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Une heure plus tard, ils étaient tous les trois assis dans une voiture, le coffre chargé et la lieutenante au volant, alors qu’Axel buvait une nouvelle rasade d’alcool. La jeune officière lui lança un bref regard avant de se racler la gorge, mais Axel la devança.

— Ouais, je suis alcoolique, vous pouvez me juger.

La jeune femme rougit et bafouilla avant de réussir à répondre.

— Je n’ai rien dit de tel.

— Peut-être, mais vos regards parlent pour vous. Donc, ouais, je suis alcoolique… Les antidépresseurs et la psychothérapie ont été aussi utiles qu’un cautère sur une jambe de bois. L’alcool m’aide à garder mes démons à l’écart et à dormir la nuit…

La lieutenante hocha lentement la tête avant de demander.

— Le syndrome du survivant ?

Axel haussa les sourcils avant de se tourner vers la banquette arrière en dévisageant le général.

— Elle n’a pas lu mon dossier ? Elle doit avoir les habilitations requises, non ?

— Oui, mais elle n’a pas le droit d’en savoir. Je n’ai pas jugé ça pertinent. Si quelqu’un doit évoquer ton passé, c’est toi, et uniquement toi.

— Bien…

Axel refit face à la route, but une nouvelle gorgée puis marmonna.

— Ouais, le syndrome du survivant, ou un truc du genre… On va où, au fait ?

La réponse lui vient du général.

— Au centre régional d’instruction de la gendarmerie d’Île-de-France. Ils nous ont laissés nous installer là, et ça ouvre bien des perspectives.

— À Beynes ? Le réseau téléphonique est à chier, là-bas…

— Tu aurais préféré le camp de La Courtine, peut-être ?

Axel émit un petit rire avant de croiser les bras.

— Je vous préviens, il faudra quelqu’un pour m’emmener faire mes courses… Je suis assez responsable pour ne pas prendre le volant.

La lieutenante acquiesça.

— Je serais à votre disposition, ne vous en faites pas.

Axel haussa un sourcil.

— Une lieut’ pour chauffeur, c’est riche, non ?

Le général rigola.

— Disons que nous avons mis les petits plats dans les grands. D’ailleurs, ta chambre devrait te plaire. C’est un appartement de type F4 de quatre-vingt-dix mètres carrés avec une cave et une place de parking, et la fibre est déjà installée. Les déménageurs devraient arriver en même temps que nous, tu n’auras qu’à leur dire où tu souhaites que tes affaires aillent.

Axel siffla.

— Putain, je vais être comme un coq en pâte si vous avez pensé à mes enfants alors que je n’ai même pas de droit de garde…

Le général acquiesça lentement.

— Le président a été très clair. Rien n’est trop beau pour toi, nous devons être prêts à tout donner pour t’avoir dans nos rangs.

Axel but une nouvelle gorgée avant de grogner.

— Ça me fait aussi mal que si je prenais un balai plein d’échardes dans le cul, mais ça pourrait presque fonctionner. J’ai bien dit presque…

Le général rigola de bon cœur.

— Tes expressions si imagées m’avaient manqué.

— Ouais, bah, ne vous emballez pas trop. Ma bonne humeur légendaire est restée dans mon autre pantalon… Je suis devenu un sale con aigri avec les années…

— Eh bien, qui sait, peut-être que cette mission te rendra le sourire.

— Je doute…

Le reste du trajet se fit dans le silence, jusqu’à ce que le véhicule entre dans le camp de Beynes et s’arrête au pied d’un immeuble fraîchement sorti de terre, devant lequel était stationné un camion de déménagement. Axel fut alors escorté au premier étage pour découvrir son nouveau logement. La porte d’entrée donnait sur un immense salon servant aussi de salle à manger attenant à une cuisine américaine et les toilettes, puis un couloir desservant chaque chambre en enfilade jusqu’à une salle de bain. Axel siffla de nouveau.

— Je vais me ruiner en meubles… J’ai un lit, un canapé et un meuble informatique…

Le général posa une main sur son épaule tandis que les déménageurs posaient les cartons et commençaient à monter les meubles.

— Tu as un budget de dix mille euros pour te meubler, t’équiper et décorer. Je te l’ai dit, le président a mis les petits plats dans les grands. Allez, viens. Je vais te montrer le reste des locaux.

Le trinôme se remit en chemin pour se rendre dans un complexe flambant neuf à cinq cents mètres de l’immeuble. Le hall d’entrée était recouvert par un immense dôme de verre rendant l’espace lumineux alors que de nombreux bureaux étaient visibles, dans lesquels Alex reconnut du matériel médical spécialisé dans l’étude des aptitudes métahumaines, et au fond des ascenseurs dignes des plus grands films de science-fiction, dont les gabarits les affiliaient d’ailleurs plus aux monte-charge. Alors qu’ils remontaient le hall, le général expliqua.

— Comme tu vois, on est bien mieux équipés qu’à ton époque.

— Je vois ça. Vous n’avez pas chômé, vous êtes à la pointe de la recherche. Mais ce n’est clairement pas ici que l’équipe pourra s’entraîner.

— En effet. Les installations techniques sont réparties sur quatre sous-sols.

Axel s’immobilisa sur le coup de la stupeur.

— Quatre sous-sols ? Mais, vous avez installé quoi ?

— Tu verras bien. Allez, nous allons rencontrer tes élèves.

Ils arrivèrent devant une double porte haute de trois mètres, et le général ouvrit pour révéler une grande salle de réunion dans laquelle attendaient, alignés sur un rang, deux hommes et deux femmes auxquelles vint se joindre la lieutenante. Axel se tourna alors vers le général.

— Les nouvelles recrues ?

— Oui.

— Et la lieut’ en fait partie ?

— Elle en est même la cheffe. Je te les présente ?

Alex haussa les épaules.

— Ai-je le choix ?

— Bonne réponse. Alors, commençons par la lieutenante Victorine Duchêne, télépathe et télékinésiste.

La jeune femme enchaîna.

— Agent Link, mon adjudant.

Axel fronça les sourcils.

— Télékinésiste ?

— Affirmatif.

— Et vous pouvez déployer un bouclier vous protégeant des balles ?

La jeune femme hésita.

— Euh… Non, pas encore…

— Donc vous êtes morte d’une balle en pleine tête. Suivant.

Il se décala d’un pas alors que la lieutenante le dévisageait la bouche entrouverte, profondément choquée, et fit face à une jeune femme assez fluette portant le voile, et que le général reprenait.

— Soldat Fatima Abbas. Son corps explose en particules qu’elle peut diriger indépendamment les unes des autres.

— On m’appelle Firework !

Axel pencha la tête sur le côté, réfléchissant à toute vitesse malgré l’alcool, et finit par demander.

— Le cerveau, le cœur et les poumons, tu arrives à les faire exploser, eux aussi ?

— J’y travaille, mon adjudant.

— Donc, tu n’y arrives pas encore ?

— Non.

Axel soupira.

— Donc, toi aussi, tu es morte par balle. Sans commentaire.

Il se décala à nouveau pour faire face à un jeune homme d’un gabarit conséquent et au système pileux développé.

— Voici Wolfgang Mourtier, qui peut se changer en loup-garou.

— Lycan, mon adjudant. Mais tout le monde me surnomme Wolfy.

Axel esquissa un rapide sourire avant de demander.

— Tu contrôles la bête en toi, quand tu te transformes ?

Le jeune homme contracta les muscles des mâchoires.

— Pas tout le temps… Vous allez dire que je suis mort, moi aussi ?

Axel fit non de la tête.

— Mais tu as tué tes camardes. Ce n’est pas mieux. Au prochain.

Il se déplaça devant le second jeune homme, un rouquin au surpoids sévère, et siffla.

— Eh bah, on mange bien à la cantine. Combien tu pèses ?

— Soldat Alexandre Dumoulin, alias Taser. Je pèse cent vingt kilos, mais j’ai déjà perdu trente kilos, mon adjudant.

Axel acquiesça lentement.

— C’est déjà ça de pris. Taser… Tu balances de l’électricité ?

— Affirmatif !

Alexandre sourit. Pour l’instant, il était le seul à qui l’adjudant malaimable n’avait pas fait de remarque désobligeante.

— Et tu contrôles la trajectoire de tes attaques ?

Le sourire du jeune homme disparu.

— Non… Vous allez dire que j’ai tué mes coéquipiers, moi aussi ?

— Ouais. Suivante.

Il arriva devant la dernière jeune femme, au nez fin et recourbé, comme taillé en bec d’aigle, et le général la présenta.

— Clarice Charrier, qui peut se changer en harpie.

— Birdy, mon adjudant.

Axel fronça les sourcils avant de dévisager les deux garçons, puis refit face à la jeune femme.

— En vol, tu peux soulever combien de kilos ?

— Environ cinquante kilos, pourquoi ?

— Parce que quand votre avion de transport explosera en vol, tu ne pourras pas sauver ces deux gaillards.

Il se recula de quelques pas et observa le groupe. La lieutenante semblait vraiment choquée, le lycanthrope paraissait vouloir lui sauter à la gorge, et les trois autres étaient visiblement au bord des larmes. Il reprit alors.

— Voilà, vous êtes tous morts, ou alors vous avez tué vos camarades. Ça résume bien la vie que vous avez choisi. Je crois que je vous ai enseigné tout ce qu’il y avait à savoir.

Il observa leur détresse grandissante en souriant intérieurement. Il valait mieux les dégoûter maintenant que de les voir souffrir plus tard, pensa-t-il. Se tournant vers le général, il ajouta.

— Je peux vous parler seul à seul ?

Ce dernier avait perdu son sourire, mais il acquiesça et sortit de la salle, vite suivi d’Axel, alors que l’homme-loup grognait.

— Sale connard, vas.

Axel s’immobilisa sans se retourner avant de répondre avec calme.

— C’est pour votre bien que je fais ça.

Sans un mot de plus, il quitta la pièce et suivit le général jusqu’à son bureau. Une fois la porte fermée et que le général fut assis à son fauteuil, Axel se lança en laissant exploser sa colère.

— Ce sont des gosses ! Bordel, mais vous les avez recrutés à l’école primaire ou quoi ?

Il prit sa flasque et en but une longue rasade sous le regard stoïque du général et reprit.

— Et de simples soldats ? Je parie qu’ils n’ont même pas fait leurs classes ! Vous n’avez pas retenu les débuts laborieux de la FARMH, parce que justement personne n’avait d’expérience ? Mais vous avez quoi dans la tête ? En quelques secondes seulement, j’ai trouvé comment les neutraliser ! Alors, les méta-terroristes, vous croyez qu’ils vont faire quoi ? Vous les amenez droit au suicide, mon général ! Et je ne veux pas être complice de ça !

Le général joignit les mains sous le menton avant de demander avec calme.

— Sais-tu quel pourcentage de la population possède des aptitudes métahumaines ?

Axel fronça les sourcils, se demandant où il voulait en venir.

— Je n’en sais rien. Combien ?

— Moins d’un pour cent mille. Et parmi ces rares élus, très peu choisissent d’utiliser leurs pouvoirs, et encore moins de les mettre au service de la nation. On a demandé à Booster, Stase et Lasso de se joindre à nous, mais ils ont refusé en prétextant, tous les trois, que sans le Dragon Rouge, aucune équipe ne tiendrait la cadence.

Axel haussa les épaules.

— Et alors ? Il n’y a pas qu’eux sur terre.

— Non, mais il n’y a qu’eux comme héros expérimentés. Alors, il nous a bien fallu recruter. Parce que je peux te jurer que l’autre camp continue d’agrandir ses rangs. Parfois en piochant chez nous.

Axel fronça de nouveau les sourcils.

— Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?

Le général lui montra un fauteuil de la main.

— Assieds-toi, je vais t’expliquer pourquoi le président te réclame à cor et à cri.

Axel s’exécuta, et le général reprit.

— La FAIMH est la deuxième équipe que nous montons depuis la fin de la FARMH. La précédente…

Il poussa un profond soupir avant d’annoncer.

— La précédente équipe a déserté, et est devenue le groupe de criminels qui pille banque sur banque depuis six mois…

Les yeux d’Axel s’ouvrirent en grand.

— Le fameux Goliath, là, c’est vous qui l’avez formé ? Lui et sa troupe ?

Le général acquiesça.

— Goliath, Glacier, Éole, Terraformer, Graffiti, Spike, Gecko et Brasier. Ils devaient devenir la Force d’Action Méta-Humaine…

— La FAMH ? Comme une femme ? Vos acronymes sont vraiment à chier…

Axel but à sa flasque avant de demander.

— Donc, vos cinq puceaux, là, ils ont pour vocation d’arrêter vos huit renégats ?

— Disons que c’est ce que veut le président. C’est pour ça que j’ai besoin de toi pour les former. Tout le monde s’est toujours accordé pour dire que tu étais le meilleur.

Le visage d’Axel s’assombrit.

— Je vous l’ai dit, je ne suis plus cet homme-là…

— Est-ce que, au moins, tu veux bien essayer ? Je te le demande comme un dernier service, au nom de tout ce qu’on a vécu ensemble…

Axel hésita. Il n’en avait pas envie. Envoyer des jeunes se faire tuer, sans façon. Mais il savait aussi qu’il pouvait leur apporter beaucoup. Ou, tout du moins que son ancien lui aurait pu. De plus, son sens moral lui hurlait de ne pas les abandonner. Et puis, en plus, tout ceci avait rallumé une minuscule flamme en lui. Une flamme qui lui faisait peur, comme l’étincelle pouvant mettre le feu aux poudres… Il finit par soupirer.

— Je vais essayer…

Le général sourit enfin.

— C’est déjà bien plus que ce que j’espérais… Concernant l’alcool…

Axel le coupa.

— J’essaierais de ne pas être bourré en journée, mais je boirais quand même. C’est le mieux que je puisse faire, et ce n’est pas négociable.

Le général fit une drôle de moue avant de répondre.

— Là aussi, c’est plus que ce que j’espérais. Bien ! Alors, je te dis à demain pour le rassemblement. Huit heures, sur l’emplacement du rapport, en tenue de sport. Tu peux disposer.

Axel se leva, salua, puis quitta le bureau. Il se rendit dans son appartement, et fonça dans la cuisine. Là, il ouvrit un carton et en sortit une bouteille de whisky en soupirant.

— Enfin… Papa va avoir besoin de toi, ma chérie…

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