6.4. Quelque chose de bleu
Sasha
Alors que je range nos deux plateaux — Cyril ne fait pas ça —, Nicolaï apparaît dans le patio.
— « Oh ! Sasha, bonjour. Comment te sens-tu ? J’ai cru comprendre que le champagne n’était pas ton ami. »
— « Non, Sire. Je ne pense pas que je reboirai du champagne de sitôt. » Autant je me sens à l’aise avec Cyril, autant son père m’intimide. Il me sourit avec compassion. Cyril m’a embrassée ce matin. Il n’est pas fâché. Tout va bien. Je souffle.
— « Dommage ! J’ai aimé tes remarques caustiques. Voir leurs têtes était divertissant. Tu es autorisée à continuer. Est-ce que Cyril t’a parlé du Concile de ce matin ? »
— « Oui, Majesté. »
— « Appelle-moi Nicolaï en privé, s’il te plait. Nous devrions nous asseoir. » Il désigne la table. Je me rassois. Il s’installe en face de moi. « Sofia m’a informé que tu feras ton devoir. Je t’en remercie sincèrement. Ton choix m’évite des décisions difficiles. »
— « Comment ça ? »
— « Tu sais que plusieurs personnes souhaitent ce qu’il y a de mieux pour toi, même si cela a des conséquences importantes pour la communauté, y compris ma propre épouse. Bien entendu, je ne la jugerai pas pour haute trahison. Elle a agi sur le coup de l’émotion. Je pardonne toutes les fautes des douze dernières heures de ma famille et des Strasvinsky. Toutefois, il est crucial de comprendre que mon pardon est circonstanciel. Tu informeras ton frère. » J’acquiesce. Je regarde la montre. Le bleu est exactement le même que celui de ses yeux. « Cela étant dit, je repars d’ici quelques minutes. Je dois être à New York cette semaine pour plusieurs rendez-vous. Cyril va rester ici, évidemment. » Il me sourit de nouveau. Je ne me sens pas à l’aise. « Avant de repartir, j’aurai besoin que tu signes des documents afin de demander la licence de mariage, ta demande d’émancipation, le changement de ta carte d’identité, de ton passeport, et autres papiers pour la banque. » Il me transmet une enveloppe Kraft que je n’avais pas vue et sort un stylo de sa veste qu’il me tend. « Signe juste au bas de chaque feuille. Je crois que j’ai oublié de préciser qu’il y avait l’assurance-vie. »
— « L’assurance-vie ? »
— « Je crains que cela soit des détails morbides pour ce qui est supposé être un jour de joie. Mon fils va se marier avec une ravissante princesse. » Il me fait un clin d’œil. Je le fixe quelques instants, perdue.
— « Il y a un piège, n’est-ce pas ? » Il racle sa gorge et bouge sur son siège.
— « La perspicacité de ta mère, » sourit-il. « Il est impossible de te cacher quoi que ce soit ! Tu sais déjà que l’un de tes rôles sera d’avoir des enfants. » Il attend. J’acquiesce. « Les conditions désastreuses dans lesquelles ce processus se déroule au sein de notre communauté ne m’enchantent guère. Tu as vu ta mère. L’assurance-vie servira uniquement dans l’éventualité où il t’arriverait un malheur grave. Tes ovules seront prélevés et serviront à la fabrication de fœtus in vitro. C’est juste une précaution. Je te préfère en bonne santé. Je pense aussi que Cyril serait profondément affecté s’il t’arrivait quoi que ce soit. Une partie de la cour ne pourrait pas s’en remettre. Je crois que ça serait notre fin. C’est pourquoi, à partir de maintenant, tu redoubles d’attention. Pas d’accident bête. Ne monte pas sur une chaise pour attraper un objet en hauteur. Ne tente pas de réparer l’électricité dans la salle de bain ou ce genre de chose. »
— « Compris, chef. » Il cligne deux fois des yeux.
— « Prudence est mère de sûreté, n’est-ce pas ? » J’acquiesce.
- « Euh… Oui, je suppose. » Son regard se dirige vers les feuilles. Je lis le début mais ne comprends pas grand-chose. L’un des documents est l’accord initial que mes parents ont signé. Mon assurance santé et ma scolarité sont prises en charge par Cyril. Je trouve cela étrange.
— « Sasha, encore deux petites choses. D’abord, je laisse à Ruth, mon assistante personnelle, la charge de voir avec toi pour ton cadeau de bienvenue. »
— « Cadeau de bienvenue ? »
— « La famille Tchernovsky accueille les femmes qui les rejoignent par un cadeau de bienvenue, qui sera complété chaque fois que tu donneras naissance à un enfant. C’est un pécule que tu peux investir ou dépenser comme tu le souhaites. Je crains que tu n’y aies totalement accès qu’à partir de tes 21 ans, à la condition de faire des études. Il s’agit d’un trust-fund. Nonobstant, tu peux prélever 3% du montant tous les ans pour tes dépenses personnelles. C’est un trust fund qui a été ouvert le jour de ta naissance par mon père. Cyril en a un aussi. »
— « Je n’ai pas fait ce choix pour l’argent. »
— « Je sais bien, Sasha. Tu as toujours préféré les livres aux robes et autres objets de luxe. La seule exception a été Madeleine. Quoi que ce fût, c'est plus Cyril qui avait insisté. » Il sourit. « Je repensais à maman qui me forçait à vous rejoindre pour le thé au trèfle, » précise-t-il. « Pour revenir à nos moutons, j’ai acheté des actions de ta maison d’édition préférée et ne le regrette pas. Je suis celui qui s’occupe de l’argent. Tout ça pour dire que tu ne dépendras pas de Cyril et que tu as un peu de liberté. Sofia le dépense en général une semaine en thalassothérapie. Je comprends qu’elle ait besoin de cela régulièrement. Elle insiste pour le payer elle-même. Maman est allée une fois ou deux en thalasso avec Sofia. Elle donnait de l’argent à des associations ou des fondations. Nous partions également une semaine tous les deux, sans papa, lors des vacances de printemps. Elle m’a emmenée à Hawaï, en Alaska, au Canada, au Mexique, au Groenland, dans les îles de l’Atlantique, en Europe. Elle a emmené Cyril lorsqu’il a été assez grand. Ma chère maman t’a légué un quart de l’argent qui restait sur son trust-fond. Sofia, Cyril et moi avons reçu les trois autres quarts à parts égales. » J’acquiesce pour la forme. « Contacte Ruth au besoin. Je t’envoie ses coordonnées. » Il sort son téléphone qu’il manipule quelques secondes. Le mien émet un bip. « Tu as aussi mon numéro maintenant. Enregistre-moi sous un faux nom. » Il me fait un clin d’œil. Je cherche les traits que Cyril a hérités de son père. « Sasha, tu ne parles à personne de ce fonds de placement, y compris tes parents et Cyril. »
— « Pourquoi ? » je demande en fronçant les sourcils.
— « L’argent est un sujet de tensions parmi les princes. Toutes les familles n’ont pas fait les mêmes investissements et certains ont rapporté plus que d’autres. La crise de 1929 a été plus difficile pour certains que pour d’autres. » Je trouve l’excuse incomplète, mais acquiesce tout de même. « Deuxième point, je l’avais laissé dans le coffre ici puisque les Appariements princiers ont lieu dans le Temple. Maman voulait que tu aies ceci pour le jour de ton Appariement. » Il me tend une boite en velours bleu. « C’est son quelque chose de vieux et de bleu. » Je souris. Une lettre est posée sur le dessus. « Avec va des mâles contenant divers objets. J’ai aussi eu les miennes. Je crains qu’elle ait divisé sans réfléchir. En fait, j’ai une troisième requête : termine tes études avant de penser à autre chose, d’accord ? »
— « Autre chose ? »
— « Nous verrons le moment venu, » assure-t-il. « J'ignore ce qu’il y a dans la boite, » me sourit Nicolaï, m’invitant ainsi à l’ouvrir.
La boite est plus lourde que je l’imaginais. J’ouvre la belle boite à bijoux, le cœur battant, pour y découvrir une quinzaine d’écrins de différentes tailles. Ma gorge se serre. Je pose la lettre de Baboonya à l’intérieur du couvercle. Des fleurs séchées épinglées entourent une photo de nous deux à mon quatrième anniversaire. Nous portons les mêmes boucles d’oreilles. La boîte sent son parfum. Je souris, malgré moi. Elle avait tout prévu.
— « Ma chère maman ne laissait rien au hasard ? »
— « Non, » je réponds avec émotion.
— «Je devais te la remettre le jour de ta majorité. La vie nous joue des tours étranges parfois. »
Je choisis le premier écrin au hasard. Une montre. Fine, élégante, entourée de saphirs d’un bleu profond. Elle capte la lumière sans briller agressivement. Je passe mon doigt sur le cadran, comme pour vérifier qu’elle est réelle.
— « Celle de sa mère, ma grand-mère, » précise Nicolaï avec un brin de nostalgie.
Je hoche la tête sans répondre. Je ne sais pas si je suis émue… ou si j’ai l’impression de toucher quelque chose qui ne m’appartient pas encore. Le deuxième écrin abrite une paire de boucles d'oreilles ressemblant à des iris créés par Jar. Elle les portait toujours pour mon anniversaire parce que les iris sont une des fleurs de mai. Je les effleure avec le bout de mes doigts. La troisième boite dévoile une splendide broche papillon. Les ailes semblent presque vivantes, serties de pierres sombres et claires qui jouent avec la lumière. Elle est magnifique. Vraiment magnifique. Je pose instinctivement une main sur mon cœur. Je relève les yeux vers Nicolaï.
— « Je… merci. Elles sont magnifiques. » Ma voix sonne juste. Polie. Presque assurée. À l’intérieur, pourtant, quelque chose résiste. Je n’ai rien fait pour mériter ça.
— «Elle t’aimait beaucoup, » assure-t-il. « Et puis, avouons-le-nous, ce n’est pas le style de Cyril. »
J’éclate de rire alors que j’ai les larmes au bord des yeux.
— «Je l’aimais beaucoup aussi. » Je n’ai pas envie d’ouvrir le reste, mais Nicolaï me fait signe de continuer.
Je découvre un semainier composé de sept bracelets en diamants jaunes, saphirs, saphir d’eau, opale Paraíba, labradorite, lapis-lazuli, spinelles gris, perles jaunes et perles bleues – également de Jar –. Baboonya aimait son audace.
La boite de Baboonya contient encore trois boites de Chanel, trois d’Hermès, deux de Repossi, une de Mellerio, une de Chopard, une de Garrard, deux de Tiffany & Co, un semainier de Jar, et un petit flacon de son parfum presque plein auquel je ne touche pas. Je n’en ai pas besoin. Je les connais. Son « lorsque tu seras grande, Malenka kvitka » prend aujourd’hui un sens doux-amer. Son foulard est resté dans ma chambre. J’inspire et suis frappée par son parfum rassurant. Je me ressaisis. Nicolaï essaye de me comprendre. La dernière boite héberge le reste de la parure allant avec mon bracelet : perles jaunes, perles bleues, perles de labradorite, et saphirs non polis. La place pour le bracelet est vide, car il est à mon poignet. Je referme doucement l’écrin.
— « Je suppose qu’il est temps de faire polir les saphirs, » soupire Nicolaï. « Elle serait… » — Il stoppe, se sourit à lui-même -, « Probablement en train de me botter le fessier, tu sais, » annonce-t-il tristement. « Ce n’est pas du tout le scénario que j’avais envisagé. Cyril a besoin de quelqu’un qui l’épaule alors que tu apprends encore. Bon, au moins, il devrait se sentir moins seul. Parfois, il faut rappeler à Cyril de profiter un peu de la vie. » Il me fait un clin d’œil.
— « Je les aime ainsi. Je sais qu’ils seront magnifiques une fois polis, mais… »
— « Concernant la parure nuptiale, elle est dans un coffre dans la Résidence des Hudson Highlands. Le petit hic est que je ne suis pas certain duquel, et nous avons perdu les combinaisons de deux d’entre eux. Sofia a souhaité porter la coiffe de sa mère composée de myosotis et de roses en émail. Je n’ai pas encore abordé le sujet avec elle. Je ne pense pas que cela soit ton style. »
— « Quelques fleurs fraîches suffiront, » je souris. Elles seront plus légères.
— « Pourquoi tout cela ? »
— « Stan est pingre. Du coup, ta mère a certains de ses réflexes. Faire attention n’empêche pas de vivre. Tu as de quoi profiter de la vie. » Il tapote doucement ma main. Je me sens perdue. « Ce n’est pas mal d’aimer les jolies choses. Toi, tu les aimes pour des raisons différentes, pour les souvenirs. Elle serait contente de te voir avec. Alors, souris en sa mémoire. »
— « C’est un peu difficile. »
— C’était une épicurienne. Tous les deux, d’ailleurs. En profiter, c’est lui faire honneur. Pourras-tu faire cela pour elle ? »
— Oui, » je chuchote presque.
Nicolaï me remercie pour mon temps, puis s’éclipse.
Je réalise qu’à part ramener les plateaux à la cuisine, je n’ai rien prévu pour l’après-midi. Il y a juste besoin d’aide le matin à l’espace enfant. Je décide d’aller une petite heure à la piscine pour me détendre. J’ai besoin de flotter. De silence. Du temps pour digérer. De sentir mes muscles bouger. Combien de temps faut-il pour rouspéter-gronder Grigri ? J’ai peut-être le temps de rendre une visite à tatie Tara. Je pourrai faire courir Aster.
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