LA PATRONNE - CHAPITRE 9
de
Corinne D
Toujours très impliqué, Jeanne remarqua qu’Elias portait un intérêt tout particulier au cours sur les perspectives, les proportions. Il décortiquait l’espace avec une précision presque dérangeante. Elle devait l’admettre, il était son meilleur élève.
Tous, en silence, admiraient la qualité de ses dessins, mais aucun n’osait lui demander quoi que ce soit – ni comment il obtenait un tel résultat, ni même une gomme. Et cela semblait parfaitement lui convenir. La sociabilité n’était pas ce qu’il recherchait. Il s’était fondu dans le groupe sans jamais s’y mêler, comme s’il avait appris à occuper le moins d’espace possible. Même ces petites manies rebutaient un peu les autres ; ne jamais jeter un papier griffonné quand il restait un quart de page blanche, user les mines jusqu’au bout. Une habitude ancrée : ne rien gaspiller. Une économie qui se lisait jusque dans ses gestes, qui dérangeait sans que personne ne sache vraiment pourquoi. Jeanne, elle, y voyait autre chose. Elle y retrouvait l’instinct animal de la patronne… peut‑être le premier maillon d’une longue chaîne. Pourtant, en y repensant, elle réalisa qu’elle ne l’avait encore jamais croisé au bistrot. À part cette fois où elle les avait aperçus devant l’école, rien ne le reliait vraiment à la patronne. Jusqu’au jour où…sa patience finit par payer. En retrait du comptoir, un rideau rouge dissimulait une ouverture. Certainement l’accès aux cuisines, mais le tissu lui avait toujours paru trop épais, trop lourd. Dans ce genre d’endroit, on voyait des rideaux plutôt fluides : ceux à lanières multicolores qui claquaient en flap‑flap à chaque passage. Son intuition la poussait plutôt à croire à un lieu de rencontre, à l’abri des regards.
Elias poussa un pan du rideau et sortit de l’arrière. Il longea le comptoir, un fut de bière dans les bras. La patronne s’écarta pour lui laisser la place. Ils échangèrent deux/trois mots et Elias, qui ne l’avait pas vue, enleva son sweat. Et cette fois-ci, plus aucun doute. L’angle était le bon, le tatouage était bien celui qu’elle pensait. Un frisson la traversa, brutal, les poils dressés sur les bras. Quand il eut fini et qu’il se redressa, il la vit, la salua d’un simple geste de la tête, comme si de rien n’était.
Elle remarqua pourtant que la patronne venait de lui adresser un petit hochement de la tête, alors Elias reprit son sweat et sortit du bistrot sans un bruit. Elle avait l’impression qu’il venait d’obéir à un ordre. Jeanne resta assise un moment quand la patronne s’approcha pour savoir si elle souhaitait boire autre chose. Mais dans sa voix, dans son regard, il y avait un quelque chose qui disait « va-t’en ». Le message était clair. Sans trop y réfléchir, elle régla sa boisson. Sur le seuil, alors qu’elle s’apprêtait à sortir, elle croisa Elias. Le fils de la patronne lui tenait la main et quand il lui demanda :
— Tonton, tu peux me donner un verre d’eau, s’il te plaît ? Son pas s’arrêta net. La porte, sur le point de lui claquer au visage, la fit sursauter et en deux secondes, elle se retrouva dehors, Déboussolée, elle ne comprit pas ce qui venait de se passer.
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| CHAPITRE 9 : ELIAS | Chapitre | 0 message |
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