6.3. Décider sous contraintes
La chaleur d’un sourire, comme si de rien n’était
Sasha
Je sens des doigts caresser ma joue et l’odeur de Cyril. J’ouvre les yeux doucement. Il me sourit, assis sur mon lit. Il fait chaud, mais il porte une chemise bleu nuit.
- « Hey, bien dormi ? » s’inquiète-t-il.
- « Oui, » je bâille. Ma voix est… pâteuse. Mon cerveau est embrouillé.
- « As-tu mal à la tête ? »
- « Non, ça va. Merci de t’inquiéter, Cyril. » Il me sourit de nouveau. Un petit sourire nerveux.
- « Bois un peu d’eau quand même, s’il te plaît. Je te laisse te préparer. Je t’attends dans le salon pour déjeuner. » Il me tend un verre d’eau.
- « Quelle heure il est ? » Je me frotte les yeux. « Papi va râler ? »
- « Peut-être, mais l’avis de ton grand-père m’importe peu. » Il hésite, se penche pour m’embrasser sur la joue, se lève, et quitte ma chambre. Il me faut un peu de temps pour émerger.
J’aperçois un cachet d’aspirine sur la table de chevet. Des souvenirs me remontent à la tête : Gri, Vlad, la pizza.
J’ai embrassé Cyril hier soir ! Il souhaite certainement me réprimander pour cela, pense-je en entrant dans la douche. Mon cerveau se réveille doucement. Quel jour est-on ? Lundi. Je prends le cachet de bois.
Zeilor ! Il y avait le Concile ce matin. Définitivement à l’ordre du jour de notre déjeuner. J’accélère la cadence et m’habille avec la première robe qui vient. Une robe vert amande avec des fleurs brodées en rouge et jaune sur le jupon, qui m’arrive à hauteur des genoux. Je laisserai mes cheveux détachés, et demanderai pardon humblement. Il souriait bien tout à l’heure, non ? Zei ! Alex, qu’as-tu fait !
*
Le dessin d’un futur partagé
Sasha
Lorsque j’entre dans le salon, il semble nerveux. Je le lui fais remarquer. Il me répond qu’il l’est en effet, car il a plusieurs choses à m’annoncer et il ne sait pas comment je vais réagir.
— « Tu es ravissante, » termine-t-il. Je rougis. Il se racle la gorge. C’est une étrange façon de commencer pour l’avoir embrassé hier soir. « Pouvons-nous nous asseoir, Sasha ? »
— « Oui, pardon. Assieds-toi, je t’en prie. » Non seulement mon cœur bat vite, mais mes joues deviennent plus chaudes que le soleil de midi.
— « Eh bien, je vais aussi avoir besoin d’un pardon. Alors ma condition est que je te pardonne si tu promets de penser à me pardonner dans les cinq prochains jours. » Je cligne plusieurs fois des yeux, cherchant à comprendre.
— « Cyril, j’ai un souvenir flou d’hier soir, » je commence alors que mon cœur fait des bonds en raison de la crainte, « mais, je ne suis pas certaine… »
— « Je ne suis pas fâché concernant ton comportement d’hier soir. Tu as apporté le seul moment de douceur de ma soirée. Je dois rester concentré, Sasha. Ce n’est pas facile. J’ai besoin que tu m’écoutes jusqu’au bout. » J’acquiesce en me pinçant les lèvres. Il plisse les yeux. « Tout d’abord, j’ai pensé à quelque chose et je l’ai dessiné. Si tu n’aimes pas, n’hésite pas à me le dire. » Il me tend une feuille. « Je sais que nous n’en avons pas reparlé, mais j’ai eu cette idée et… Déroule-le, s’il te plaît. »
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Un regard qui en dit long
Cyril
Elle regarde le dessin de la bague que j’ai dessiné. Elle cligne plusieurs fois des yeux, puis fait glisser ses doigts sur les lignes avec délicatesse. C’est bon signe. Ses joues rosissent. Elle semble émue.
- « J’ai pensé que l’anneau que je pouvais t’offrir lors de l’Appariement pourrait être une branche de laurier sur laquelle deux fleurs sont incrustées. Le tournesol, pour le soleil que tu interprètes si bien. C’est aussi le dessin qu’il y avait sur tes vêtements mercredi lors de nos premières véritables conversations. Cela représente en plus pour moi la joie de vivre que tu apportes dans ma vie. Et le lin bleu, pour moi, qui représente le Voïvode de la nuit. Je pensais faire ajouter un saphir pitambari dans le cœur du tournesol. Si tu veux choisir autre chose, je comprendrai. Il y a un métal que tu préfères ? »
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Quand le flirt cède la place au réel
Sasha
Mon cœur bat à vive allure. Je respire. Il n’est pas fâché que je l’aie embrassé. Ouf ! Il m’embrasse sur la tempe pour me mettre en confiance.
— « C’est magnifique, Cyril. J’aime beaucoup le symbolisme qu’il y a dans ce dessin. Je te remercie de cette belle attention. Je ne sais pas trop quoi dire… » Émue, je me serre dans ses bras. Il me sert en retour. Il semble soulagé. Je suis flattée qu’il ait dessiné quelque chose de personnel. Je sais aussi maintenant qu’il est un très bon dessinateur. Je suis époustouflée par la précision des détails. Je hume son doux parfum. Il ne m’a pas grondé pour le baiser. « Je ne sais pas pour le métal. Je ne porte que des bijoux en toc. Fais-moi la surprise. » Je rougis. Je m’écarte et évite son regard. « Cyril, pour hier soir, est-ce que tu m’en veux ? »
— « Non. À vrai dire, je… Je comprends que tu sois curieuse, » me certifie-t-il, ses yeux verts plongés dans les miens. « Cela fait partie des gestes que nous aurons l’un envers l’autre à un jour ou l’autre. Je dois t’avouer que j’ai aimé la sensation. »
Je soupire de soulagement et lève la tête.
— « Vraiment ? »
— « Évidemment, Sasha, » me sourit-il. Il inspire longuement. « Nous devrons recommencer pour l’Appariement… Sasha, je… Je sais que je ne devrais pas, mais je suis très attirée par la femme que tu es en train de devenir. » Il me caresse la joue avec un doigt. Je me mordille les lèvres en réaction. « Je ne sais pas si cela est bien ou mal… J’ai le cœur qui bat très vite là. » Il attrape ma lèvre inférieure avec son pouce et la dégage. Il soupire, puis sourit légèrement.
— « Je crois que je suis attiré par toi aussi. » Je rougis de mon aveu. Il sourit, se penche.
— « Je pense que tu me l’as fait comprendre hier », murmure-t-il à mon oreille. Son souffle dans mon cou me procure un frisson agréable. Ces sensations sont nouvelles. Je me sens attirée à lui tel un aimant. Il se recule légèrement, pose sa main sur la mienne et me sourit quelques instants. Il se racle la gorge. « Je ne suis pas en général celui qui stoppe le flirt. J’aime le flirt, beaucoup. » Son admission me fait rougir. Il pose sa main sur ma joue devenue toute chaude. Il inspire profondément. « Mais, nous avons une grande discussion devant nous. Es-tu d’accord pour que nous commencions par un peu de politique ? »
*
Le poids des traditions
Sasha
— « Politique ? » Je ne m’attendais pas à ça. Je suis contente qu’il ne soit pas fâché pour le baiser. La transition est un peu abrupte. Il acquiesce. Son pouce caresse le dos de ma main, ce que je trouve agréable.
— « Ce matin, » reprend-il, « lors du Concile, » – il avale sa salive – « il s’est passé plusieurs choses étranges. » Étranges ? Ce n’est pas bon ça. Je regarde ses yeux. Je suis comme hypnotisé par son regard. Il prend une grande inspiration. « Il y a eu plusieurs votes. Hélas, la première motion que j’ai présentée pour retarder l’Appariement a été refusée. Je t’épargné le pourquoi du comment. Nous l’avions anticipé. Nous avons mis le plan B en place. Comme prévu, j’ai requis sa division en deux. La majorité du Concile a estimé que les deux requêtes revenaient au même et a également rejeté cette possibilité. Cela signifie, tu as le droit de m’en vouloir, que notre Appariement aura lieu dans quelques jours, mais ce n’est pas le plus étrange… Sasha, est-ce que… » Mon cœur s’accélère.
Il dépose un genou à terre devant moi et prend mes mains dans les siennes. Mon cœur réalise d’énormes bonds.
- « Je n’ai pas réussi à… les convaincre, et c’est pour cela que j’ai besoin de ton pardon. »
— « Mon pardon ? » J’ai le souffle coupé. Tout en moi semble s’arrêter. « Il… Il… » j’hésite. « Il va y avoir l’après, » je déduis. Il acquiesce, mais ses yeux sont remplis de regrets. Je ferme les yeux. Il ne m’a pas puni parce que nous allons nous marier. Est-ce que je suis prête pour ça ? Lorsque j’ouvre les yeux, il me regarde intensément. Il semble inquiet. Il a fait attention lorsque nous dansions et ne s’est pas plaint une seule fois. C’est un bon signe, j’espère. Il continue de scruter mon visage.
— « J’avais promis d’attendre. Le choix du moment est accéléré parce que ton grand-père a demandé que le rituel des Sept pommes rouges soit mis en place. Je ne sais pas ce qui m’a échappé. Mais, je compte bien faire la lumière là-dessus. Sinon, nous aurions pu leur jouer la comédie un certain temps… »
— « Le rituel des Sept pommes rouges ? »
— « C’est un rituel auquel nous devons nous soumettre. Si j’avais voté contre, si mon père, ton père ou Vlad avaient voté contre, alors nos fiançailles auraient été de facto annulées. Le Concile a été très insistant sur la conclusion d’une nouvelle alliance dans les six mois. » Je tais les implications. Je ne veux pas le mentionner. Cette conversation est pour nous et notre avenir. « Je ne voulais pas ça, ne pas renoncer à nos fiançailles. Je tiens beaucoup à toi. Leur stratégie était vraiment bien pensée. Nous regardions vers l’avenir alors qu’eux cherchaient dans le passé. Bref, c’est une très ancienne coutume qui s’applique rarement. Les appariés ont sept jours et sept nuits pour fournir la preuve que l’Appariement a été complété. La preuve est apportée par un examen des draps afin de déterminer si les appariés ont eu ou non une relation sexuelle. Les draps devront être exposés chaque matin. Je ne sais pas si nous pourrons tricher parce qu’il y a des examens qui permettent de déduire précisément si… Ce n’est pas que visuel. »
*
Choisir ma voix
Sasha
Je prends une garde inspiration.
- « Ça veut dire que tout le monde va savoir… »
- « Je le crains… » Il saisit mes deux mains, un genou toujours à terre. J’ai l’impression d’être dans un mauvais rêve. « Sasha, est-ce que… tu… accepterais de devenir mon épouse ? De me faire confiance, malgré mes échecs de ces derniers jours ? »
Ses mains tremblent. Mon cœur bat si fort que je l’entends bondir. Cyril ferme les yeux à regret, et se redresse alors que le clic de l’ouverture de la porte résonne. Cyril a toujours ma main dans la sienne. Son pouce caresse doucement le dos de ma main. Ses yeux me demandent pardon.
*
La tentation de la fuite
Sasha
Vlad entre et traverse la pièce si vite qu’il me fait penser à Stanishou. Il revient avec un sac de voyage qu’il pose à côté de moi.
— « Tu prends des affaires, juste pour quelques jours. Emily nous retrouvera avec le cash et nos deux faux passeports. Où est le tien ? » Je le regarde, abasourdie. « Sasha, nous n’avons pas toute la journée. Je ne vais pas les laisser organiser ton viol devant témoin, ni… » Mon aîné est en colère. Pourquoi est-ce qu’il parle de viol ? Cyril ne me fera pas de mal.
Cyril se positionne entre nous deux.
— « Tu ne peux pas, Vlad. » Son ton de voix me glace le sang. Vlad le défie du regard. « Si elle disparaît, ton père est considéré comme complice, jugé pour haute trahison et condamné à mort. Ta mère sera réappariée au Comte. Quelle sera la vie de tes frères après ça ? Comment Sasha se sentira-t-elle de vous avoir abandonné ? Si c’est ton père qui disparaît avec elle, c’est toi qui es tenu pour responsable et jugé dans les mêmes conditions. Si Sasha part avec ta mère ou avec moi, j’avais pensé au Canada, les conséquences sont les mêmes pour ton père. Il est possible que tu obtiennes la garde de tes frères, mais ce n’est pas certain. Si Sasha est retrouvée, l’Appariement est mis en place dans les plus brefs délais. Et rien ne garantit que l’Apparié sera moi. »
— « Et si c’est moi qui pars avec Sasha ? » Nous sursautons tous les trois au son de la voix de Sofia. Elle est entrée par la porte qui donne sur le patio, et elle tient un sac de voyage dans une main.
— « Constantin sera toujours considéré comme complice. Si tu es retrouvée, tu connaîtras le même sort que lui. Papa ou moi devrons… ou abdiquer. Les conséquences seront plus importantes, quelle que soit la personne avec laquelle Sasha s’enfuit, que si l’Appariement est complété. »
— « Tu y as pensé ? » m’interroge Vlad.
— « Bien sûr que j’y ai pensé. J’adore Sasha telle qu’elle est. Je veux qu’elle reste comme ça le plus longtemps possible. Quelle que soit la personne avec qui elle part, une ou plusieurs autres en subissent les conséquences. Il faut que vous partiez tous et ça va être compliqué… Compléter l’Appariement entre nous deux est la moins pire des solutions. Je ne la forcerai pas à… J’aurais espéré qu’au moins toi le saches, maman. »
— « Et tu fais quoi du rituel des Sept pommes rouges ? Tu vas… » s’interpose mon aîné.
— « Je ne sais pas encore comment, mais j’y réfléchis. »
— « Comme tu as réfléchi au recul l’Appariement ? Parce que cela n’a pas du tout fonctionné, » constate amèrement Vlad.
— « Ne me défie pas, Vlad. »
Je me lève et les coupe, parce que j’ai peur pour mon frère :
— « Vlad arrête, s’il te plait. Ne crie pas contre Cyril. Il a essayé. Tous, ils y pensent depuis des années. Grand-père leur donne des infos. Ils en obtiennent d’autres, je ne sais comment. Nous savions qu’il y avait un risque que le Concile n’accorde pas le report. Les pour et les contre. Le calcul était vite fait… Tu sais ce que papa dit à maman à propos du Concile quand il pense que nous ne pouvons pas entendre. »
*
Choisir la loyauté
Sasha
— « Et tu l’acceptes, baby girl ? »
— « C’est ma famille. Vous êtes tous ma famille. » Je prends ses mains dans les miennes. « Une famille parfois étrange, avec ses propres règles et ses secrets. Je suis prête… » Il grimace, visiblement peu convaincu par mon affirmation. « Ne me regarde pas comme ça. Je suis vraiment prête, Vlad. »
— « Non, tu as appris que c’était comme ça, Sasha. Et si tu pouvais être comme tes copines Stéphanie ou Carolina ? »
— « Je les adore, mais elles sont parfois superficielles. Elles prétendent qu’elles veulent plus sans savoir ce qu’est ce plus. Moi, je sais ce que sont les relations, faire vivre la communauté, aider, prendre des décisions. Et, je décide de respecter les traditions et les choix de ma famille. Je sais qu’il y a de mauvais côtés, mais il y a aussi de bons côtés. Je ne veux pas être séparée de vous, ni que vous souffriez à cause de moi. Câlin ? »
Vlad lève les yeux au ciel.
- « Ouais, câlin. » Il ouvre ses bras. Nous nous serrons fort l’un contre l’autre. Le rythme de mon cœur se calme un peu. « J’ai mis mon poing dans le nez de grand-père. Je lui ai interdit de revenir dans la suite. Papa et Cyril approuvent. Ne me demande pas de lui pardonner. Trois ans, ça ne changeait pas grand-chose… »
— « Tu te sens mieux maintenant ? »
— « J’admire ta dévotion, baby girl. » C’est au tour de Vlad de me caresser la joue. « Je ne me sens pas mieux pour autant. »
— « Vlad, je ne suis plus un bébé. »
— « Peu importe. Tu seras toujours MA baby girl. Tu crois que papa ou maman vont arrêter de t’appeler « mon petit cœur » ou « lapin ». C’est pareil pour moi. »
— « Seulement en privé alors, parce qu’en public, les règles vont changer, » indique Cyril en se rapprochant de moi.
— « Cyril m’a dessiné une bague. Tu veux la voir ? » Vlad me lâche.
— « J’espère que monseigneur a prévu un gros diamant, parce que tu es la plus précieuse, » déclare-t-il tristement en me regardant dans les yeux. Je souris un peu. Il ne n’avoue pas souvent qu’il tient à moi et m’aime.
— « Et j’explique comment à l’école que je porte une bague avec un gros diamant ? »
— « Sasha, si tu veux une bague avec un diamant que tu portes pour de grandes occasions en plus de la bague que j’ai dessinée, c’est possible ou si tu veux autre chose : une montre, un parfum, des vêtements, des produits de beauté. Tu peux avoir tout ce que tu désires. Maman peut t’aider ou t’accompagner en attendant que tu aies tes propres cartes bancaires. »
*
Continuer de vivre, malgré tout
Sasha
— « Est-ce que je peux avoir mon déjeuner ? J’ai faim. » Un court sourire passe sur le visage de Cyril.
— « Dans le frigo. Sers-toi. Vlad, tu peux ranger ton sac. Maman ? » Cyril est repassé en mode business.
— « Eh, bien… Nous devons préparer un Appariement. Il ne nous reste que 5 jours. La cuisine a anticipé quelques trucs, mais n’a pas eu la validation finale… Ce que je vais faire après vous avoir quitté. Il faut trouver des musiciens, un DJ, préparer le Temple, la décoration du réfectoire et de la salle de bal, ton costume, la robe de Sasha, les invitations et j’oublie encore des trucs. »
— « Pour la robe, je pensais reprendre celle de Beth. Mais, en la modifiant un peu. Je sais qu’elle la laisse ici. Peut-on faire une réunion plus tard avec maman et Beth ? Là, je voudrais vraiment manger. » Il faut croire que les émotions, ça creuse. Cyril reprend doucement ma main dans la sienne dès que je lâche Vlad.
— « D’accord. Je vous revois plus tard, » affirme Sofia. « Mais, il te faut une robe digne de ce nom ! » Elle fait un coucou de la main et se dirige vers la porte de la suite.
— « À plus tard, maman, » salue Cyril. « Vlad ? » Ils se regardent dans les yeux plusieurs secondes. Leurs expressions changent par moment, comme s’ils communiquaient par télépathie, mais ça va trop vite pour moi. « J’aimerais finir la conversation que je dois avoir avec Sasha. C’est important. Elle mérite la prochaine heure de mon temps. »
— « Je serai avec papa et maman. Sasha, tu viens me chercher au besoin. Tu as le droit de refuser ce qu’il te demande si tu juges cela inapproprié. » Je fronce les sourcils.
— « Ok. » Vlad acquiesce et sort après un dernier regard froid vers Cyril.
— « Sasha, tu veux manger dans le patio ? Discutons en déjeunant. Il faut malheureusement que je passe voir Ilia et Grigori en début d’après-midi, » grimace-t-il. « J’ai aussi un rendez-vous téléphonique avec Patrick, mais après mon temps sera tout à toi. Comment te sens-tu ? »
- « J’ai faim ! »
Je prends un premier plateau dans le réfrigérateur que je lui tends et en sors un autre. Nous nous dirigeons vers la table du patio.
- « Es-tu certaine d’avoir compris ce qui vient de se passer ? J’ai été sous le choc quelques instants aussi. »
- « Tu veux qu’on se marie. »
- « Et ça ne t’embête pas ? »
- « Je l’espérais. »
- « Tu l’espérais ? »
- « Je veux dire… Je ne sais pas trop comment expliquer… »
- « Tu as le temps pour chercher tes mots. »
- « Laisse-moi manger, ça devrait m’aider. Je peux vraiment choisir ce que je peux faire cette après-midi ? »
- « Oui, tu peux choisir. Allons manger. »
*
Apprendre à vivre avec l’irréversible
Sasha
— « J’aimerais bien faire du canoë. Est-ce que je peux inviter les garçons aussi ? »
— « Bien entendu. Sasha, comment te sens-tu, vraiment ? »
— « Un peu soulagée, et un peu stressée. » Cyril pose son plateau sur la table, tire une chaise pour moi, puis s’assoit à côté de moi. Nous commençons à manger. Cyril me sourit.
— « Pourquoi pour chacun ? » s’enquiert-il.
— « Soulagée parce que l’attente est finie et que je te connais enfin un peu. Je peux me projeter un peu plus dans le futur, et je suis un peu stressé parce qu’il y a des incertitudes et plein de choses que je n’ai jamais faites ou qu’il me reste à apprendre. »
— « Sasha, la principale raison pour laquelle j’ai fait attention à ne pas être trop proche de toi, c’était pour éviter un Appariement précoce. C’est raté. Il y a aussi eu des moments de mon adolescence qui ont été difficiles. Je t’ai regardé souvent interagir avec les autres ou jouer avec Madeleine. Je t’ai suivie une fois ou deux à la bibliothèque aussi. Je te voyais lorsque je venais chercher Vlad. C’était bref, certes. Tu as toujours été présente d’une manière ou d’une autre dans ma vie. » Il me tend sa main. J’approche ma main. Nos doigts s’entrecroisent.
— « Comme une comète qui revient périodiquement ? »
Il sourit. « Un peu plus fréquemment quand même. Maintenant, je ne suis pas certain d’avoir bien pensé parce que nous sommes dans une situation… Pas idéale. »
— « Je sais, mais je pense qu’on fera de bons partenaires. »
— « C’est toi qui me rassures. Les rôles sont inversés, » sourit-il.
Je hausse les épaules.
— « Je pensais que le soutien devait être réciproque. »
Il sourit. « Tu marques un point. Je n’attends pas que tu microgères mes émotions. »
— « Cyril, est-ce que je vais devoir arrêter l’école et venir vivre chez toi, comme des mariés qui vivent ensemble ? »
Sa fourchette tombe sur le sol. Il la ramasse.
— « Je ne sais pas… Parlons-en avec tes parents d’abord. L’école, tu continues. Je n’ai pas changé d’avis pour les études. Aimes-tu ton école ? »
Je fais une grimace :
— « Pas vraiment. Mes copines, je les vois à l’école de danse. Il n’y a pas l’option danse dans mon bahut. C’est les pompon-girls ou gymnastique. Rien à voir avec la danse classique, le jazz ou même la danse contemporaine. Et j’aurais aimé apprendre l’ukrainien. Ils m’ont proposé le russe ou le finnois. L’option philosophie n’est accessible qu’en dernière année. Du coup, j’ai opté pour maths, et c’n’est même pas des maths appliqués aux sciences sociales. J’aurais préféré cela pour approfondir ce que je vais voir en sciences humaines. J’ai pris la natation, c’est mon troisième sport préféré, pratiques artistiques, et maths. Les maths, c’est vraiment par défaut. »
— « Ils ne font plus ces options à Sainte-Marie ? »
— « Je ne vais pas à Sainte-Marie. Je vais à l’école oratorienne sur la 58ᵉ rue. C’est plus proche de chez nous, et c’est la même école pour nous trois. »
— « Je vois. Sasha, si tu veux changer pour Sainte-Marie, c’est à deux blocs de mon… enfin notre grand appartement dans le Bronx. Il y a suffisamment de chambres… Je passe devant tous les matins pour rejoindre Novsky. Est-ce que tu veux que j’aborde le sujet avec Constantin et Daniela ? Parce qu’il est important que tu aies le choix pour ton avenir. » Lui comme moi nous rendons compte de la connerie qu’il vient de dire et nous nous regardons avec nos têtes défaites. « Enfin, tu as encore des marges de manœuvre malgré les circonstances… »
— « Si je vis avec toi et que je change d’école. Je ne verrai plus Antoine ni Stanishou et Vlad revient à la maison. » Il pose sa main sur la mienne.
— « Sasha, pas de panique. Si nous voulons être crédibles auprès du Concile, il faudra que nous nous voyions plusieurs soirs dans la semaine ainsi que les week-ends. Pour ces derniers, nous pouvons les passer à la résidence commune des Hudson Highlands. Ta famille sera également présente. Nous ne sommes pas obligés de vivre ensemble à plein temps et si tu souhaites rester dans cette école, même si tu ne l’aimes pas, parce que tu peux y voir tes frères, tu continues d’aller dans cette école. Je ne vais pas chambouler toute ta vie parce que c’est la tradition. »
— « Papa va râler s’il doit faire les allers-retours. »
— « Sasha, je ferai une partie des trajets. J’ai un chauffeur qui passe plus de temps à m’attendre qu’à conduire. Il sera sollicité pour cela. Et lorsque tu commenceras à apprendre à conduire… »
— « Je pourrai conduire ? Maman et Beth ne conduisent pas. »
— « Ta mère sait conduire. Je crois qu’elle évite à cause des médicaments qui provoquent de la somnolence. Beth a peur depuis l’accident de sa mère. Maman conduit régulièrement. Nous ne vivons pas avec des règles de certains pays du Golfe, Sasha. Si tu veux apprendre, alors tu apprendras. C’est ta décision. Pas celle de tes parents, pas la mienne. La tienne. Je n’avais pas mesuré toutes les choses qu’il y aurait à décider. Tout ça devait être pour dans plusieurs années. Je n’ai pas toutes les réponses et tu as ton mot à dire pour toutes les décisions qui impactent ta vie à partir de maintenant. Nous avons plein de choses à mettre en place cette semaine. J’avais prévu de retourner à New York. Je vais évidemment rester. Je travaillerai en distanciel. Qu’est-ce qui est important pour toi ? »
— « Faire des activités en famille, voir mes ami.e.s, m’amuser, danser, lire… Ce genre de chose. » Cyril sourit.
— « Tout ça, je m’en doutais. J’aurais dû être plus précis. Qu’est-ce que tu aimerais avoir pour l’Appariement ? »
— « Toi ! » je rougis.
— « J’espère que tu seras aussi présente, » plaisante Cyril. « J’aurai l’air d’un bel idiot sans toi. »
— « Je ne sais pas trop, » j’admets.
— « Réfléchis-y, d’accord. Je t’empêche de manger. Mange et réfléchis. »
Il commence à manger pour m’inviter à faire la même chose. Je mange la moitié de mon entrée.
— « Je pensais avoir du temps pour réfléchir et tu sais… me transformer en bridezela… »
— « Une autre de ces choses qui t’est volée. Je suis désolé, Sasha. Faisons quelque chose de simple pour cette fois-ci. Pas de pression. » J’acquiesce.
— « Je ne sais pas ce que je suis censé faire, préparer, » je soupire.
— « Je pense que c’est raisonnable de laisser nos mères se charger de l’organisation. Pour moi, la déco n’est pas importante. Mais, si ça l’est pour toi, impose tes choix. »
— « Je suppose qu’il y a un million de traditions à respecter de toute façon… »
— « Sasha, penses-tu que les gens se soucient de la tradition même pour la déco ? Fais ou demande ce qui te fait plaisir. Sky is the limit. Je te donnerai tout ce que tu désires, d’accord. »
— « D’accord. Je te remercie, Cyril. » Je commence mon plat. « Attends, si je veux 14 éléphants et 27 colombes, c’est d'accord pour toi ? »
— « 14 éléphants ? Où va-t-on trouver 14 éléphants ? Qu’est-ce que ça mange, un éléphant ? Où va-t-on les faire dormir ? Peut-être pas les éléphants, mais si tu désires 27 colombes paniquées qui risquent de déféquer sur nos têtes et celles de nos invités, libre à toi. »
— « Présenté comme ça, ça n’est plus si beau, » je grimace.
— « Pourquoi 14 éléphants ? »
— « C’était pour vérifier si tu étais sérieux. »
— « Et je viens d’échouer au premier test… Super ! Je n’avais pas réalisé que tu aimes les éléphants à ce point-là. »
— « Je les aime, mais pas en cage. Ce sont des animaux intelligents qui sont mieux dans leur habitat naturel. C’est juste que… »
— « Si tu veux des murs recouverts de diamants, tu as des murs recouverts de diamants. Les animaux, ce n’est pas pratique. Mais, pour tout ce qui est matériel, tu as le champ libre pour imaginer, créer. C’est ça que je voulais dire. Es-tu vraiment OK, Sasha ? C’est un grand saut dans la vie adulte. »
— « Je pense que oui. Un peu effrayée. J’ai l’impression que je m’apprête à faire un saut dans le vide. »
Sa montre sonne. Il grimace.
— « Laisse-moi m’occuper de tous ce qui est effrayant, alors, » requiert-il avec le plus grand des sérieux, ses yeux fixés dans les miens. « Nous sauterons ensemble. » Il soulève ma main pour l’embrasser. Je souris légèrement. J’ai envie de fondre. « Il faut que je parte pour aller voir les Dalca. Cette discussion n’est pas terminée. Nous la poursuivrons plus tard dans l’après-midi. D’accord ? » Il se lève, se penche pour m’embrasser sur la joue. Il rajoute : « Rien n’est fixé. Tu y penses et tu m’informes de ce que tu souhaites afin que j’organise. Je dois vraiment y aller. Nous finirons cette conversation un peu plus tard, OK ? Est-ce que ça va aller en attendant ? » J’acquiesce. Il me caresse la joue. Ses yeux expriment du regret. « Je te remercie, courageuse Sasha, pour tout. Je te vois tout à l’heure, » insiste-t-il comme pour s’excuser.
*
Un saut dans le vide
Sasha
Je suppose que nous sommes un couple maintenant. Il ne semble plus en colère contre moi. Pourquoi je l’ai embrassé hier ? Il a dit qu’il a aimé la sensation. C’est un bon signe, n’est-ce pas ? Je pourrai conduire. C’est un autre bon signe. Nous avons parlé de l’école aussi. Il se préoccupe de mon avenir et de mes besoins… C’est un grand saut dans le vide, tout de même. Mon cœur ne me semble plus être le mien.
***

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