6.10. Le baiser de Paix

8 minutes de lecture

Cyril

Je sais qu’elle est réveillée de nouveau et qu’elle ne possède pas de séquelles importantes. Je fais les cent pas dans le patio, sous les yeux de Constantin et Vlad. Ils jouent aux échecs et me regardent comme si je m’inquiétais pour rien. Vlad m’a proposé un splif pour me détendre. J’ai refusé. Je ne veux pas qu’elle croie que j’ai besoin d'un produit pour me contrôler et être calme. Juste avant, Constantin a dû le calmer. Il était à deux doigts de me frapper. Ses yeux étaient rouges de colère.

— « Je ne veux pas risquer de te perdre aussi, » lui a hurlé Constantin. Vlad a regardé son père, son visage tordu par ses émotions. Peut-être que je l’aurai laissé faire. Sa proposition était son calumet de la paix, ou quelque chose comme ça.

Les deux plus jeunes Strasvinsky dorment dans l’ancienne chambre de leur grand-père. Ils ont vidé ses affaires tout à l’heure dans un joyeux capharnaüm. Je ne m’inquiète pas pour Stan. Il ira dans son cottage ou dans celui de Yurí.

Daniela et Sasha sont en pleine discussion mère-fille. Est-ce qu’il y a pire qu’une discussion mère-fille pour un prétendant qui a commis plusieurs erreurs ? Être un beau prince est toujours un avantage, non ? Elle doit me pardonner. Je ne pourrai pas vivre sans elle. Et, elle sans moi. Je n’aurais pas dû lui donner un peu de mon venin lorsqu’elle était bébé. Bunici a déclaré que mes instincts avaient pris le dessus. Il m’a promis de garder le secret. La porte de ma suite s’ouvre. Elles apparaissent enfin. Daniela lui dit quelque chose que je n’entends pas, prend le vase avec les fleurs que j’ai envoyées des mains de Sasha. Elles viennent vers moi. Je regarde Sasha, inquiet. Elle est encore un peu blanche et a un large pansement dans le cou. Daniela passe à côté de moi :

— « Je ne te donnerai pas de seconde chance, Tchernovsky. Tu ne blesses plus mes bébés. C’est une parole de maman ourse. » J’acquiesce. L’ours est l’un des animaux figurant sur le blason des Strasvinsky.

Elle continue son chemin afin de retrouver son époux. Sasha va câliner sa famille puis se dirige vers moi. Elle s’arrête à deux mètres de moi. Daniela, Constantin et Vlad, poussés par son père, sortent. Vlad proteste et m’adresse un dernier regard noir. Sasha n’a pas bougé. Je ne peux pas lui en vouloir. Elle va me manquer. Ses yeux…

— « Je regrette tellement mon geste de cet après-midi, Sasha. Je te prie de m’excuser. Je suis content que tu te sois rétablie. Que pouvait-il y avoir de pire pour commencer une relation ? » Elle penche la tête. Je décrypte mal son émotion.

— « Cyril, je te remercie pour les fleurs. Évidemment, perdre LA ‘précieuse’ fille à moins de cinq jours du ‘mariage’, c'est mauvais genre. » Elle se moque de moi. Mais, sa voix n’est pas seulement moqueuse. Elle teste. Elle regarde si je vais me défendre ou m’effondrer. Je souris et m’assois sur le rebord du bassin. Je laisse mes mains là. Je suis plus bas qu’elle.

— « Les fleurs sont… une demande d’excuse. J’étais si aveuglé par la colère que… peu importe. Cela n’aurait jamais dû se produire. Quant à blesser sa fiancée à ce point, c’est indéniable. Qui fait ça ? Je suis un idiot. » Je souris et lève les yeux au ciel simultanément.

— « Tu m’as aussi sauvé. » Sa déclaration me surprend. Je cherche ses yeux pour savoir si elle est sérieuse.

— « J’aurais préféré ne pas avoir besoin de le faire. As-tu mal ? »

— « Non. J’ai reçu un antidouleur et j’ai un gène qui… » Elle s’approche de quelques centimètres. « Tu as une sale tête. » Je la fixe et avale nerveusement ma salive.

— « J’ai fait la plus grosse bêtise de ma vie, et j'ignore si je vais être pardonné. »

— « Pas de pardon sans condition, » déblatère-t-elle comme si sa vie en dépendait. Elle sourit légèrement ensuite, fière d’elle-même. Je suis étonné. Comment peut-elle rebondir aussi facilement ?

— « Très bien, Sasha. Quelles sont tes conditions ? »

— « Je veux voir ma famille très souvent, aller dans la superbe école que tu m’as présentée, une bague très solide, parce que je crois qu'il est plus prudent d’avoir des objets solides, et je veux des câlins à volonté. » Je lève la tête, surpris. Ce ne sont pas des exigences. Ce sont des balises.

— « Mais, tu n’as pas peur ? »

— « Quelqu’un m’a appris que se confronter à ses peurs fait grandir. » Elle s’approche encore. « Acceptes-tu mes conditions ? » Elle cligne des yeux plusieurs fois.

— « Oh, Sasha ! Tu es certaine ? » Rempli d’espoirs, je me redresse. « Oui. » Elle acquiesce simultanément.

— « Il n’y aura pas de retour en arrière, » je précise. « Tu en es consciente ? »

— « Maman m’a expliqué l’essentiel. » Je retiens qu’il y aura beaucoup de précisions à faire.

— « Alors, viens dans mes bras. » J’ouvre mes bras. Elle s’y blottit. Je pose mes mains sur sa tête et sens l’odeur de ses cheveux. Ses mains ont agrippé le tissu de ma chemise dans mon dos. Mon corps chauffe et je souris. « Je pensais avoir perdu ce droit. Je suis si heureux, là. » Une larme coule de mon œil gauche. « Tu es tellement courageuse. »

— « Cyril ? » Son cœur bat vite. Le mien s’apaise.

— « Hum. » Son cœur s’accélère. Elle inspire afin de prendre son courage.

— « J’ai envie d’un baiser, genre un baiser de Paix. »

Ses yeux bougent dans tous les sens. Son cœur bat vite et fort. Elle s’est jetée à l’eau et attend de savoir si je vais la rejoindre. Je pourrais refuser. Je devrais peut-être. Pas par peur d’elle, mais de ce que ce baiser promettrait — à elle, à moi, à tous ceux qui nous observent sans être là. Je la suivrais jusqu’à l’autre bout de la galaxie si elle me le demandait. Et c’est précisément pour cela que je n’avance pas. Elle doit faire le premier pas. J’humecte mes lèvres par réflexe. Elle m’imite. Nos yeux se fixent quelques instants. Son cœur bat si vite dans mes oreilles. Je caresse doucement sa joue.

  • « Sasha, j’ai besoin d’être certain que tu sois consentante, que tu en as vraiment envie. S’il n’y a qu’un seul doute, minime soit-il, alors nous devons attendre que tu sois prête. »

Elle rapproche ses lèvres des miennes. Je dois combler la distance. Je les approche lentement des siennes afin de lui donner l’occasion de refuser ou de stopper. Il est encore temps.

Je penche légèrement ma tête et commence à jouer avec le bout de ses lèvres. Elle déplace aussi les siennes en m’imitant. Ses lèvres sont douces. Elles ont un léger goût de vanille. Mes mains viennent sur ses joues. Nos lèvres s’enroulent de plus en plus rapidement. « Humm. » J'ignore lequel de nous deux a émis ce murmure de contentement. Peut-être nous deux au même moment ? Elle remonte sa main gauche derrière mon cou, puis vers mes cheveux qu’elle caresse doucement. Je pose mes mains dans son dos, zone neutre. Je me recule pour l’observer. Elle semble attendre plus. Avant qu’elle ne puisse douter, je prends sa lèvre inférieure entre les deux miennes. Délicieux. Ses lèvres effleurent les miennes.

Elle reste là. Immobile. Comme si elle attendait de voir ce que cela fait… de ne pas fuir. Je ne bouge pas davantage. Je la laisse décider du rythme. Elle appuie un peu plus. Juste un peu. Un souffle nous échappe. C’est maladroit. Lent. Nouveau. Excitant dans ses yeux, tout comme les miens. Ses yeux et ses joues rougies…

— « As-tu aimé ? »

— « Oui, beaucoup. Est-ce que… »

— « Parfaite, Sasha. Toujours parfaite. »

— « Hum-hum. »

— « Quelque chose ne va pas ? »

— « C’est juste que… je croyais que… laisse tomber, ce n’est pas grave. »

— « Tu espérais autre chose ? »

  • « Je me sens embarrassée. Je pensais qu’il fallait utiliser la langue. »
  • « Fallait, non. Pas dans un baiser de Paix. Il n’y a jamais d’obligation. Avec la langue, ça… c’est quand on va plus loin. Et là, on n’y est pas obligés. C’était déjà plus qu’un simple baiser de paix. Un baiser très agréable part ailleurs. » Il se lève et vient caresser ma joue avec son pouce. « Le premier baiser avec la langue doit être un peu romantique. Je te remercie pour ce beau baiser de pardon et en suis fort honoré. »
  • « Honoré ? »
  • « Oui, extrêmement. Flatté et honoré. J’ai fait une grosse bêtise. Tu me fais confiance au plus haut point avec un baiser. Tu es si courageuse, Sasha. Je te remercie. » Je prends sa main et l’embrase.
  • « Ce n’était pas volontaire. »
  • « Encore heureux. Je ne veux jamais te blesser. » Il me serre contre lui. « Pouvoir te serrer dans mes bras me rend si heureux, Sasha. »
  • « J’aime bien aussi. Tu sens bon. » Il sourit.
  • « Juste pour savoir... penses-tu que tu voudras d’autres câlins ? »
  • « J’aime les câlins, » dis-je en posant ma tête contre son torse. Il pose sa main sur ma tête, puis m’embrasse le crâne. « Est-ce que je sens comme la boutique d’un fleuriste au printemps ? »
  • « Plutôt comme une prairie de fleurs sauvages au moment de la rosée. »
  • « C’est poétique et joli ! »
  • « Ravi que tu aimes. Veux-tu t’asseoir ? » Elle acquiesce et s’assoit. Je passe mon bras derrière elle. Nous restons là, côté à côté, dans les bras l’un de l’autre quelques secondes. Sans parler. Juste… respirer.

Puis, son ventre se met à gargouiller.

  • « Maman m’a dit de ne pas manger. Mais, j’ai un peu faim. »
  • « Ton frigo est plus rempli que le mien, » sourit-il. « Viens. » Il prend ma main et me conduit.

Je choisis une boite avec une salade de riz et lui en propose.

  • « Non, merci. Vlad en a mangé dedans. »

— « Vraiment ? » je grimace. « Comment tu sais ? »

— « Je l’ai vu. »

Pour la première fois, j’entends quelque chose de légèrement différent dans sa voix. Je me retourne avec les yeux plissés.

— « Vu ? » je m'assure.

— « De loin. J’ai travaillé un peu tard hier soir. Il t’a donné à manger, coucher. Il est allé récupérer les restes. Je l’ai vu assis en train de manger devant la télé. »

— « Maman m’a dit qu’il est allé chasser hier soir et que papa m’a surveillé. »

— « Elle te l’a dit !" Il sourit. "C’est formidable, Sasha ! » Il me prend dans ses bras et nous fait tourner deux fois. Il me repose. Ma tête tourne un peu. Il me retient. « Attends. Tu savais tout à l’heure lorsque tu m’as demandé de t’embrasser. » Je m’accroche à un meuble. Ma tête tourne. « Désolé. Je me suis… emporté. »

— « Ouais. Ce n’est pas si souvent que tu es… spontané, » je souris. Il sourit.

Vlad rentre. Cyril s’écarte d’un pas en s’excusant du regard.

— « Vlad, dans quelle boite tu n’as pas mangé ? »

— « Mes boites ! Avec de la viande. »

— « J’ai faim. La cuisine est fermée à cette heure. »

— « Il y a des glaces au bar et des fruits devant toi. »

— « Consigne de maman : pas de sucre. »

  • « Je te commande une pizza, » me propose Cyril en sortant son téléphone de sa poche.

Vlad passe devant nous deux et en sort une du congélateur.

— « Champignons, oignons et fromage. Le four est dans l’espace enfant. Fais attention à ne pas terminer à l’infirmerie. Je suis en retard pour téléphoner à Emily. J’ai dû aider au bar. Antoine et Ivan veulent aller pêcher. »

  • « D’accord. Merci. À tout à l’heure. » Je lui fais un bisou sur la joue.
  • « C’est 7$ la pizza, » affirme Vlad en regardant Cyril étrangement avec son nez retroussé. Je décide de ne pas chercher à comprendre. Je me contente de lever les yeux au ciel.
  • « Demande-les à papa. Je n’ai pas eu mon argent de poche encore. »

***

Annotations

Vous aimez lire Anna Leoch ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0