Plus tôt, mais jamais trop tôt.

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" Charly, arrête de courir de partout comme ça, tu vas finir par te blesser ! "

Le petit garçon, comme tous les semblables de son âge, ignora l’avertissement maternel. Les pavés trempés de pluie représentaient un danger qu'il ne percevait pas. Sa taille, un tout petit mètre, ne lui permettait pas de prendre de la hauteur sur ses agissement. Alors il courut, faisant résonner le pavé sous ses chaussures trempées. La voix de sa mère ne semblait qu'un écho lointain qu'il écouterait plus tard. Là, maintenant, il voulait découvrir le monde, et sa quête commençait par son village. Il tourna à l’angle de la boulangerie locale, et s’arrêta net pour déguster l’odeur des viennoiseries chaudes. Les basses températures et l'averse ne l'empêcheraient jamais de profiter de ces sucreries olfactives. Après tout, il se voyait déjà, plus grand, ouvrant sa propre boulangerie et gâtant les futures générations. Il s'imaginait, caché derrière le comptoir, salivant à l’idée de déguster avec les autres le fruit de son labeur.

Sortant de ses rêveries, il se rappela soudain la présence de petites pièces au fond de la poche de son ciret. Le garçonnet, pas encore apte à affronter une addition, sortit son butin. Une grande pièce, deux moyennes, trois petites, et une « riquiqui » comme il aimait le dire. Toute sa fortune au creux de ses mains, et lui qui ne voyait que la plus pauvre des pièces, son porte-bonheur qu’il n’échangerait pour toutes les gourmandises du monde. Il était comme ça, Charles. Il aimait accorder du crédit à l’insignifiant, ignorant l’important.

Le carillon de l’établissement retentit au rythme de ses pas. Il admira la chaleur de l'endroit, ses briques écrues, ses meubles de bois, ses vitrines aux bordures dorées. Tout, absolument tout, était parfait à ses yeux. Là où ses copains rêvaient grand, lui voyait immense en souhaitant du plus profond de son être avoir la même chose dans le futur. Les mêmes briques résistantes aux bourrasques, telles la maison des trois petits cochons. la même odeur sucrée qui rendrait jalouse la sorcière d'Hansel et Gretel, le même conte éveillé...

" Bonjour mon bonhomme ! Dis-moi, qu'est-ce qu'il te faut ?

- 'Jour ! Un pain au chocolat s'vous plaît m'sieur ! J'ai même des pièces, regardez !"

Fier de lui, et de sa maîtrise de la politesse, Charly tendit son pactole au boulanger, omettant volontairement son porte-bonheur. Sa mère, arrivée entre-temps au niveau de la façade, s’attendrit en voyant son tout petit devenir grand. Elle le regarda se mettre sur la pointe des pieds pour quémander un pain au chocolat, s’émerveiller en récupérant sa petite monnaie, attendant patiemment son goûter. Il avait déjà trois ans et demi, "et même qu'il en aurait quatre au printemps". Il grandissait vite, trop vite. Le temps, impitoyable, ne la laissait pas profiter de ces instants de bonheur. Elle ressentit un pincement au cœur, infime mais brutal. Lui rêvait enfant, elle le visualisait déjà adulte. La peur qu'il s'éloigne d'elle la rongeait de l'intérieur. Si elle pouvait profiter seulement une éternité de plus, si seulement... Son petit se retourna vers elle et lui adressa un salut et un sourire tendre. Elle lui rendit une fraction de seconde.

Une fraction de seconde avant de voir le visage de son fils se déformer par l'angoisse.

Une fraction de seconde avant de sentir le sol se dérober sous ses pieds.

Une fraction de seconde avant de disparaître.

Le temps est impitoyable.

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