II.

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  • Comment allez-vous depuis la dernière fois ?
  • D’après vous ? Je ne reviendrais pas vous voir si ce n’était pour me plaindre ; au prix que ça me coûte… Je suis désolée. Je suis un peu hargneuse en ce moment.
  • Pourquoi vous vous excusez ? Au prix que je vous coûte.

Surprise, elle redresse la tête, la regarde, un rictus au coin des lèvres, l'air de dire “merci” ou “bien vu la vieille”. Elle s’interroge. Comment peut-on comporter une allure aussi austère et faire preuve d’humour à la fois ? Elle poursuit :

  • Je crois que c’est pour ça que je suis là justement. Trop souvent, j’ai peur de déranger alors, je m'excuse d’exister. Je crois en être, de ceux qui souffrent du complexe que procure la légitimité.

Elle prend note, à coup sûr du terme “légitimité”. Qu’est ce que c’est agaçant à quel point sont prévisibles leurs pseudo-analyses. Mais qu’est ce que ça fait du bien de savoir qu’il est pertinent de noter qu’il n’est pas pertinent de se sentir illégitime. Soixante euros pour ça : BIM. Tant qu’on est là, allons-y gaiement donc, sans pudeur ni retenue.

  • Avant, quand on se voyait régulièrement je veux dire, vous reveniez tout le temps sur le sujet de l’amour. Vous vouliez absolument que je vous parle de mon rapport à mes relations alors que moi, je n’avais rien à en dire. Puis de toute façon, je ne vivais rien à ce moment-là… Je me permets de vous le dire maintenant, ça me faisait franchement chier. C’est un peu comme si ainsi, vous réduisiez tous mes maux à l’état du manque. Comme s'il aurait suffi qu’un tiers apparaisse et pouf, plus de vingt ans d’existence se seraient évaporées dans la fougue d’un sentiment aussi instable que celui d’aimer. Non, franchement, je vous l'avoue maintenant, ça m’a poussée à vous tromper car, oui, je ne vous l’ai jamais dit mais j’ai été voir ailleurs durant cette période. Par chance, je suis tombée sur une charlatan ; une bonne femme terriblement irritante, avec sa petite moue faussement empathique là et le timbre grotesque de sa voix suave… Argh, rien que d’y repenser… Ce pourquoi je suis revenu me confier aux côtés de vos poupées en porcelaines et de ce pupitre… Faudrait peut-être penser à refaire la déco, vous ne pensez pas ?
  • Pourquoi vous sentez-vous hargneuse en ce moment ?
  • Je ne sais pas. Je vais bientôt être réglée je crois.
  • Je suis frustrée. Je n’obtiens pas ce que je désire. Je réalise que je me suis enjaillée comme une conne lorsque j’ai commencé ce nouveau boulot et là, je suis en pleine désillusion. J’en ai marre d’être naïve. Marre de me contenter du juste rien, de ne vivre que des semi-relations parce que je suis trop individualiste pour m’investir dans quoi que ce soit. Même mes amis… Tout m’envahit.
  • Comment ça des “semi-relations” ?
  • Ah non hein ! Vous n’allez pas recommencer !
  • Comment se passe la cohabitation avec Felice ?
  • Pourquoi est-ce que vous me parlez de Felice ? Et comment vous savez qu’on a emménagé ensemble ?
  • Vous ne vous souvenez pas ? La dernière fois qu’on s’est vues vous hésitiez sur le fait de prendre part à son projet de monter une colocation. Vous aviez peur qu’elle ne vous complexe, que cela n'alimente la jalousie qu’elle suscite en vous.
  • C’est vrai. J’avais complètement oublié…
  • Vous oubliez beaucoup de choses quand il s’agit de votre sœur.
  • Je sais. Je peux en tout cas vous dire que, depuis, je suis bien loin de l’envier. Elle a énormément de colère en elle, la moindre des contrariétés la fout hors d’elle.
  • Ok. Je comprends mieux pourquoi vous me parlez de Felice mais non, sa propre colère n’a rien à voir avec la mienne.
  • Votre père aussi avait beaucoup de colère en lui.
  • Putain, arrêtez de tout rapporter à une analyse systémique. Je ne suis pas que l’enfant de mes parents ou la sœur de mon aînée ! Je suis moi : personne, à part entière.
  • Et vous êtes légitime de le revendiquer ; vous ne pensez pas ?
  • Si.
  • Et donc ? D’où vous vient ce complexe de légitimité ?
  • De mon père, j’imagine… Putain.

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