6.8. Une étrange vérité

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Sasha

Quelle est cette horrible odeur ? Antiseptique et désinfectant. Trop propre. Mon nez me gratte. Je le fronce. Quelque chose est dans mon nez. Cette sensation désagréable est familière. J’ai un tuyau dans le nez. Mes paupières sont lourdes. Mon cou me démange. Je lève ma main. Je suis stoppée par maman. Elle ferme sa main sur la mienne. Ma gorge est sèche.

— « Mon lapin, tu as un pansement sur ton cou. N’y touche pas. Tu as une blessure. » Je tente d’ouvrir les yeux. La lumière est trop vive. Je les referme dans un râlement sec. « Je vais te donner à boire. »

- « Sasha, tu vas me faire avoir une crise cardiaque avant mes 30 ans ! » râle Vlad. Il me fait quand même un bisou sur le front.

— « Vlad ! Va lui dire qu’elle se réveille. Il va avoir besoin d’être rassuré. »

— « Pardon maman. J’ai envie de le tuer, pas de le rassurer. »

— « Au moins ton père, s’il te plait. » Il y a un blanc. J’essaie une deuxième fois d’ouvrir les yeux. Échec. « Vlad, ne me fais pas répéter. Pas de violence. Tu connais les règles. Je ne veux pas aussi risquer de te perdre. Un tous les trois siècles seulement. » Elle termine la voix presque étouffée. Vlad inspire.

— « D’accord, maman. Ne t’inquiète pas. » Il l’embrasse. Il pose aussi ses lèvres sur mon front. Il murmure quelque chose que je ne saisis pas bien. « Aster sera devant la porte, » annonce-t-il plus fort.

— « Oust maintenant, » exige maman. « Tu sais comment elle est au réveil, » insiste-t-elle. J’entends le bruit de la porte qui s’ouvre et se ferme. « Je t’enlève le tuyau d’oxygène. Tu as aussi une perfusion. Je te l’enlèverai quand elle aura fini de passer. Prends ton temps pour ouvrir tes yeux. Tu peux te rendormir un peu. Nous ne sommes plus que toutes les deux. »

— « Que… »

— « Plus tard, lapin. N’essaie pas de parler encore. Est-ce que tu as mal ?

— « Non. » J’ai mal quand je déglutis.

— « Parfait. Tu as eu de la morphine. Prends ton temps pour te réveiller. N’insiste pas si ça ne veut pas encore. »

*

Je flotte. Pas dans une piscine, mais ailleurs.

— « Sasha, m’entends-tu ? »

— « Mmmein ! »

— « Je vais prendre ce bruit pour un oui, mon lapin. » Elle me caresse le front et les cheveux. « Tu as dormi presque 3h. Ton corps a mis toute son énergie pour guérir. Peux-tu ouvrir les yeux maintenant ? »

J’ouvre un peu les yeux :

— « Câlin. »

— « Si tu veux mon lapin. » Elle s’assoit sur le lit, et me prend dans ses bras. « Tu nous as fait une belle frayeur. »

— « Qu’est-ce qui s’est passé ? » Ma voix est cassée – encore. Je me frotte les yeux. Elle recule légèrement, hésite.

— « Tu as été blessée par des éclats de bois. Cyril a cassé un banc dans le patio. Tu étais dans l’axe d’un des éclats. Cyril… ne t’avait pas vue. C’était un accident. » Je sens un frisson me parcourir. « Je vais te donner à boire. Peux-tu t’asseoir seule ? »

Je m’assois, cligne plusieurs fois des yeux. L’infirmerie. Le lieu que j’aime le moins. Je grimace. Mon cou tire. Regrets. Les lumières sont éteintes. Je sens que mes cheveux sont dans tous les sens. Je me sens groggy. Elle me tend le gobelet.

— « Bois. Thé glacé à la menthe, sans sucre. Respire avant de poser des questions. » Je bois. « Je… je devrais t’en avoir parlé depuis longtemps. J’aurai préféré un spa et un bon goûter. C’est lié à nos gènes… »

Je fronce le nez. Je bois. C’est froid. Simple. Réel. Et ça me ramène un peu dans mon corps. Maman attend que j’aie avalé quelques gorgées.

— « Si tu es en vie, c’est pour deux bonnes raisons, » reprend-elle. Elle souffle. « Ton organisme guérit vite… » - elle me montre un doigt - « et Cyril a utilisé son venin pour stabiliser ta blessure. » Elle lève un deuxième doigt.

- « Heim ? »

- « Ouais, mon lapin. C’est un gros morceau. » Ses yeux sont grands ouverts pour marquer l’importance de ses mots.

- « Son… venin ? » Elle acquiesce.

- « Il est temps que tu saches, Sasha. J’ai répété les mots plusieurs fois dans ma tête. » Elle s’assoit sur le lit, me sourit. « Nous, les familles des sept, nous avons quelques gènes différents de la population humaine. À vrai dire, nous sommes une autre branche du genre humain. Bon, pas totalement différent, mais suffisamment. » Je reste immobile. Le mot reste dans l’air sans se dissoudre. Je bois. Elle continue. « Nous sommes une espèce d'hominidés. Une qui n’est pas dans les livres. Ce qui se rapproche le plus… Le mot qui se rapproche le plus est vampire, même s’il ne résume pas tout. Certains d’entre nous ont besoin de sang pour survivre. Le défaut d’assimilation du fer est un de nos problèmes fréquents. Voilà ! Il n’y a plus de secret. »

Je baisse les yeux vers mes mains. Je compte les doigts en les déplaçant sur le gobelet. Tout est normal. Je teste avec mes doigts de pieds. Je les vois bouger. Je les sens bouger. Suis-je vraiment réveillée ?

- « Moi, ton père, tes frères et toi, nous faisons partie de cette lignée. J’ai réussi à faire deux embryons sans la maladie. Mes bébés miracles. Toi et Stanislas. » Elle pose sa main sur mon avant-bras quelques instants. « Vous avez quand même nos gènes, de ton père et moi. Tu guéris plus vite que la moyenne. Tu vas plus vite que la musique, a une très bonne vue. Mais, tu n’as pas besoin de sang. Tes crocs de bébé sont en sommeil. »

Les mots s’alignent. Trop propres. Trop organisés pour être faux. Elle choisit ses mots comme si elle posait une frontière.

— « Nous sommes humains… avec des adaptations biologiques héritées de nos ancêtres. » Je cligne plusieurs fois des yeux. Je laisse les mots rentrer. « Ce n’est pas plus clair ? » me demande-t-elle. Je secoue la tête. « Afin de survivre aux carences en fer, une partie d’entre nous ont des crocs. Ainsi, ils peuvent prélever du sang sur des animaux, sans les tuer. C’est le cas de… Vlad. Antoine commence à sortir les siens, » sourit-elle comme s’il venait d’avoir sa première dent. Je me sens toujours décalée. Je ferme les yeux une seconde. Ça ne rentre pas. Je rouvre les yeux, bois une gorgée de menthe.

- « Nous tous ? »

- « Nous tous, à différents degrés. Lors de l’initiation, certains se voient proposer de boire le venin d’une personne transformée. Certaines de leurs capacités sont décuplées, ce qui facilite la chasse. Le concile prétend que le venin ne fonctionne pas sur les femmes. Mais, filles et garçons sont pareils à la naissance. Ils mordent leur maman. Ce n’est pas une morsure grave. Tatie Tara affirme que le Concile ne veut pas transformer les femmes afin de mieux les contrôler. »

- « Et ma blessure ? »

- « Pas totalement guérie. Il t’a sauvé, mon lapin. C’est tout ce qui compte. »

- « Tout ce qui compte ? » je répète. Elle acquiesce. « Est-ce que je suis… Les garçons veulent me faire une blague ? »

- « Non. »

- « Donc, Cyril m’a donné… son venin… pour me sauver ? »

- « C’est tout à fait ça, » sourit-elle. « Tu es en sécurité. Tu n’as pas changé. Tu es vivante. Nous non plus d’ailleurs. Maintenant, tu sais ce que nous sommes. Tu le sais, mais tu existais ainsi auparavant. » Je bois. C’est absurde. Je regarde si la pièce est la même. Je cherche où il pourrait y avoir des caméras. J’ai du mal à tourner le cou. « Mon lapin… J’aurais dû te le dire plutôt. Tu as du mal à me croire, là. » Je ne réponds pas. Je bois tout en cherchant les différences. « Vlad qui mange trop vite. Antoine qui mange tout le temps sans grossir. Ton père qui sent avant quand le plat va brûler. »

— « Tu es en train de me dire que toute ma vie… je n’ai pas su ce qu’on est vraiment ? »

- « Oui. On ne le dit pas aux enfants avant un certain âge. Tu peux être sans savoir tout. Le savoir est un plus. Mais, tu es toujours toi. Pas différente d’avant. Nous ne sentons pas que la terre tourne. Pourtant, elle tourne. »

- « Et Cyril ? »

- « Il était très malade avant d’être transformé. Vlad et lui ont reçu les cellules souches de ton cordon ombilical. Il y a eu des progrès ensuite, pour tous les deux. Mais, ça n’a pas suffi. »

- « Pas suffi ? »

- « Non. Ils ont été initiés. Pas la même année. »

Je ferme les yeux. Et pour la première fois, je ne sais plus si penser suffit à exister.

- « En qui puis-je avoir confiance ? »

- « Comme avant, » affirme-t-elle.

- « Quel est notre mot de code ? » Elle rit. Son plus beau rire.

- « Vlad a perdu à sa compétition d’escrime. » Je soupire.

- « Y’a-t-il une caméra cachée dans les fleurs ? » Je chuchote. C’est l’hypothèse la plus rassurante.

- « Cyril voulait se faire pardonner. Elles sont pour toi. Même si le bouquet est joli, tu n’as pas à lui pardonner tout de suite. » Elle caresse mes cheveux. « Dis-lui que tu apprécies ses excuses et que tu as besoin d’un peu de temps. »

- « Je veux un schéma ! »

- « Ok. Laisse-moi deux minutes afin que je réfléchisse à comment le schématiser. Celui-ci n’est pas simple. Termine ta menthe pendant ce temps. Il y en a d’autres si tu veux. » Je bois tout en la regardant faire des schémas sur une ardoise. Elle les efface, recommence plusieurs fois. Elle finit par dessiner un schéma. Elle ne serait pas allée jusque-là pour une blague ?

- « Comment ? »

- « L’évolution, s’adapter pour survivre. Les crocs et les sens aiguisés ont dû être un avantage dans des temps très reculés. N’est-ce pas comme un puzzle où les pièces s'emboîtent enfin ? »

- « Quel est l’intérêt de vouloir le garder pour nous ? »

- « Tous les gens ne sont pas bien intentionnés. Vlad Le Sanguinaire, Gustav Le Car… »

- « Ça va, ça va. Je crois que j’ai compris ! Mais, nous sommes de gentils vampires ? »

- « Nous essayons la plupart du temps. Tout le monde n’est pas… exemplaire. »

- « Sommes-nous vraiment en sécurité ? »

- « Vlad ne boira jamais ton sang. Il trouve que tu sens comme une boutique de fleuriste au printemps. Trop fort. Pour Antoine, il dit qu’il a une odeur de bébé putois. Stan sent encore le bébé tout court. »

- « Hum-hum. »

- « Toujours pas convaincue à 100% ? »

- « Non. C’est bizarre et étrange. Vous m’avez appris à ne pas croire n’importe quoi. »

- « Pour lequel d’entre nous n’as-tu jamais dit qu’il ou elle était parfois bizarre ou étrange ? » J’ouvre puis referme la bouche.

- « Admettons. Mais, dans ce cas, il me faut des preuves. »

- « Qu’as-tu observé ces derniers jours qui t’a interpellé chez Cyril et Vlad ? Des petites réflexions qui passent sans rester ou sans avoir d’explications. »

- « Il n’avait pas transpiré, même après deux heures d'entraînement. Il faisait chaud. Il avait une bouteille, mais je suis la seule à avoir… bu. »

- « Vlad n’a eu son plâtre que quelques jours alors qu’il aurait dû l’avoir trois semaines, » complète-t-elle.

- « Vlad n’a plus son plâtre ? »

- « S’est-il plaint d’avoir mal ? »

- « Non. »

- « L’as-tu vu prendre des antidouleurs ? »

- « Non, mais ça… »

- « Séparément, certes. Mais, tous ensemble. Beth possède un sens inné pour les couleurs. Tara pour… sentir des choses dans l’air. Nathalia a un sens de l’odorat développé comme ton père. Vlad te retrouve toujours lorsque tu te caches sans chercher longtemps. »

- « Et toi ? »

- « Je sais quand une personne est malade, » sourit-elle avec un regard triste. « Pas la même odeur. Plus âcre. Tu l’as dit une fois pour Stéphanie qui avait un rhume. Laisse le temps de poser tout cela. Veux-tu encore de la menthe, mon lapin ? Ça calme les nerfs. »

Je n’arrive plus à suivre toutes les « preuves ». Il y en a… trop. Elles vont toutes dans le même sens. Pas de contradiction. Je cherche la faille. Je n’en trouve pas. Ou peut-être que je ne veux pas en trouver… Maman fixe mes yeux intensément. Elle acquiesce. Le silence revient. Pas le silence doux. Celui qui appuie sur les tempes. Je regarde mon gobelet vide. Il n’y a plus rien à comprendre. Juste… à relier.

- « Est-ce vraiment possible ? »

- « Sasha, pourquoi crois-tu que ce soit ton grand-père qui vérifie nos dents alors qu’il n’est pas dentiste ? »

- « Nous sommes tous des vampires, même… » J’avale ma salive. « Que peuvent-ils faire exactement ? »

- « Tout le monde n’a pas le droit d’être transformé ni les mêmes capacités. »

- « Est-ce que, comme dans les films, les vampires peuvent mordre ? »

- « Oui, certains d’entre nous ont des crocs. Tes trois frères par exemple. Les petits crocs de Stan sont mignons. Les nourrissons mordent leur mère à la naissance. Devine lequel de vous quatre m’a fait le plus mal ? »

- « Antoine. »

- « Perdu. »

- « Vlad. »

- « Non, » rit-elle, « c’est toi mon lapin aux grandes dents. Quel dommage que tes crocs n’aient pas poussé et que tes incisives se soient refermées ! »

- « Dommage ? »

- « Un costume d’Halloween aussi vrai que nature ! » Je passe ma langue sur mes dents.

- « A-t-on un miroir ? »

- « Mieux que cela. Une radio dentaire ! La seule bonne partie ici. J’ai ton historique ainsi que les nôtres. »

***

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