Chapitre 2

3 minutes de lecture

Mes parents adoptifs m’ont trouvé un jour sur le fauteuil arrière de leur voiture, alors qu'ils rangeaient leurs courses dans le coffre de la voiture.

Emmitouflé dans une couverture et bordé dans un couffin, âgé de quatre mois tout au plus, j'hurlais assez fort pour fissurer un pare-brise.

Le choc les a paralysés quelques minutes, puis l'instinct maternel de ma mère a pris le dessus et elle s'en empressée de me bercer, tandis que mon père parcourait le parking à la recherche de la personne qui m'avait déposé.

Apparemment, je n’étais pas un cadeau de Noël anticipé, mais plutôt un don tombé du ciel. En effet, voilà des années que le couple combattait et enchaînait les procédures pour enfanter.

Deux choix s'offraient à eux : me confier aux services sociaux pour que je sois déclaré pupille de l'état, ou entamer les formalités pour m'accueillir au sein de leur famille. Ils ont choisi cette dernière, aussi complexe et interminable que ce soit. Ils sont aujourd'hui incollables sur l'ASE (Aide Sociale à l'Enfance).

Aussi ai-je grandi avec cette anecdote, le genre de perle que les parents ressortent à tous les dîners de famille et à qui veut bien l'entendre :

  • Lucifer est arrivé comme ça, pouf, sur le siège ! Comme quoi, la vie est pleine de surprises.

Quand j’ai eu quatre ans, nous avons déménagé de Clermomble à Belciennes, au bord de la Grande Bleue. J'ignore la motivation réelle derrière cette décision. Peut-être que nous fuyions quelque chose ou quelqu'un.

Contrairement à la plupart des demi-dieux que je connais aujourd’hui, j’ai eu une enfance relativement normale. Pas de monstres sous le lit, pas d’attaques pendant les récréations et une scolarité banale : maternelle, primaire, collège. Du moins, c’est ce que je croyais jusqu'au jour où tout a basculé.

Lundi 2 septembre 2O21. Jour de rentrée au Lycée Albert Verninac.


Le soleil tape comme si c’était encore les vacances, éclairant des groupes d’élèves plus proches de figurants dans un clip de surf que d’étudiants sérieux.

C'est mon premier jour en classe de seconde. J’ai opté pour mon éternel t-shirt bleu "I love the beach", un short et des baskets.

Les mains dans les poches, à vingt mètres du portail, je trépigne nerveusement, attendant mon tour pour être enregistré.

Je balaye la cour du regard, à la recherche d’un visage familier sur lequel me concentrer pour repousser l'angoisse qui m'envahit.

Mais au lieu de fixer le visage boutonneux d'un ado timide et silencieux que je croise régulièrement à l'arrêt de bus, je croise les yeux d'une fille, arc en bandoulière, accroupie au bord d’une fontaine de l’autre côté de l’esplanade. Elle me fixe comme si j’étais un cerf au milieu de la route, ou pire, sa proie du jour.

Je panique immédiatement et mes pulsions de protection prennent le dessus : j'effectue un demi-tour, et fuis dans la rue opposée. Le sang me bat aux tempes, les bretelles de mon sac me scient les épaules.

Je trouve enfin une foulée régulière quand je me prends pathétiquement les pieds dans mes lacets. Je m’écrase tête la première sur le bitume brûlant, les paumes râpées, un goût de poussière dans la bouche.

  • Aïe…

Je roule sur le dos, frotte mes mains écorchées et me fige. Des yeux d’acier me fixent, aussi froids qu’un matin d’hiver. Je remarque les cheveux courts, bleu nuit, le bandeau militaire, les bottes noires renforcées parfaites pour piétiner les faibles, comme moi.

J’ai juste le temps de couiner, le genre de cri de hamster paralysé, avant qu’une douleur ne me transperce le ventre. Une lame est enfoncée à quelques centimètres de mon entrejambe. Mon cerveau hésite : admirer la beauté qui vient de me poignarder ou tenter de survivre ?

Spoiler : mon corps tranche.

Mes mains se plaquent sur la plaie, cherchant à contenir l’hémorragie et un cri rauque m’échappe, métallique au goût. À travers le brouillard, je vois s’approcher le danger. Son visage se crispe, contrarié. Elle me pousse du pied, comme on testerait un objet cassé.

  • Merde. Ce n'est pas un monstre.

J’aurais voulu lui hurler :

  • Fallait vérifier avant de planter, abrutie !

Mais je sombre déjà. Le feu dans mon ventre s'étend, devient un brasier dans chaque muscle. Puis le froid, si mordant qu’il semble venir d’ailleurs. Plus de mots. Juste des sensations. La chaleur de mon sang qui imbibe mes vêtements et se répand sur le sol. La vie me quitte et la douleur qui part de mon ventre atteint chacune des extrémités de mon corps.

Je sombre dans l'inconscience.

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