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Axel était assis à son bureau en uniforme, son mug de café à la main, le regard perdu dans le vide depuis dix bonnes minutes, quand il reposa son mug. Fouillant dans sa poche ventrale gauche, il sortit une flasque dont il versa un peu du contenu dans son café. Ses mains commençaient à trembler, il devait vite y remédier. Il porta le mug à ses lèvres et but une longue gorgée de café rehaussé de whisky, avant de pousser un profond soupir de soulagement alors qu’il sentait l’alcool parcourir son organisme. Dans quelques secondes, ses mains cesseraient de trembler d’elles-mêmes, et son corps s’anesthésierait. Il se vautra dans son fauteuil en poussant un second soupir. Qu’allait-il bien pouvoir faire aujourd’hui ? Il avait été mis au placard, et ça lui convenait, mais parfois, le temps semblait long. Et plus le temps était long, plus il risquait de ressasser. Il était perdu dans ses réflexions quand une voix dans son dos le tira de ses pensées. Une voix issue de son passé qu’il pensait ne plus jamais entendre.

— Bonjour, adjudant Durand.

Axel se figea. Ce n’était pas possible, ça ne pouvait pas être lui. Pourquoi viendrait-il le voir ? Il fit tourner son fauteuil avant de se lever pour se mettre au garde-à-vous.

— Mes respects… Oh, mes respects mon général. Vous avez donc été promu… Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre venue dans les bas-fonds de Balard ?

Son ton avait été froid et sec sans qu’il le veuille, mais le passé était trop lourd. Il observa mieux le général, et vit que le temps avait été plutôt clément avec lui. L’homme, d’environ un mètre soixante-quinze, était toujours aussi brun si on faisait exception de ses tempes blanches, tandis que ses yeux noirs donnaient encore l’impression de pouvoir sonder les ténèbres. De légères pattes d’oies prolongeaient son regard, et les rides du lion ornaient son sourire. Il tendit la main devant lui, et Axel s’en saisit par politesse.

— Mon adjudant, je suis moi aussi ravi de te revoir.

Son ton avait été plus aimable que celui d’Axel, et plus sincère aussi. Axel s’en détourna pour se diriger vers sa cafetière.

— Que puis-je pour vous ? Désirez-vous un café ? Vous, ou votre acolyte.

Axel observa la jeune femme restée sur le pas de la porte du coin de l’œil. Lieutenant, environ un mètre soixante-cinq, entre vingt-cinq et trente ans, châtain, les yeux verts, et un corps auquel l’uniforme ne rendait pas hommage. Elle semblait impressionnée. Par qui, par quoi, se demanda Axel. Quand même pas par lui ? Il n’avait plus rien d’impressionnant. Il avait perdu pas mal sa masse musculaire même s’il s’était entretenu, et l’excès d’alcool, la fatigue et la tristesse permanente avaient laissé des traces sur son visage aux rides prématurées. Non, il n’avait plus rien de l’homme qu’il avait été. Le général le tira de ses réflexions.

— Avec plaisir. Et vous, lieutenant ?

La jeune officière rougit avec d’acquiescer.

— Avec plaisir.

— Parfait, alors deux cafés, mon adjudant.

Axel mit les tasses sous sa cafetière à dosettes et lança la préparation du breuvage. Quand il fut coulé, il leur tendit les tasses, leur avança une boîte à sucre et s’assit sur son bureau.

— Bon, si vous me disiez ce que vous me voulez. Parce que, le deal, c’était qu’on ne se revoit plus jamais. En échange de quoi je finis ma c arrière dans ce placard, ce qui me convient parfaitement.

Le général termina sa gorgée avant d’acquiescer.

— C’était le deal, en effet. Une fin de carrière tranquille en remerciement des services rendus. Mais nous avons besoin de toi.

Axel haussa les sourcils, sceptique.

— Je vous demande pardon ?

La lieutenante s’avança et prit enfin part à l’échange.

— Nous montons une nouvelle équipe.

Axel se raidit alors que sa tasse lui échappait des mains pour aller rebondir mollement sur la moquette de son bureau, et il fut subitement pris de terreur.

— Non… Non ! Non, c’est hors de question ! Je ne retourne pas en service actif ! Je ne le veux pas, et pire encore, je ne le peux pas !

Ses mains tremblaient plus encore que lorsqu’il manquait d’alcool, alors qu’il suait en abondance malgré la climatisation de son bureau. Il regarda ses mains, et elles lui apparurent subitement couvertes de sang alors que des cris d’agonie bourdonnaient dans ses oreilles. Une crise ! Il refaisait une crise, ce qui ne lui était pas arrivé depuis des mois. Il ouvrit tant bien que mal sa poche pectorale et en sortit sa flasque qu’il libéra en urgence avant d’y boire jusqu’à ce qu’elle soit vide. Il sentit le whisky couler dans sa gorge, et immédiatement ses ondes chaudes le calmèrent alors que les effets de l’alcool se faisaient déjà ressentir. L’anesthésie, le calme… La suée diminua alors que les tremblements de ses mains s’apaisaient. Il lança un bref regard aux intrus venus troubler sa sérénité, bien conscient qu’ils avaient été témoins de tout, et reprit.

— Je ne peux tout simplement pas. C’est au-dessus de mes forces…

Le général lui sourit.

— Ce n’est pas ce que nous attendons de toi.

— Vous voulez quoi, dans ce cas ?

Il s’était montré cinglant, mais il s’en fichait. Et, visiblement, le général aussi.

— Que vous les formiez.

Axel dévisagea les officiers tour à tour, essayant de deviner s’ils lui jouaient une mauvaise blague, avant de répondre sèchement.

— Hors de question. Y a pas moyen. Nope. Niet. Nada. Négatif. Plutôt crever. Je ne remettrais pas un doigt dans l’engrenage, c’est hors de question. De toute façon, je n’arrive plus à rien. Je ne peux même plus m’allumer une clope sans aide mécanique. Je suis au bout du rouleau, K.O., foutu, kaput, fini, has been. Je ne suis pas celui qu’il vous faut.

Le général afficha un sourire triste avant de répondre.

— Ce n’est pas une question.

La lieutenante ouvrit une sacoche et tendit une feuille à Axel alors que le général reprenait.

— Ta mutation a été validée par le président de la République en personne, et elle est effective depuis ce matin. Des déménageurs sont déjà à pied d’œuvre pour vider ta chambre, mais nous nous sommes dit que tu préférerais vider ton bureau toi-même…

Axel arracha la feuille des mains de la lieutenante avant de lire son ordre de mutation.

— Instructeur, sérieusement ?

Le général acquiesça.

— Tout le monde s’accordait à dire que tu étais le meilleur, à l’époque.

— Sauf que je ne suis plus cet homme-là. Ce mec, il est mort lors de l’accident de Melun… Je ne suis même pas l’ombre de celui que j’ai été… Je vais vous être aussi utile qu’un porte-voix pour un muet… Je risque même de les dégoûter de la spécialité…

— Le président te veut, toi et pas un autre. C’est comme ça.

Axel rabaissa la feuille en soupirant, avant de descendre de son bureau et de toiser le général, l’air mauvais.

— Je vous préviens, il est hors de question que je me déguise.

Le général lui sourit en retour.

— Nous ne t’y obligerons jamais.

— Bien. Et comment va s’appeler ce commando d’élite ? Quel merveilleux acronyme avez-vous trouvé, cette fois-ci ?

Le sourire du général s’élargit.

— La Force d’Action Immédiate Méta-Humaine.

Axel battit des cils plusieurs fois, frappé de surprise, avant de rire à gorge déployée.

— Sérieusement ? La FAIMH ? Avant, on avait la Force d’Action Rapide Métah-Humaine, la FARMH qui veut dire ferme en anglais, et maintenant, on a la FAIMH ? J’espère que la FAIMH justifie les moyens ! Ça va être une équipe de gros daleux !

Le général se mit à rire à son tour, doucement, comme amusé des traits d’esprit de son ancien subalterne.

— Je savais que ce nom te plairait. J’ai pensé à toi quand je l’ai trouvé. Alors, dis-moi… Te sens-tu capable de partager ton expérience, et de les entraîner à travailler en équipe ?

Toute joie quitta immédiatement Axel, et ce fut la mine sombre qu’il répondit.

— Non. Mais vous ne me laissez pas vraiment le choix.

Il se détourna de ses invités et se pencha vers un tiroir de son bureau en ajoutant.

— Faudra pas venir vous plaindre après !

Il sortit une bouteille de whisky de son tiroir et entreprit de remplir sa flasque avant d’ajouter.

— Est-ce que, au moins, vous avez pensé à amener des cartons pour que je vide mon bureau ? Et est-ce que vous m’aiderez à porter ? Ou alors le grade de général vous rend inapte au port de charges ?

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