6.9.Décider pour soi, un héritage

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Sasha

Peu à peu, elle arrive à dissiper mes doutes, me convaincre, me rassurer.

— « Maman… » Ma voix est plus basse. Plus stable. Ce n’est pas une question d’enfant. « Ça veut dire quoi pour Cyril et moi… »

— « En théorie… c’est à vous deux de décider. » Elle hésite. Une seconde de trop.

— « En théorie ? Le Concile ? » Elle soupire. Son regard devient plus dur.

— « Le Concile a ses attentes. » Elle marque une pause. « Et nous avons nos propres idées. Sofia est hors course sur ce coup-là. » Elle lève les yeux au ciel. « Tara a des idées qui me plaisent davantage. Ton frère est partant pour nous aider. Ton père a le nez plongé dans le fichier des lois. Il espère pouvoir demander un appel ou faire un recours. »

— « Je voulais dire, l’Appariement… Pourquoi maintenant ? »

— « Te contrôler avant que tu résistes, que tu ne remettes les normes en cause, que tu ne fasses la "fameuse crise d'adolescence". » Elle me regarde droit dans les yeux. « Tara, Beth, baboonya Valentina, et moi t’avons initié à l’indépendance et au féminisme très tôt. Résister. Trouver ton chemin sans être aveugle. On t’a appris à penser par toi-même, refuser les apparats, les cages dorées, et dire non. Ce n’était pas un hasard. Nous redoutions le jour où ce moment viendrait. Nous espérions que tu ne serais pas prise au dépourvu. Ironiquement, nous l’avons nous-même été. »

Je passe mon pouce sur le bord du gobelet. Lentement. Une fois. Deux fois.

— « Donc… ce n’est pas vraiment un choix. »

Elle ne répond pas tout de suite. Elle réfléchit. Elle choisit ses mots.

— « Disons que le cadre n’est pas ton choix. Mais ce que tu fais à l’intérieur… si. »

Je relève les yeux.

— « Mon corps aussi ? »

Cette fois, elle répond sans hésiter.

— « Ton corps, toujours. » Silence. Elle se penche légèrement vers moi.

— « Écoute-moi bien, Sasha. Ça, c’est non négociable. » Je sens quelque chose se tendre dans ma poitrine.

— « Personne ne te touche sans ton accord. Personne. Ni Cyril. Ni le Concile. Ni moi. Imagine : à midi, tu veux des oignons frits. Beaucoup. Avec un dessert. Mais, le soir, tu veux juste une salade. Peut-on te forcer à manger des oignons frits ? »

— « Non. C’est stupide de forcer quelqu’un à manger alors qu’il ne veut pas. »

- « Là, c’est pareil. Il y a des moments où tu as envie, et d’autres pas du tout. Parfois, tu as très envie d’oignons frits. Alors, tu en prends deux portions. Mais, tu n’as plus faim avant la fin du premier. Que fais-tu ? »

- « Je demande à Vlad s’il en veut pour ne pas gâcher. »

- « Oui. Humm… Là, je doute que ça fonctionne. Ce qu’il faut retenir est que tu n’as plus faim. Tu arrêtes de manger. Tu ne te forces pas. Mon lapin, est-ce que quelqu’un peut te dire “mais si, tu aimais ça tout à l’heure” ? »

— « Non. J’aime ça. Mais, si je n’en veux pas, ben… »

— « Ton envie de midi ne t’engage pour le soir ni pour un autre moment ? »

— « Non, elle ne m’engage pas. » Elle marque une pause.

— « Ton corps, c’est pareil. » Silence. Ça, ça rentre. Vraiment.

— « Tu peux avoir envie… puis plus envie. »

— « Même si… on est… appariés ? »

— « Même dans ce cas-là, mon lapin. Surtout dans ces cas-là. » Sa voix est calme. Ferme. Absolue. « Un Appariement, ce n’est pas un droit sur ton corps. C’est un cadre politique. Pas une permission. » Je reste figée.

— « Et s’ils attendent que je… » Je cherche le mot. Il ne sort pas. « Que je fasse… ce qu’ils veulent ? »

— « Ils attendront. »

— « Et si je ne le fais pas ? » Elle ne détourne pas le regard.

— « Alors tu ne le fais pas. » Silence.

— « Et il se passe quoi ? » Un léger souffle.

— « De la pression. Des remarques. Des tentatives de négociation. Peut-être des menaces plus ou moins déguisées. » Elle incline la tête. « Mais, ça reste leurs mots. »

Je serre le gobelet vide entre mes doigts.

— « Et si ça ne reste pas des mots ? » Cette fois, quelque chose change dans son regard. Plus sombre. Plus ancien.

— « Alors ils auront affaire à maman ours et grand frère ours. Je doute que Cyril se laisse faire deux fois. »

Je la fixe. Longtemps. Je la crois. Mais ça ne me rassure pas complètement.

— « Et avec Cyril ? »

— « Cyril… » Elle hésite une fraction de seconde. « Cyril est celui qui a le plus à perdre s’il te force. »

— « Pourquoi ? »

— « Parce que s’il t’aime, il ne le fera pas. Et s’il le fait… alors ce n’est plus quelqu’un que tu dois aimer. » Ça tombe. Net. Sans détour. Je baisse les yeux. Mon cœur bat plus vite.

— « Et si moi… je ne sais pas ce que je veux ? »

— « Alors tu attends. »

— « Et s’ils n’aiment pas ça ? »

— « Ils n’ont pas à aimer ça. Ton corps… c’est toi qui le connais le mieux, même s’il est en train de changer. Si ton corps te dit, stoppe, tu stoppes, s’il te dit ralenti, tu ralentis. Point final. » Elle marque un silence. « Tu n’es pas là pour subir leurs volontés, » ajoute-t-elle plus doucement. Je laisse passer quelques secondes.

— « Et si j’ai envie… un peu… mais pas de tout ? » Elle sourit. Pas moqueuse. Pas gênée. Juste… maman.

— « Alors tu prends un peu. » Je fronce les sourcils. « Tu dis, j’ai envie un peu, mais pas de tout. »

— « Ça veut dire quoi ? »

— « Ça veut dire que tu choisis. Le rythme. Le geste. La limite. » Elle marque une pause. « Un baiser, c’est toi qui le donnes. Pas lui qui le prend. » Je reste immobile.

— « Et s’il essaye quand même ? »

— « Tu refuses. »

— « Et s’il insiste ? »

— « Tu te lèves et tu pars. »

— « Et s’il ne me laisse pas partir ? » Elle me regarde droit dans les yeux.

— « Alors ce n’est plus une relation. C’est une contrainte. Et là, on change de registre. »

Silence. Je sens quelque chose se déplacer en moi. Pas encore solide. Mais… différent. Je regarde mes mains.

— « J’ai l’impression que tout le monde sait… sauf moi. »

— « Pas tout le monde. Les enfants et les ados apprennent au fur et à mesure. Avec les bons réflexes, on évite de se brûler les ailes. Je ne veux pas cela pour toi, mon lapin d’amour. » Je hoche lentement la tête.

— « Et si je ne veux pas décider aujourd’hui. »

— « Alors, ne décide pas aujourd’hui, » répond-elle du tac au tac.

Je prends une inspiration. Lente. Profonde.

— « Maman, comment as-tu su que tu aimais papa ? »

— « Je me sens bien avec lui, toujours. Nous rirons de la même chose. J’ai une attirance pour lui à la fois physique et intellectuelle, de l’admiration, quand tu respectes la personne parce qu’elle t’inspire. Ce qu’elle est avec ses qualités et ses défauts, sa personnalité, ce qu’elle fait, sa vision du monde. Et l’affection, c’est un mélange de sentiments : attachement, tendresse, sympathie, tenir à lui ou à elle, avoir envie de prendre soin de l’autre, l’amitié un peu plus. On a envie de tout partager, nos émotions, de nous confier, de nous sentir connectés l’un à l’autre. Cette personne est plus dans tes pensées que les autres. Tu as envie de la voir pour te sentir bien, de la serrer dans tes bras. L’amour pour quelqu’un d’autre que sa famille, c’est ces trois choses, » - elle lève trois doigts - « l’attirance, l’admiration et l’affection. Parfois, l’amour commence par l’amitié ; parfois, elle commence par une attirance forte, c’est le coup de foudre. Parfois, l’admiration ne vient pas. Il faut les trois. Et les trois peuvent évoluer dans le temps, dans les deux sens, d’accord ? »

— « D’accord, maman. »

— « Il peut aussi arriver qu’on ressente des trois, et de décider, pour une raison ou une autre, de ne pas céder à nos sentiments. Si on n’est pas certain, il vaut mieux attendre. La bonne personne attendra. »

Je réfléchis où sont mes curseurs pour différentes personnes et compare. Je réfléchis aux relations de mes ami·e·s.

— « Maintenant, tu veux quoi ? » Je prends quelques instants. Je prends une grande inspiration avant de dire oui ou non dans ma tête. Le oui sort et j’en suis contente.

— « Je veux le voir pour lui parler. » Elle ne bouge pas. « Mais… » Je serre les doigts. « Pas comme ils veulent. » Un très léger sourire passe sur ses lèvres.

— « Ça, Sasha… » - elle pose doucement sa main sur la mienne - « c’est une décision, ta décision. »

***

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