Chapitre 4
On ne grandit pas sang-mêlé dans une ambiance parfaitement banale. Sans parler des révélations qui vous font l'effet d'un coup de poing en pleine face, il vous arrive obligatoirement quelques petites anecdotes originales comme celle qui va suivre.
J’avais huit ans.
Ma mère, pleine de bonnes intentions, avait pensé qu’un jeu de fléchettes ferait un excellent cadeau d’anniversaire. La pauvre ne savait pas dans quel pétrin elle mettait les pieds.
J’étais ravi, bien sûr. J’ai installé la cible dans le jardin, fixée tant bien que mal sur un pieu enfoncé dans la terre. Et à ma grande joie, j'ai fait mouche à tous les coups, sans exception.
Évidemment, mon ego s’est gonflé comme une baudruche. J’ai commencé à viser tout ce que je pouvais, troncs d’arbre, buissons, fleurs, décidé à prouver ma précision mortelle.
C’est alors que tout a dérapé.
J'ai vu frémir une petite feuille brillante, d'un vert éclantat, derrière, dans les branchages. Elle m’a semblé faible, parfaite pour un tir.
J’ai lancé mon arme. Presque aussitôt, un cri perçant a déchiré l’air. J’ai sursauté et lâché mes fléchettes qui se sont éparpillées dans l’herbe.
Ma mère a accouru, affolée.
- Tu es blessé ? Tout va bien ?
Rouge, tremblant, définitivement coupable, j’ai senti les larmes monter.
- Maman… J’ai tué quelqu’un.
Elle s’est figée et m’a saisi par les épaules.
- Pardon ?!
Convaincu d’avoir commis un meurtre, je lui ai tout raconté. J’étais sûr que la police allait venir m’arrêter. Que je passerais le reste de mes jours en prison, à pleurer sur mon sort.
J’étais vert de trouille. Ma mère est restée calme. Elle m’a pris par la main et m’a emmené chez les voisins sans attendre pluq d'explications.
Madame Jackier, une femme à la cinquantaine stricte, les cheveux gris tirés en chignon, un chapelet en bois d'olivier de Jérusalem autour de son cou sec et nerveux, nous a ouvert.
- C’est à quel sujet ? a-t-elle lancé d’un ton sec, en me fusillant du regard.
Je me suis aussitôt recroquevillé derrière ma mère.
- Je suis désolée de vous déranger, madame, mais mon fils a reçu un jeu de fléchettes pour son anniversaire et il semble que...
- C’est donc ce garnement qui a blessé ma petite Giselle ? l’a interrompue la voisine.
J’ai blêmi. Qu’avais-je fait ?
- Giselle ! a-t-elle crié, d’une voix rêche.
Une fillette est arrivée en trottinant. Cheveux roux en bataille, doigts dans la bouche, nez qui coule, yeux bouffis… Elle me fixait avec l’indifférence d’un enfant qui oublie aussi vite qu’il pleure.
- Demande-lui pardon, a exigé la mère.
- Désolé… ai-je murmuré.
Mme Clark m’a fusillé une dernière fois du regard, puis nous a claqué la porte au nez. Sur le chemin du retour, ma mère m’a longuement parlé de prudence.
Je n’ai plus jamais revu mes fléchettes. Elles ont été remplacées par un skateboard. Résultat : deux entorses, trois bleus et un menton ouvert, et des plaintes de la voisine sur l'exemple déplorable que je donnais à tous les jeunes du quartier, ainsi que des regards méprisants le dimanche matin quand sa famille se rendait à l'église le dimanche tandis que je parcourais le trottaire de long en large sur ma planche à roulette.
Au moins, je ne risquais plus de transpercer de petites rousses dans les buissons.

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