Annexe 1
Lilian pose son sac à main à l'arrière de sa voiture. Avec les 31 °C de 11 h du matin jusqu’à facilement 20 h le soir, sa tenue d'infirmière fuchsia lui tient bien trop chaud.
La jeune femme, à la longue chevelure brune retenue en un lourd chignon sur la nuque, s'installe au volant et prend la route.
Coincée dans les embouteillages des heures de pointe, elle a tout le loisir d'admirer l'océan Atlantique qui s'étend à perte de vue.
Depuis le pont MacArthur Causeway, elle contemple le soleil se couchant sur l’eau scintillante.
À gauche, les silhouettes élancées des tours de Downtown Miami s’éloignent peu à peu. À droite, cargos et paquebots s’alignent le long du port, comme des géants immobiles.
Sous le pont, l’Atlantique respire, immense, parsemé de voiliers blancs et de jet-skis filant à toute vitesse.
Par moments, un parfum salé s’infiltre par la fenêtre entrouverte, mêlé à l’odeur tiède du moteur.
À l’approche de South Beach, la circulation se densifie, mais elle bifurque rapidement vers le nord.
Elle remonte la longue ligne de Collins Avenue, bordée d’hôtels Art déco, de cafés aux terrasses bruyantes et d’immeubles aux façades pastel.
Plus elle avance, plus la ville perd de son agitation. Les boutiques se font rares, remplacées par des maisons basses, des palmiers isolés et des trottoirs presque déserts.
Enfin, à North Beach, elle tourne dans une petite rue calme et se gare devant un bungalow blanc aux volets bleus, posé à quelques mètres seulement du sable fin.
La mer est là, juste derrière, invisible mais présente dans le murmure régulier des vagues.
Avec un soupir de soulagement, la jeune femme se laisse tomber sur le petit canapé-lit qui occupe la moitié de la pièce principale.
D’un geste machinal, Lilian remplit une petite bouilloire d'eau pour ses nouilles instantanées.
Dans le laps de temps nécessaire pour faire chauffer l'eau, elle enfile son maillot à jupe et manches courtes et attrape sa serviette.
Le dîner à la main et le drap de bain sur l'épaule, elle quitte son petit chez-elle pour s'installer à quelques pas, dans le sable tiède.
Elle savoure en silence, dans son calme retrouvé, son frugal repas et l’étendue lumineuse qui s’offre à elle à perte de vue.
Le soleil l’aveugle une seconde avant de se fondre en lueurs jaunes, rouges et orangées à l'horizon.
Debout, les pieds bien plantés dans le sol, Lilian tresse ses cheveux bien serré et s’échauffe sans se presser.
Quelques surfeurs profitent de la soirée et de la chaleur adoucie pour se mesurer aux belles vagues écumantes.
Elle compte bien les rejoindre.
L’un d’eux, en particulier, semble incroyablement à l’aise. Presque téméraire. Il enchaîne les manœuvres les plus hardies, défiant la houle avec une assurance déconcertante.
Un léger sourire appréciatif étire les lèvres de la jeune femme. Elle attrape la planche plantée devant son bungalow et s’avance tranquillement jusqu’au bord de l’eau.
Un peu d’eau pour se rafraîchir, puis elle s’allonge sur sa planche et commence à nager, s’éloignant progressivement vers les vagues.
La planche fend l’eau tiède tandis que Lilian avance, alternant coups de bras et battements de jambes.
L’odeur salée emplit ses narines, et chaque mouvement d’écume éclabousse ses joues chauffées par le soleil.
Elle dépasse la zone où les vagues se brisent, là où l’océan s’apaise un instant avant de se cabrer à nouveau.
Assise à califourchon sur sa planche, elle scrute l’horizon. La respiration de la mer est rythmée, presque prévisible : un creux, une ondulation, puis la montée.
Là. Une vague se forme, lisse, verte, couronnée d’une fine dentelle blanche. Lilian se couche à plat ventre et rame, ses bras fendant l’eau avec force.
La houle la soulève ; elle sent sous elle la puissance qui enfle.
D’un mouvement fluide, elle se redresse, un pied puis l’autre sur la planche. Le monde se met à basculer.
La vague la propulse vers le rivage dans un grondement liquide. L’air fouette son visage, ses cheveux humides collent à sa nuque, et la tension de ses muscles se mêle à une ivresse pure.
La planche glisse, danse presque sur la paroi mouvante.
Elle fléchit légèrement les genoux pour garder l’équilibre, son regard fixé devant elle, esquivant la morsure écumante qui menace de l’engloutir.
Puis, d’un dernier souffle, la vague se déploie et s’écrase dans un jaillissement d’eau salée.
Lilian saute souplement dans les flots, laissant la planche flotter à côté d’elle, le cœur battant à toute allure.
Elle rit toute seule, secoue la tête pour chasser l’eau de ses yeux et se remet à nager vers le large, prête à attendre la prochaine.
Après deux autres vagues domptées — et une où elle finit tête la première dans l’écume — Lilian sent ses bras s’alourdir et ses cuisses trembler sous l’effort.
Le sel lui pique les lèvres et ses mains, crispées sur la planche, commencent à brûler.
Elle se laisse flotter un instant, bercée par le ressac, savourant le mélange de fatigue et de liberté qui se diffuse dans ses muscles.
L’horizon s’embrase de teintes rougeoyantes, et chaque crête de vague semble en feu sous les derniers rayons du soleil.
Un dernier coup de bras, et elle se laisse porter par une houle douce jusqu’à ce que ses pieds touchent le sable. L’eau lui caresse les mollets, puis se retire avec un soupir.
La planche sous le bras, elle remonte tranquillement vers son bungalow. Le sable tiède colle à ses chevilles mouillées, le vent léger sèche déjà ses épaules.
Sa respiration se calme peu à peu, rythmée par le murmure régulier des vagues derrière elle.
En passant devant sa serviette restée sur le sable, elle la saisit d’un geste machinal et essuie ses joues encore ruisselantes.
Le ciel au-dessus de North Beach se pare maintenant d’un violet profond, et les premières étoiles commencent à percer.
Elle jette un dernier regard vers l’océan, comme pour s’imprégner de sa force, avant de tourner vers la petite allée menant à sa porte.
- Belle prestation, mademoiselle !
Les sourcils légèrement froncés, Lilian se retourne vers le jeune homme qui vient de la héler. Elle reconnaît le surfeur audacieux.
- Tu peux parler ! Tu es bien meilleur que moi. On dirait que tu n’as pas la moindre peur du danger.
Le jeune homme passe une main dans ses cheveux blonds ruisselants, ses yeux dorés pétillant de malice.
- Je n’ai pas peur, non, répond-il dans un éclat de rire.
Lilian laisse son regard glisser sur le physique sculpté du garçon, avant de revenir aux tâches de rousseur qui constellent son nez.
- Je vois ça.
Il se redresse, un pli amusé aux lèvres.
- Tu viens souvent ici ?
Lilian désigne son logement d’un mouvement de tête.
- J’habite là.
- Oh.
Ses traits s’illuminent aussitôt.
- Je m’appelle Élior, et toi ?
Lilian arque un sourcil, un coin de ses lèvres se relevant dans une expression mi-amusée, mi-ironique.
- C’est moi ou tu essaies d’engager la conversation ?
Il rit franchement.
- On ne peut pas, princesse inatteignable ?
- Mmm, ça dépend. Je vous connais, les surfeurs.
- Tu ne me connais pas.
- Et qu’est-ce qui me dit que tu ne colles pas au stéréotype ?
- Il faudrait essayer pour voir.
- Et finir blessée ? Non merci.
Élior prend un air faussement dépité.
- Qu’est-ce que je devrais faire pour te convaincre d’au moins essayer ?
- Mm… je ne sais pas. Tu me dis.
- J’y réfléchirai, jolie demoiselle.
Il lui adresse un petit signe de la main avant de s’éloigner, sans insister.
- On se reverra !
S'il ne s'est pas trouvé une nouvelle conquête d'ici là...pense la jeune femme, sans grande illusion.

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