eux aussi sont dans l’émotion et la peur qu’il arrive du mal à Sasha. Elle est effrayée et nous n’avons même pas l’audace de la laisser nous demander de la compassion à son égard, d’affronter la peur dans son regard. De plus, elle n’est peut-être plus tout à fait une enfant, mais ce n’est pas encore une adulte pour autant, » j’insiste.
Je sens assez vite que chacun reste sur ses positions et, tel Don Quichotte, de me battre contre des moulins.
- « Milenka avait 14 ans », rappelle Stan. « Sasha a un an de plus. » A chaque fois qu’il ouvre la bouche, je me sens trahit. Cela doit être pire pour Vlad. Papa me tape le pied et prend la parole.
- « Milenka était jeune. Piotr a affirmé qu’il voulait une famille rapidement. Mais, comme nous le savons, elle n’a gardé aucun garçon, ce qui va nous poser un problème de succession. » ‘Paf dans les dents !’ j’ai envie de répondre, mais je le garde pour moi, ce n’est pas le lieu. « Sasha est encore une ado et se comporte comme une ado. Laissons-lui le temps de grandir. Je ne l’imagine pas exercer ses fonctions actuellement. Je pense qu’elle a encore besoin d’apprendre avant que nous lui conférions une telle responsabilité, » termine-t-il. Il est rare qu’il soit la voix de la sagesse, mais cette fois, j’apprécie.
- « Une tutelle politique s’imposera effectivement, » remarque Stan. « J’assumerai ce rôle. » Je vois Ilia tiquer alors que Constantin s’emporte.
- « Sasha est intelligente, » intervient Ilia. « Elle apprend vite. Elle commettra sans doute certaines erreurs. Mais, je ne vois pas l’utilité d’une tutelle politique, » termine-t-il.
- « Je reconnaîtrai son autorité, » le suit Thomas. Avec Ilia en appui sur ce point, la majorité bascule. Stan grimace. Anton m’étonne :
— « Plusieurs d’entre vous ont avancé sa maturité dans les dernières minutes. Nous ne pouvons pas souligner cela, tout en lui refusant les acquis de cette supposée maturité. C’est une contradiction flagrante, messieurs. Pourquoi une tutelle politique à ce point. Notre roi se porte bien. Notre prince est dans la force de l’âge et les deux vodás de la famille paternelle d’Alexandra sont vigilants de ces droits. Une telle décision serait inappropriée. L’Appariment ne doit pas être confondu avec la confiscation de ses droits politiques. Elle doit accéder à la majorité pleine et entière. Je retire mon soutien à cette motion si tel est le cas. Cyril a raison. Si nous la jugeons assez responsable pour se marier, nous la jugeons assez responsable pour nous gouverner. » Stan recule. Dimitri reprend sur l’inquiétude de la succession pour légitimer l’Appariement. « Trois générations serait en effet, rassurant » admet Anton.
— « Papa, » commence Thomas, « nous ne sommes pas à trois ans près, puisque Nicolaï comme Cyril sont des vampires. Je ne vois pas qui pourrait vaincre Cyril. Il fait peur à la plupart des gens. Et ces derniers ne savent même pas qu’il est un vampire. Nous pouvons attendre trois ans, si ce n’est cinq ou six. Leur écart d’âge reste raisonnable. »
— « Oui, mais être chargé de famille lui ferait du bien aussi, » intervient mon oncle.
— « Quoi ? » j’interjette. Papa me donne un autre coup de pied.
— « Tu fais la fête de manière irraisonnable. Notre peuple a besoin de savoir que tu sauras le guider le temps venu, » commente mon oncle. Il ne sait pas quelles réformes j’ai en tête. Peut-être devrais-je griller cette carte maintenant.
— « Ce que je veux pour notre peuple est davantage de participation à la prise de décision et à la gouvernance. Chacun devrait avoir un droit de vote sur des questions importantes. Je suis en faveur d’une monarchie parlementaire. »
— « Zeilor, Cyril, » s’indigne mon père en posant sa main sur son cœur.
— « Notre peuple vit au sein d’une démocratie, et le reste du temps devrait obéir aveuglément lorsqu’il s’agit de la communauté. Je suis désolé si personne n’a réalisé avant la complète absurdité de cela ! »
— « Les membres de notre peuple se soumettent volontairement. Les contestataires s’en vont librement. Ils ont un choix. »
— « Tout ou rien n’est pas vraiment un choix. Alors que le groupe social est en phase avec la société démocratique, nos lois et une partie de nos mœurs ne le sont pas. Nous pousser à conclure cet Appariement maintenant le montre. »
— « Être calme n’a jamais été ton forte, » intervient mon oncle. Papa me frappe le pied de nouveau.
— « Si c’est pour masquer de la sournoiserie, je ne vois pas l’intérêt d’être calme. Je ne cache pas ce que je pense. »
— « Être responsable de quelqu’un d’autre que toi-même te forcera à prendre du recul, et par conséquent les bonnes décisions. Thomas a mis du temps avant de le comprendre, » explique posément Anton.
— « Non, » conteste Thomas. « Je suis pris entre deux femmes que je rends malheureuses, sans pouvoir répondre de manière satisfaisante à l’une ou à l’autre. Chacune d’elles mérite mieux. »
— « Tu n’aurais pas dû garder l’autre, » souligne Dimitri avec dédain. Thomas râle.
— « Si ça n’a pas été efficace pour moi. Quelles sont les chances que cela soit le cas pour Cyril. Le cœur a ses raisons que la raison ignore, messieurs. »
— « Est-ce que tu aimes Sasha, Cyril ? » m’interroge Anton. « Tu as dit tout à l’heure qu’elle était « un merveilleux hasard ».
— « J’ai une certaine affection et un respect pour elle. » Je ne leur dirai pas qu’elle m’attire en plus. « Mais, elle est encore une enfant. Elle a un grand potentiel. Ne le gâchons pas en la traumatisant, en l’obligeant à des choses pour lesquelles elle n’est pas prête. »
— « Par certains côtés, c’est toujours une enfant, » confirme Constantin. « Je sais qu’elle se transforme physiquement. Méfions-nous d’associer les deux. Ilia, n’est-ce pas la même chose pour Gri ? Il est toujours un enfant pour certains aspects. »
— « En partie. Sasha est plus mature et argumente son point de vue. Je l’ai vu prendre des décisions qui m’ont étonné alors qu’elle n’avait que sept ou huit ans. Je me mettrai à son service sans hésiter dès aujourd’hui. Nous avons besoin de filles pour l’avenir. Mon fils, c’est une autre histoire. »
— « Sauf si nous modifions les règles d’Appariement, » intervient Vlad. « Qui voulez-vous que j’épouse ? Il n’y a pas d’autres filles. Pareil pour Ivan, et Grigori. De toute façon, une fille née de Cyril et Sasha serait cousine au premier degré à la fois avec Ivan et Gri. »
— « Nous en discuterons ensuite, vodá Vladimir, » intervient mon père. « Ses deux sujets ne sont pas liés. » Vlad fronce les sourcils, mais ne poursuit pas.
— « Au second degré avec Grigori et Ivan, » corrige Ilia ensuite.
— « En tant que garant de la Constitution, je suis prioritaire sur le prochain Appariement, » rappelle mon oncle. Je vois Anton, Ilia, et Constantin se tourner vers lui en même temps avec un visage surpris ou indigné. Vlad est rouge de colère.
— « Nous nous éloignons, » indique papa. « Nous discutons présentement de l’Appariement de Cyril et Alexandra. Pas des autres, même de manière tout à fait hypothétique. »
— « Le problème est global, » je contre-argumente. « Si notre Appariement presse, si nos héritiers pressent, c’est en raison d’un blocage pour les autres. Des réformes débloqueraient la situation pour tout le monde. »
— « Nous avons d’autres sujets à traiter ce matin, dont la mise en place d’un tribunal pour haute trahison et des élections de représentants dans le Midwest. Passons au vote, » déclare mon père.
Thomas, Constantin, Vlad et moi-même votons pour le report. Anton s’abstient. Je vois Ilia hésiter, mais il vote en faveur de sa conclusion. Papa, pour ménager la chèvre et le chou, s’abstient également. Il propose un compromis. La division de l’Appariement en deux, comme cela avait été le cas pour Daniela et Constantin parce qu’ils étaient jeunes. La première partie lors de la prochaine pleine lune et la finalisation l’été suivant les 18 ans de Sasha. C’est ce que nous avions prévu. Néanmoins, un goût amer envahit ma bouche. J’ai l’impression d’avoir déjà perdu. Je croise le regard désespéré de Constantin.
— « Ce temps profitera à Sasha pour continuer à s’épanouir en tant que personne et à la relation entre elle et Cyril de se développer, » poursuit papa. « Elle aura de nouvelles obligations qui lui permettront de se familiariser avec son futur rôle. Je pense que cela est la solution idéale », défend-t-il. Il propose au vote cette solution intermédiaire.
Cependant, personne ne change d’avis, à mon grand regret. Je n'ai rien à prendre. Seul Sasha sera sacrifiée. J'inspire profondément.
— « S’il leur faut un peu de temps pour se connaître, » intervient Stan, « alors, pourquoi ne pas mettre en œuvre le rituel des 7 pommes rouges ? »
À quoi joue-t-il ? Ce rituel a été introduit lorsqu’un roi a épousé une princesse arménienne à la suite d’un traité de paix au IIᵉ siècle avant notre ère. Les appariés ne se connaissant pas. Il avait été décidé de leur accorder 7 jours et 7 nuits pour se séduire. Les draps étaient vérifiés chaque matin. Si au bout des 7 nuits, l’union n’est pas consommée, deux témoins sont dépêchés lors de la huitième nuit pour observer le couple. Si l’union n’est toujours pas consommée au cours de la huitième nuit, l’Appariement est annulé et un autre Appariement est organisé dans les six mois avec un autre prince afin de garantir la paix. Ce rituel a été utilisé chaque fois qu’un prince ou une princesse étrangère rejoignait notre cour. Stan propose de l’adapter à la situation présente. Il ne s’agira pas de garantir la paix en tant que telle, mais la paix sociale. De plus, il admet que Sasha et moi nous connaissons peu, suggérant que cela est ma faute, et que ces 7 jours et nuits serviraient à mettre Sasha à l’aise avec ses ‘devoirs’. Je n’aime pas ce mot.
— « Marié ou pas, personne ne devrait se voir imposer une relation sexuelle dont il ou elle ne veut pas, » je proteste.
À leurs regards — trop calmes, trop rapides, déjà ailleurs — je comprends que tous savaient. Stan n’a rien improvisé. Le rituel des sept pommes rouges était attendu. Prévu. Accepté d’avance. Vais-je pouvoir nous y faire échapper ?
— « Stan, arrête deux minutes, tiens-tu vraiment à savoir quel sera le moment où ta petite-fille aura sa première relation sexuelle ? Laisse là explorer sa sexualité sans pression. Personne n’est allé vérifier les draps après un Appariement depuis plus de deux siècles. Et tu voudrais les vérifier sept jours de suite ? As-tu pensé à ce que Sasha ressentirait ? « Ses devoirs » vraiment ? Plus rien n’oblige des époux à avoir des relations sexuelles s’ils ne le désirent pas. Ton discours est passéiste et patriarcal. Il est temps d’accepter que la société a changé ! Nous savons désormais les effets délétères des mariages précoces. Doivent montrer les radios des fractures d’Anica ? » Je remarque la crispation de Constantin et le froncement de sourcils de Vlad.
- « Si tu ne souhaites pas cet Appariement, demandes-en l’annulation, » rétorque-t-il. Mon oncle, Piotr et Ilia approuvent. J’inspire profondément.
- « Je ne souhaite pas l’annulation, Stan, juste le report à une date adaptée à l’âge de Sasha, » je déclare calmement, en contradiction totale avec ce que je ressens. « Le temps de laisser à TA petite-fille de grandir comme une adolescente normale, tout comme Vlad a eu la possibilité de grandir comme un adolescent normal. »
- « Par normal, fais-tu référence à la moyenne des Américains ? Parce que si c’est cela, Vlad a été initié à 14 ans. Est-ce le cas des Américains moyens ? »
- « Personne n’a forcé Vlad à avoir des relations sexuelles avec qui que ce soit. Comparer l’initiation et l’Appariement parce que ce sont deux de nos rites est fallacieux, Stan. Ces deux rites n’ont pas du tout le même objectif. »
- « Je comprends mieux pourquoi Sasha râle lorsqu’on parle d’elle à la troisième personne alors qu’elle est présente, » s’esbroufe Vlad. « C’est pour le moins agaçant. Papi, tu réalises que si Sasha s’apparie maintenant, premièrement elle a toujours des côtés enfantins, ce qui signifie qu'elle n'est pas prête pour ce type de relation. Deuxièmement, tu devras lui faire des révérences, et troisièmement, tu ne pourras plus la disputer pour ses retards ni exiger quoi que ce soit d’elle ? »
- « Sasha n’a jamais été une fan du protocole, » grimace Stan.
— « Mais moi, si. Je lui ordonnerai de veiller au respect de cette tradition, » assure mon père. « Constantin ? » demande mon père.
— « Elle est toujours une enfant, et loin de connaître les exigences de la vie d’adulte, encore moins de la vie amoureuse et de la vie politique. Mais, peut-être certains préfèrent-ils qu’elle reste fragile et ignorante afin de placer plus facilement leur pièce. Profiter de la vulnérabilité d’une adolescente n’est en rien une attitude noble, messieurs. Nous valons mieux que ça. »
— « De plus, » j’ajoute, « sept jours et trois ans, ce n’est pas la même échelle… Comment voulez-vous qu’elle fasse en sept jours ce qu’il faut à la plupart d’entre nous, humains comme vampires, des années à intégrer ? Nous sommes tous influencés par nos émotions en ce moment-même. Notre raison doit l’emporter : elle n’est pas prête, que cela soit avec moi ou avec un autre. Elle ne le sera pas plus dans six mois. Nous savons déjà qu’elle a grandi plus vite qu’elle n’aurait dû. Pourtant, cela ne suffit pas pour lui imposer un tel changement de destin. Au contraire, en compensation, accordons-lui d’avoir la fin de son enfance la plus proche des jeunes de sa génération. »
Papa demande si quelqu’un a d’autres arguments à présenter. Stan demande que le rituel des sept pommes rouges soit mis au vote. S’il n’y a pas de majorité, nos fiançailles seront annulées.
Constantin frappe du poing sur la table.
— « Il est hors de question que l’Appariement entre Cyril et Sasha soit annulé. Aucun membre de nos deux familles ne le souhaite. L’annulation d’un tel accord ne relève pas du Concile, » soulève-t-il. Je lis la détermination dans ses yeux. Je suis aussi furieux que lui.
Mon pied reçoit un autre coup avant que papa intervenne :
— « Il y a deux situations dans lesquelles les fiançailles peuvent être annulées La première est si l’une des familles le souhaite. Je ne souhaite pas plus que Cyril l’annulation de cet Appariement. J’apprécie énormément Sasha. Je la considère d’ores et déjà comme un membre de ma famille. Constantin ne le souhaite pas non plus. Vlad, quelle est ta position à ce sujet ? »
Stan le coupe :
— « Ce n’est pas à Vlad, mais à moi de… »
— « Non, non Stan. Sasha n’est pas une Jakupović, mais une Strasvinsky. Si Boris était toujours en vie, ce serait lui le Concile plénier de la famille Strasvinsky et Constantin le Concile en second. Constantin est devenu Concile plénier depuis la mort de son père et Vladimir a accédé, lors de son initiation, il y a plusieurs années, au statut de Concile en second pour la famille Strasvinsky. Les familles maternelles ne participent pas aux accords d’Appariements. » Stan grimace. Il n’aime pas être contredit. À quoi joue-t-il ? « Vladimir, quelle est ta position ? »
— « Maintien », lui souffle Constantin, la main devant sa bouche.
— « Je souhaite le maintien de l’Appariement, Votre Majesté. »
— « J'en suis fort ravi », lui répond papa en souriant. « La deuxième possibilité pour l’annulation de l’Appariement est si le rituel des sept pommes rouges n’est pas complété. Mais, ce rituel n’a à aucun moment concerné les familles Conciles. Seulement lors d’alliance avec une nation étrangère à la nôtre, ce qui n’est pas le cas ici. »
— « Ce qu’un Concile a fait, un autre Concile peut le défaire, votre majesté », intervient oncle Vladimir. « Je demande la mise en place du rituel des sept pommes rouges pour l’Appariement entre Sasha et mon neveu. Si nous ne lui imposons pas, célébrer l’Appariement ne sert à rien. Il nous dira que tout va bien, qu’ils ont une vie de couple normale. Toutefois, il fera comme il a décidé. Il en fait toujours à sa tête. S’il tient vraiment à cette union, c’est la seule manière qu’il a de le prouver. Autrement, en raison de l’ordre protocolaire, Alexandra et moi serons appariés. » Ses yeux frisent légèrement. Il pense avoir gagné. Je veux le tuer.
Papa appuie son pied sur le mien. Les prochaines fois, je ne me mettrai pas à côté de lui.
— « Mon intention est bien de respecter mon engagement envers Sasha, mon oncle, » je déclare les dents serrées. Il n’est pas question que je te laisse la rendre malheureuse, que la vie avec toi la tue à petit feu en quelques mois. « J'interroge présentement la pertinence du moment. »
— « Bien, dans ce cas, je propose que le rituel des sept pommes rouges soit mis en place pour cet Appariement, qui sera célébré à la prochaine pleine lune, car les circonstances et les implications pour le futur de notre royauté sont tout à fait exceptionnelles, » enchaîne mon oncle. Je le déteste, je le déteste. Pourquoi veut-il aussi forcer ma main ?
— « Comme l’a soulevé Cyril, pourquoi rendre Sasha responsable de ces circonstances exceptionnelles ? » interroge Thomas. « Le problème n’est pas nouveau. Louis voulait déjà introduire des réformes d’alliances. Si je me souviens bien, une majorité d’entre vous s’y était opposée à ce moment-là. J’avoue que cette logique m’échappe. Elle est même révoltante et indigne de notre rang. Si nous faisons reposer la solution sur une enfant, » - il lève un doigt afin d’appuyer son argument – « il n’est pas certain que nous ayons le résultat escompté, » souligne-t-il. « L’examen des résultats possibles n’est pas très favorable. »
— « Je ne m’attendais pas à ce que chacun ait son agenda. Vous ne pouvez pas demander à Sasha de choisir le collectif lorsqu’une part significative d’entre vous ne le fait pas, » souligne Vlad d’un air dégoûté. Leur grimace est signe de leur refus de se remettre en question. Papa fait sa tête de la défaite.
— « Je l’ai mordue, » je sors sous la panique. Ils se tournent tous vers moi d'un seul élan. Vlad est celui qui semble le plus horrifié.
— « Mon cher neveux, tu sembles plus désespéré que… »
— « Elle avait trois semaines. Elle pleurait. Daniela dormait à côté. Sa chaussette gauche était sur le sol. Les deux petits points sur le côté de son pied gauche ne sont pas des taches de naissance, mais la marque de mes crocs. Bunici m’a surpris et a décidé que je serai initié. Je l’épouserai en temps venu. »
— « Tu lui as retiré sa liberté ? » s’agace Vlad.
— « Comme je l’expliquais tout à l’heure, qui n’a pas fait d’erreur dans son enfance. J’ai eu une période où je rencontrais quelques difficultés à me maitriser. Ce n’est plus le cas. Je sais me contrôler. Je saurai attendre. »
- « L’un de vous a-t-il une photo récente de son pied ? » demande Ilia d’une voix incertaine. « Il nous faut la preuve qu’il dit la vérité. »
- « J’engage ma parole d’honneur, » j’affirme.
- « C’était un bébé, » s’agace Vlad en grimaçant.
- « J’étais dans une sorte d’état second. Il y a apparemment un texte qui… Il est dans mon bureau à la Résidence des Hudson Highlands. » Papa m’écrase le pied. Je lui envoie un regard noir. Vlad sort son téléphone, cherche une photo et m’adresse un autre regard accusateur.
- « Bunici m’a puni pour ça ! »
- « As-tu aussi mordu tes coussins pour en faire de loyaux vassaux ? » s’indigne Ilia. Il demande la photo à Vlad qui refuse à mon grand soulagement.
— « Peu importe, » reprend Stan avant que je ne réponde. « Cela ne change rien à la situation. Il est temps que Sasha adopte les comportements attendus de son statut. Qui est pour que le rituel des sept pommes rouges soit mis en place pour cet Appariement ? » Il lève la main. Yuri le suit sans attendre.
Abasourdi, je pose mes deux mains contre mon visage et secoue la tête de droite à gauche. Vlad regarde son père, puis me regarde. Il recommence une deuxième puis une troisième fois. Je capte furtivement le regard médusé de Constantin, celui consterné de Vlad. Je comprends que Stan a habilement préparé le terrain, expliqué sa stratégie à qui voulait l’entendre. Papa lève sa main. D’autres suivent.
Ne pas voter en faveur reviendrait pour mon père, Constantin, Vlad et moi à annuler de facto la promesse d’Appariement.
Ni Gri, ni mon oncle ne sauront la rendre heureuse. Je ne sais pas si j’en serai capable, mais au moins elle ne sera pas une femme battue avec moi. Je cherche le regard de Constantin. Nous sommes certainement aussi blancs l’un que l’autre. Il ne s’agit plus de la meilleure décision, mais de la moins pire. Il ferme ses paupières longuement. Constantin et moi-même levons la main au même moment. Vlad nous imite, sentant qu’une subtilité lui échappe.
— « Qu’est-ce qui vient de se passer ? » demande-t-il.
— « Motion acceptée à l’unanimité, » annonce papa. « L’appariement entre Sasha et Cyril aura lieu à la prochaine pleine lune. Il sera suivi, et j’ai pris cette décision dans un esprit d’apaisement, du rituel des sept pommes rouges. J’impose le secret des délibérations et du vote. Je propose que nous fassions une pause avant d’aborder les points suivants. »
Stan incline imperceptiblement la tête, comme si la décision confirmait un chemin déjà tracé. Anton, lui, reste immobile, le regard perdu sur son tableau, incapable de dire s’il doit se réjouir ou s’inquiéter. Ilia ferme les paupières un instant, résigné. Quelques conciles se lèvent à la suite de papa, dont mon oncle.
— « Qu’est-ce qui vient de se passer ? », répète Vlad.
— « Ne pas accepter le rituel des Sept pommes rouges revenait à annuler nos fiançailles et par conséquent à contredire nos propos précédents. Je ne suis pas parfait, Vlad, mais je ne souhaite à aucune personne de terminer dans le lit de mon oncle. Zeilor ! Que vais-je lui dire ? Je… Je… »
— « Oh. » Vlad se lève, se dirige vers la porte, change soudain de direction et lance son poing dans le nez de Stan. « Ne m’adresse plus la parole. Je ne te considère plus comme un membre de ma famille. Si tu approches Sasha ou maman de moins de dix mètres, je demanderai à ce Concile ta suspension pour l’affront que tu m’as fait ce matin. Tu trouveras tes affaires dans la piscine. L’accès à notre suite t’est révoqué. Effet immédiat. »
- « Le lac serait plus approprié que la piscine, » lui propose Constantin la mâchoire serrée. « Il faudrait la clore et la nettoyer pour des raisons d’hygiène. Il y aurait des mécontents. Je peux t’aider pour le transport ». Je ne saurai expliquer son expression.
Je poursuis alors que Stan se tient le nez.
- « Vodă Vladimir, votre requête sera exécutée dans les plus brefs délais. Je me permets de rappeler à Vodă Stanislas qu’à partir du moment où l’Appariement est fixé, il est de tradition que l’apparié, lorsqu’il est de rang royal, prenne en charge la vie et les décisions concernant sa promise. Dans une volonté d’apporter la paix d’esprit à Sasha, je lui accorderai la faveur d’une dernière discussion avec vous si elle le souhaite, et respecterai le vœu du jeune Vodă Vladimir ensuite. »
— « J’ai le droit de visiter ma petite-fille, » contexte Stan.
— « Ne viens-tu pas, en votant la mise en place du rituel des Sept pommes rouges, de dénier toute légitimité au droit américain, à la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, et de te soumettre aux règles du droit de la famille en vigueur de notre nation en exil ? » je m’étonne. Il quitte la pièce sans commenter.
Ilia se gratte la gorge. Je me retourne. Anton est à côté de lui.
- "Monseigneur, avez-vous mordu d’autres personnes que Sasha ? » me questionne avec précaution Anton.
— "Non, » j’annonce sèchement. « Gri ne m’obéit pas plus que Vlad. »
- « Aucun autre bébé ? » s’assure Ilia.
- « Personne d’autre. » Ils acquiescent tous les deux, se regardent satisfaits, puis s’éclipsent. Ils vont sans doute demander des photos de pieds de leurs enfants ou petits-enfants.
— « Comment je peux à la fois être content et triste ? » s’interroge Vlad.
— « Parce que nous venons de sauver des pots cassés, » je lui réponds d’un ton acre. « Nous aurions aimé ne pas avoir cassé ses pots à l’origine et même si nous pouvons les réparer, ses pots ne seront plus les mêmes. Je souhaiterais annoncer la nouvelle à Sasha moi-même, messieurs. Étant la première concernée, j’aimerais qu’elle soit informée avant Daniela et maman. » Constantin et Vlad acquiescent après s’être regardés.
Je prends mon téléphone.
- « Patrick, suspends immédiatement les droits d’accès en zone alpha de Stanislas Jakupović. Ne te trompe pas de Stanislas… Une confirmation ? … Je te le passe. » Je tends mon téléphone à papa qui vient de revenir dans la pièce. Il confirme le déclassement des autorisations de Stand J. à mon grand soulagement.
— « Vlad, est-ce que tu pourras demander aux équipes de déménager la salle rapidement ? Je ne veux pas que Sasha sache que la décision a été prise dans une de ses pièces préférées ici. » Il semble surpris par ma requête. Je remarque son souffle court et le léger tremblement de sa mâchoire.
— « Bien entendu, monseigneur. » Vlad vient de m’adresser son premier ‘monseigneur’ non sarcastique. Pourtant, je me serai bien passé de cette petite victoire.
Je m’effondre sur ma chaise. Mes mains viennent dans mes cheveux. Comment vais-je lui dire ?
— « Cyril, veux-tu que je m’en charge ? » me propose papa.
— « C’est ma responsabilité. Je n’ai pas… Je n’ai pas prévu de bague. Je ne pensais pas… Elle est trop jeune, papa. »
— « J’ai le reste de la parure en perles que voulait lui offrir ta grand-mère. Je t’ai prévenu pour la bague. »
— « Je sais… C’est… Je me sens… » Je soupire. « Comment va-t-elle le prendre ? »
— « Es-tu content ? »
— « NON ! Je me mets dans les chaussures de Constantin. Si tu avais une sœur, je ne voudrais pas de l’un d’eux comme gendre. Qu’est-ce que je vais lui dire ? »
— « La vérité ? » me propose-t-il.
— « Je lui ai promis que… Elle n’est pas prête ! Elle est toujours si jeune. » Il pose sa main sur mon épaule.
— « Ta mère et moi étions jeunes et nous nous en sommes bien sortis. »
— « J’avais trois nounous, Beth, et babouchka en plus ! »
— « Ta mère n’a pas porté sa bague avec le saphir étoilé depuis longtemps. Si tu as de la chance, elle te l’offrira. »
— « Sasha mérite une bague avec des intentions personnelles. »
— « Cyril, as-tu mordu quelqu’un d’autre ? »
— « Non, » je chuchote. « Il existe un inhibiteur naturel. Je ne saurais l’expliquer… »
— « Anton n’a pas eu l’air surpris. Ilia était bien dégoûté Ton oncle s’est contenté de son petit tic. Il faudra se méfier de Piotr. »
— « Super, » j’ironise. « Qu’est-ce que je vais lui dire ? »
— « Qu’elle sera la femme de ta vie. Quand je pense que j’ai proposé de l’argent à… » Il s’arrête net.
— « Je savais pour l’argent. Elle me l’a dit. »
— « Cyril, elle a accepté. »
— « On s’est fait un très bon resto. Elle est allée au spa et a payé ses études. Elle le méritait. C’est quelqu’un de bien, papa. Ça ne m’aide pas pour Sasha. »
*
Lors de la reprise du Concile, nous abordons le cas de Munteanu. Stan est le seul qui n’a pas l’air choqué. Mon oncle est outré qu’il se soit présenté comme étant un Vodá. Pourtant, le cas d’Anica et de ses enfants l’indiffère. Vlad précise ne pas être intervenu parce que Stan était à côté, mais il entendait la conversation. Son témoignage fait basculer les avis d’Anton et Ilia. Les modalités du procès se mettent rapidement en place. Je n’interviens pas. J’entends, mais je n’écoute pas. Mon cerveau est branché sur un autre canal. Il cherche les mots. Je griffonne sur ma feuille. Un palais de lumière émerge de ma feuille. Lumière directe du soleil ou celle réfléchie par la lune la nuit.
Le dernier point est consacré aux réformes nuptiales et à la possibilité de se maintenir au Concile s’il n’est pas envisageable ou souhaité de se marier avec une princesse Concile. Constantin accroche mon regard. Nous tentons d’exploiter la même faille. Cependant, le Concile prévoit une exception concernant les membres de la famille royale afin de ne pas se dédire. Je crois qu’ils m’ont vu venir sur ce point. Vlad et moi sommes les deux seuls à nous être opposés à cette exception. Constantin affirme que c’est une question de logique. Mais, je crois ne l’avoir jamais vu si résigné. Il est un des plus introvertis, mais pour ses enfants, il se démène et se bat plus que pour lui.
J’autorise Vlad à inviter Emily pour l’Appariement en aparté. Autant que l’un de nous… Je ne pense pas que je serai malheureux avec Sasha, ce n’est pas ça. C’est plus que j’ai l’impression de lui rembourser une dette. En revanche, le Concile s’oppose à ce que le droit de siéger revienne à l’aîné, quel que soit son sexe. Stan vote contre. Il n’a pas d’héritier de sexe masculin, pourtant. Yurí, dans la même situation, vote comme son frère. Je me renseigne sur leur souhait pour leur siège après leur décès. Stan sourit et affirme qu’il peut de nouveau s’apparier puisque son droit de siéger n’est plus menacé par le vote précédent. Il estime bonnes ses chances d’avoir un ou deux héritiers auxquels transmettre son siège. Je ne le pensais pas si opportuniste. Je ne sais pas comment Daniela prendra la nouvelle. Constantin et Vlad sont aussi consternés que moi. Thomas, en revanche, voit la fin du tunnel, même si Ivan est l’aîné de ses enfants. Nul doute que Sasha va être du côté de Beth. Elle la considère comme sa deuxième maman. Des circonstances des plus idéales pour bien commencer notre relation.
Dès la levée de la session, je me lève pour rejoindre Sasha. Stan me stoppe dans mon élan.
- « Tu n’es pas ma priorité du moment, Stan. Plus tard. » Je n’attends pas sa réaction pour filer. J’ai l’avantage de la rapidité pour moi.
***

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