Chapitre 1
J’aime l’été pour ses balades sous les pins, son air iodé qui vous décoiffe les cheveux et je le déteste pour ses vacances, ses missions pour sauver le monde où tu risques de mourir tous les trois pas, soit dévoré par un monstre, soit poignardé dans le dos par un pseudo-ami.
Ce n’est pas ce qu'on aime entendre. Les conteurs préfèrent relater les belles histoires de héros désintéressés, prêts à tout sacrifier pour cette bonne vieille Gaïa. Ça finit souvent en bain de sang et en bûchers funéraires, d'ailleurs, sans rancune Achille.
Enfin, je divague.
Je m’appelle Lucifer, oui, comme le diable principal de la mythologie chrétienne, exactement. Ce bon vieux Jésus est partout.
J'ai eu ma dose de sourires moqueurs et de regards de travers, sans parler des insultes à résonnance démoniaque. Dans un pays où les chrétiens sont majoritaires, il ne fait pas bon porter le patronyme de leur ennemi principal, plus encore si vous défendez les droits humains basiques.
Vous devenez alors la cible numéro un des gentils petits qui font à l'église tous les dimanches et vous accusent à coup de citation de la Bible.
Or, « Lucifer » vient du latin lux : lumière, et ferre : porter. Je suis donc le « porteur de lumière ». La lumière éclaire tout, le bien comme le mal. Je n'ai rien d'un suppôt de Satan.
Que les Parques me soient favorables : c’est ainsi que mes parents décidèrent de m’enregistrer à la mairie. Ils s’imaginaient sans doute que m’affubler d’un nom ridicule me porterait chance, en bons historiens athés qu'ils sont.
Je suis né sous une bonne étoile, béni par Castor et Pollux, les jumeaux divins. Ils ont illuminé ma venue dans ce monde de fous dont je fais partie.
Et si tout ceci était un mensonge et que j'étais complètement psycho ? Ce serait particulièrement ironique. J'imagine difficilement mes combats être des hallucinations.
J’ai péniblement atteint ving-et-un ans car beaucoup souhaite ma… Si je termine cette phrase, je risque de croiser un tronc sur la route, en rentrant à moto. Que les Lares me protègent — s’ils le peuvent encore.
Mes ennuis ont commencé en septembre 2021, le jour de ma rentrée au lycée. J'avais quinze ans, l’âge de la raison, de la maturité, l'entrée dans le monde adulte chez les Grecs Anciens.
Aujourd’hui, à cette période, on fait du skate, on enchaîne copains et copines, on se prend sa première cuite, on fume de la weed caché dans les toilettes le soir de la boum, et on sort avec ses potes. Pas moi.
Cette année-là, j’ai appris trois choses incroyables :
1. Des monstres me prennent pour cible dans les coins les plus banals de n'importe quelle ville, village, bout de forêt.
2. J’ai un talent inné pour le tir à l’arc, comme si je m’étais entraîné toute ma vie.
3. Et surtout, je suis le fils d’Apollon. Dieu des prophéties, de la médecine, de la poésie. Plutôt sympa dans l'idée.
Sauf qu’Apollon est un ado éternel, insupportable, plus immature que ses enfants, fils à papa pourri gâté, obsédé par les rimes médiocres et les conquêtes amoureuses. Dédicace, papa !
J’étais donc ravi de l’apprendre, comme on peut s'en douter.
J’ai parlé de mes parents, plus tôt. Ils m'ont évidemment adopté parce qu’avec Apollon, la parentalité, c’est une blague.
Ma mère biologique a disparu peu après ma naissance. Elle a laissé une note avec mon nom, mon âge, et un pendentif en forme d’archer sur la couverture à petits ours dans laquelle le bébé que j'étais enroulé.
Je lui en ai voulu jusque récemment. Après avoir rencontré mon père et sa charmante famille, si j'avais une chance de leur échapper, j'aurai aussi pris le poudre d'escampette.
Je ne peux pas échapper à mon Destin.
Détends-toi, papa. J’ose juste dire que c’est un peu fort d’attenter à la vie de ton fils avant de l’envoyer sauver le monde à ta place… Mais bon, « pas le choix », hein ? C’est ce qu’on dit.
J’ai quand même pu me faire des amis, et des amoureux.
N'empêche que ça ne change rien : on ne fait pas ça à ses enfants. Point. Et non, ne me contredis pas.

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