Chapitre XXX (1/2)

3 minutes de lecture

Bon, je dois avouer que le lendemain, je m’enfuis quand même un peu…

A mon réveil, Orcinus dormait encore comme un enfant, ou plutôt comme une momie ! Il avait une drôle de position un peu raide, un peu entravée, mais il émanait de lui une chaleur moite et une jolie confiance qui avaient quelque chose de touchant. Et d’excitant, aussi, malgré son bandeau ridicule sur les yeux ! Et ce, même s’il m’était encore difficile de l’admettre…

Ma main avait passé toute la nuit posée là, sur son ventre, à l’écouter respirer comme une délicieuse vague de chaleur. J’éprouvais une sensation étrange, un air d’intimité que je n’avais pas vraiment vu venir. Et dont je ne savais trop que penser.

Je restai quelques minutes à regarder Orcinus, baigné de reflets marins tellement irréels que je me sentais presque en-dehors du monde. Puis je me levai tout doucement, veillant bien à ne pas le toucher. Il bougea un peu lorsque j’ôtai ma main, je retins mon souffle… Mais il ne se réveilla pas et je quittai la chambre sur la pointe des pieds, avec mes cheveux en bataille, mes vêtements de la veille et les vestiges de notre dîner.

Je passai rapidement au bateau, tristement coincé dans sa forme de radoub* comme un cétacé dans un aquarium, afin de me changer et de me débarbouiller un peu. Une bonne partie de la troupe était là, à partager de la tisane aux algues et de la bouillie de crevettes aux épices. Ils attendaient la capitaine et le charpentier pour s’atteler aux travaux du mât d’artimon. Muraena restait dans son coin, elle écoutait tout le monde mais ne parlait à personne. Quant à Alexandrius, il avait entrepris, avec une dizaine de volontaires, d’installer une école dans une des paillotes en bord de plage afin d’occuper les enfants pendant cette escale un peu particulière. Pas de navigation, pas de théâtre : les Lointains étaient un peu déboussolés, mais ils n’avaient pas pour autant l’intention de négliger l’éducation de leur progéniture.

Je partis les aider, évidemment ! Moyennant un grand ménage et un petit déménagement pour déplacer quelques matériels depuis la sainte-barbe jusqu’à la plage, à 500 mètres à peine, nous installâmes une toute petite salle de classe tout à fait fonctionnelle. Et dès le lendemain, il fut décidé qu’Alexandrius et moi reprendrions les cours. Les principaux intéressés, à savoir nos joyeux élèves, tentèrent bien de négocier un mi-temps ou quelques jours de vacances, mais Salmus se montra intraitable. Rutila avait un chantier naval à mener, tous deux devaient préparer la réunion du Grand Conseil qu’ils avaient sollicitée : occuper les enfants ailleurs était la meilleure solution pour eux.

Le soir, toute la tribu se retrouva dans le réfectoire pour dîner. Les cuisines nous avaient préparé un délicieux sauté de poisson aux trois poivrons qui avait autant de couleurs que de saveurs, et ce fut l’occasion d’échanger nouvelles, ragots et plaisanteries bon enfant. Evidemment, l’épisode de l'attaque que nous avions subie et le rôle éventuel d’une certaine princesse qui avait fui son pays revenaient souvent dans les discussions, mais personne ne semblait me le reprocher ! A part moi-même, évidemment. Et peut-être aussi Muraena, qui me lançait par moment des regards en coin assez appuyés.

Après le repas, fidèle à mes engagements envers Milos, j'emportai une généreuse portion de poisson et deux tranches de pain à l’encre de seiche, et je pris la direction de l’hôpital. En chemin, je croisai une bonne partie de mes compagnons qui s’installaient pour la nuit, certains directement sur la plage, d’autres sur les bateaux-lits amarrés juste en face. Le soleil était couché depuis plus d’une heure, les étoiles étaient timides et douces et une brise parfumée faisait danser les palmes des dattiers. Mon cœur battait fort, très fort, sans que je comprenne vraiment pourquoi, au fur et à mesure que j'approchais de mon but.

Lorsque j’entrai dans la chambre, je trouvai Orcinus étendu sur son lit, presque dans le noir, le visage levé vers le ballet aquatique qui se déroulait au plafond de sa chambre. Une nouvelle fois, je fus saisie par la beauté et par la poésie des lieux. Et aussi, une seconde plus tard, par le grand sourire de leur locataire.

* Une forme de radoub est un bassin qui sert à l'entretien, au carénage et si besoin à la mise à sec d'un navire.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Marion H. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0