5
Après le déjeuner, Axel retrouva les recrues au quatrième sous-sol de la base. Il s’obligea alors au plus grand des stoïcismes quand il découvrit que l’espace était occupé par de nombreux locaux de plusieurs centaines de mètres carrés et adaptés aux différents entraînements au combat, bien plus impressionnants que ce qu’il avait pu lire dans le rapport transmis par le général la veille. Il décida malgré tout de s’en tenir à son plan initial et claqua ses mains pour appeler les recrues à lui.
— Bon, commençons par le commencement. Birdy, salle quatre. Tu vas apprendre à voler en espace restreint avec les tourelles qui te bombardent de balles en caoutchouc.
La jeune femme se raidit, ce qui n’échappa pas à Axel.
— Tu as peur d’avoir mal ? Bah, donne le meilleur de toi-même. Mais, dis-toi bien qu’il est moins grave d’échouer ici qu’en situation réelle. Ici, tu auras mal. Dans la vraie vie… Tu n’auras pas de seconde chance. Action.
Clarice acquiesça avant de se rendre lentement dans la salle, oscillant entre résignation et détermination, tandis qu’Axel faisait face à la recrue suivante.
— Taser, dans la salle de tir. Tu vas chercher des solutions pour viser précisément.
Le jeune homme allait parler, mais Axel le coupa.
— Ne t’en fais pas, je vais passer te filer un coup de main. Tu as cru quoi ? Oui, je suis un connard abusif, mais je suis aussi un bon instructeur, je n’abandonne pas mes recrues. Allez, casse-toi.
Alexandre sourit avant de s’en aller, et Axel fit face à Fatima.
— Bon, le feu d’artifice… Tu vas au parcours d’obstacles. Il est configuré pour être suffisamment étroit pour que tu sois obligée de vaporiser tout ton corps.
— Mais… Je ne sais pas le faire !
Axel soupira.
— Je sais. Je n’ai pas oublié. C’est pour ça que, toi aussi, je vais venir te conseiller.
Il observa la jeune femme qui ne bougeait pas et reprit, irrité.
— Hey, tu attends le bus ou quoi ? Allez, fonce !
— Oui, pardon !
Fatima s’élança en même temps qu’Axel pointait la lieutenante du doigt.
— Vous, vous allez prendre la place du clébard sous la presse. On va voir la résistance de vos boucliers. Si Wolfy parvient à repousser deux cents kilos, on va voir combien vous parvenez à bloquer. Allez.
Victorine acquiesça et se mit en route en échauffant les muscles de ses épaules alors que Wolfgang apostrophait Axel.
— Et moi, du coup, je fais quoi ?
Axel lui sourit.
— Toi ? Je vais te dompter.
Wolfgang montra les crocs.
— Je ne suis pas un animal sauvage !
— Si ! Du moins, partiellement, quand tu es transformé. Alors, écoute bien ce qui va suivre. Tu vas aller dans la salle des mannequins. Certains sont à l’effigie de tes camarades. On les a même marqués de leur odeur. Ton boulot à toi, ça va être d’affronter les mannequins cibles sans t’en prendre à tes collègues. Tu t’en crois capable ?
Wolfgang tressaillit, ce qui fit sourire Axel.
— Tu comprends pourquoi j’ai dit qu’on allait te dresser ? Alors, oui, je m’adresse à ta part animale, mais quand même.
Wolfgang pinça les lèvres tandis qu’Axel croisait les bras.
— Écoute-moi bien, Médor. Tu vas devoir faire preuve de beaucoup de volonté. C’est l’aspect de ton entraînement que tu as le plus négligé jusque là, avec ton cardio. Et moi, je ne vais pas te lâcher avec ça, parce que je ne veux pas que tu ais la mort de tes petits camarades sur la conscience. Je ne veux pas que tu vives avec ça. Ça te détruirait.
Wolfgang lui lança un regard noir.
— Qu’est-ce que vous en savez ?
— Je le sais, c’est tout. Allez, fonce.
Wolfgang serra les poings, mais Axel s’était déjà détourné de lui pour se rendre sur le pas de tir. Il observa Taser, les doigts tendus, lancer de grands arcs électriques bleus illuminant le champ de tir sans la moindre once de précision pendant une bonne minute avant de se diriger vers une table sur laquelle reposait des accessoires d’armes. Là, il prit deux viseurs Aim-point et un rouleau de scotche avant de rejoindre le jeune homme.
— Hey, bouboule, arrête-toi deux secondes, tu veux bien ?
Alexandre se tourna vers lui en soupirant.
— Vous pouvez arrêter de vous moquer de mon poids ? Je fais vraiment tout ce que je peux pour maigrir vite…
— M’en cogne. Donnes tes mains.
Le jeune homme soupira une seconde fois, mais obéi, et Axel lui scotcha les viseurs sur le dos des mains avant de tendre un bras vers les cibles.
— Allez, réessaye.
Alexandre observa les accessoires, puis leva le bras droit, main tendue, regard braqué dans le viseur, et attaqua. Un puissant arc électrique se projeta depuis ses doigts sans la moindre précision, frappant tout dans un large rayon et arrachant un troisième soupire au jeune homme.
— C’est sans espoir… Sans espoir.
Axel lui mit une tape derrière la tête en lui arrachant un petit cri de surprise.
— Ta gueule. Il n’y a que ton instructeur qui peut dire si tu es un cas désespéré ou pas. Recommence tant que je ne te dis pas d’arrêter. J’ai besoin de voir ce qui déconne chez toi. Action.
Taser leva les yeux au ciel, mais s’exécuta, lançant une succession d’éclair pendant presque une minute avant qu’Axel lui demande d’arrêter tout en se détournant de lui.
— Okay, je crois que je sais ce qui cloche…
Il travaillait sur la table d’équipement et revint en brandissant une petite tige cuivrée de quelques centimètres de long.
— Donne ta main.
Alexandre obéit, et son instructeur lui scotcha la tige sur l’index.
— Maintenant, pointe ta cible avec ce seul doigt et tire.
Le jeune homme haussa des sourcils dubitatifs avant de faire face au champ de tir et de s’exécuter. L’éclair, bien plus intense que les arcs habituels, partit en zébrant l’air jusqu’à sa cible qu’il frappa de plein fouet sous le regard ébahi du tireur.
— Oh, bah, merde…
— Comme tu dis. Il va te falloir de l’équipement, on dirait. Rassure-toi, tu ne serais pas le premier, et tu ne seras sûrement pas le dernier. Allez, continue à t’entraîner. En plus, il semblerait que quand tu n’utilises qu’un doigt, tu provoques une plus grosse décharge. Tu as assuré, Taser.
Il lui tapa sur l’épaule avant de partir sans prêter attention aux remerciements du jeune homme, pour se rendre au parcours d’obstacle. Il y trouva Firework à genoux et en pleurs, et ne put s’empêcher de râler.
— Oh… Mais pourquoi tu chiales, toi, encore ?
La jeune femme se tourna vers lui, les yeux rouges et les joues couvertes de larmes.
— Je n’y arrive pas, monsieur.
Axel s’avança jusqu’à elle en grognant.
— D’abord, ce n’est pas monsieur, c’est mon adjudant. On n’est pas dans l’armée américaine ici. Nous, on est de vrais soldats. Ensuite, as-tu vraiment essayé ?
— Oui !
— Non…
— Si !
— Et moi, je te dis que non. Tu veux savoir pourquoi ?
La jeune femme ne répondit pas, aussi continua-t-il.
— Si tu avais vraiment essayé, tu aurais envisagé d’autres solutions. Et je ne parle pas de contourner les obstacles, soyons bien clairs. Pourquoi tu n’arrives pas à faire se disperser ton torse ?
Fatima ouvrit la bouche avant de répondre ce qui lui semblait évident.
— Bah… Parce que j’ai besoin de respirer…
Axel haussa les sourcils.
— Tu en es bien sûre ? Parce que l’air ne peut clairement pas circuler dans le reste de ton corps, quand tu l’éparpilles.
— Oui, j’en suis sûre. C’est même pour ça que je ne peux pas me disperser trop longtemps…
Axel soupira.
— Voilà autre chose… Alors, prenons le problème différemment. Retiens ton souffle. On va travailler ton endurance et ton apnée. Si le croate Vitomir Maričić peut tenir presque trente minutes, tu peux y arriver aussi. Même si on commence par trente secondes…
Fatima l’observa quelques instants, pour analyser l’information, avant de demander.
— Et pour mon cerveau ? Ou mes yeux ?
Axel afficha un sourire fatigué.
— Pour tes yeux, si vraiment tu dois les disperser aussi, tu fixes le point à atteindre, tu les disperses et tu y vas comme si tu marchais les yeux fermés. Il n’y a qu’en essayant qu’on saura si tu y arrives. Mais bon, si tu sais avancer droit les yeux fermés, il n’y a pas de raisons que tu n’y arrives pas. Quant à ton cerveau… Si tu peux envoyer des signaux à tes molécules pour qu’elles t’obéissent quand elles sont éparpillées, j’ai comme l’intuition que ton cerveau fonctionnera toujours. Essaie juste de garder ces molécules-ci pas trop éloignées les unes des autres. On essaie ? D’abord ici, puis sur le parcours ?
Fatima sembla hésiter quelques secondes avant de se reprendre.
— Bien… Allons-y…
Elle se releva, inspira longuement en fermant les yeux, puis bloqua sa respiration. Son corps se transforma alors en un tourbillon de particule dans lequel flottaient son torse et sa tête. Axel l’observa quelques secondes, visiblement impressionné, avant de commenter.
— Allez, explose complètement.
Il vit le visage de Firework se crisper sous l’effort de concentration, puis subitement tout explosa dans un tourbillon. La recrue avait réussi. Ça ne dura qu’une poignée de secondes avant qu’elle reforme son corps, mais Firework afficha alors un large sourire.
— J’ai réussi !
Axel acquiesça sobrement.
— Ouais. Tu as réussi.
La jeune femme le dévisagea, étonnée.
— Comment vous aviez su que ça marcherait ?
Son instructeur haussa les épaules.
— Je n’en savais rien. Tu aurais très bien pu mourir. Mais, tant que tu n’avais pas essayé, on ne pouvait pas savoir ce que ça donnerait.
— Quoi ?
Fatima était visiblement choquée par cette révélation.
— J’aurais pu mourir ?
— Peut-être. Je n’en sais rien. Et tout ce qui compte, c’est que ça ait fonctionné.
— J’aurais pu mourir, et vous vous en moquez !
Axel haussa le ton à son tour.
— Hey ! Tu veux être une héroïne ? Dès que tu partiras en mission, tu pourras mourir, ça fait partie du métier ! Tu diras quoi aux terroristes ? Ne me tuez pas, ce n’est pas très gentil ? Non ! Bah, là, c’est pareil ! Risquer sa vie à l’entraînement permet de parer au pire en mission ! Donc, maintenant, tu sais que ça fonctionne, alors tu utilises ta colère et tu reprends l’entraînement ! Action, soldat !
Il se détourna d’elle sans un mot de plus alors que Firework le dévisageait, ébaubie, aussi ajouta-t-il en quittant la salle.
— On a une phrase, à l’armée. Entraînement difficile, guerre facile. La sueur et le sang évitent les larmes, ne l’oublient jamais. Et… Si, je savais que ça fonctionnerait. Je ne sais pas comment, mais tes influx nerveux arrivent à circuler parmi tes molécules éparpillées. Donc, même dans cet état-là, il était logique que ton cerveau fonctionne. Maintenant, au boulot.
Il claqua la porte derrière lui, laissant Fatima en larme, et se dirigea vers la salle des mannequins. Ce qu’il y vit ne l’étonna guère. Lycan avait massacré presque tous les mannequins, y compris ceux à l’effigie de ses alliés, et se tenait sous sa forme humaine au milieu des morceaux éparpillés à hurler contre lui-même. Il entra alors dans la salle en soupirant.
— Alors, le gros dur… Plus compliqué que ça en a l’air, pas vrai ?
Wolfgang murmura.
— Allez vous faire foutre.
Axel laissa échapper un petit rire.
— Non. La phrase adéquate est sauf votre respect, allez vous faire foutre, mon adjudant. Dis-moi plutôt ce qui bloque.
Wolfgang soupira.
— Ce qui bloque, c’est que j’ai besoin de me mettre en colère pour me transformer… Et quand je suis en colère, je bousille tout…
— Alors, ne te mets pas en colère. Problème résolu.
La recrue lança un regard assassin à son instructeur.
— Et comment je fais pour me transformer, dans ce cas ?
— Alors ça, mon pote, je n’en ai pas la moindre idée. Ton corps, ton pouvoir, ton problème. En théorie, si quelqu’un peut trouver ton déclencheur, c’est toi, pas moi…
Wolfgang grogna.
— Ouais… Depuis le début, j’étais sûr que vous ne serviriez à rien…
Axel sourit.
— Et tu ne crois pas si bien dire. J’ai dit la même chose au général.
Son visage redevint neutre alors qu’il ajoutait.
— Va voir le psy de la base. Pour le coup, il sera sûrement plus utile que moi, c’est certain.
— Et si je n’en ai pas envie ?
Axel haussa les sourcils, dubitatif ?
— Si tu n’as pas envie de trouver la solution pour te contrôler, tu veux dire ? La solution pour ne pas tuer tes coéquipiers ? Bah, tu ne seras jamais déployé en mission, c’est aussi simple que ça. Je vais te laisser méditer là-dessus. Ciao.
Il quitta la salle sans se retourner sous le regard choqué de Wolfgang et se dirigea vers la salle de la presse hydraulique pour y trouver la lieutenante, bras tendus vers le haut, maintenant la machine éloignée d’elle. La jeune femme avait les traits tirés par la concentration et l’effort, son corps couvert de sueur tremblant et semblant sur le point de lâcher, quand Axel coupa le mécanisme en s’exclamant.
— Je crois que la pause s’impose. Vous en êtes à quel poids ?
L’officière se laissa tomber sur les fesses avant d’éponger son front à l’aide de son bras en soupirant.
— Quarante kilos depuis trente minutes.
Axel acquiesça.
— Pas mal. Pas assez, mais pas mal.
— Je sais que ce n’est pas assez… Imaginez que Goliath me jette un camion… Je dois être capable de repousser plusieurs tonnes…
Axel leva les bras au ciel en criant.
— Alléluia, mes frères ! Une de ces brebis égarées a enfin vu la lumière !
Victorine l’observa du coin de l’œil en souriant.
— Vous êtes toujours sarcastique comme ça ?
— Yep. Je suis un connard aigri qui est là contre son gré, et j’assume totalement cet état de fait. Nouvel exercice pour vous. Mais, pour le faire, vous ne devrez pas être sous la presse. C’est trop dangereux.
La jeune femme fronça les sourcils, intriguée, avant de demander.
— Et quel est cet exercice mortel ?
— Je vais configurer la presse pour qu’elle pilonne le sol à cent kilos de pression en intervalle de vingt secondes, et vous allez devoir la bloquer.
Victorine pinça les lèvres avant de murmurer.
— Ouais, je comprends mieux les règles de sécurité.
— Oui, je suis un enfoiré, mais pas un criminel. Je dois vous former, pas vous tuer. Même si l’un n’empêche pas l’autre. Buvez un coup, je lance la machine. Bon courage.
Axel pianota sur la console, et la presse se mit à frapper le sol toutes les vingt secondes alors qu’il quittait la salle pour se diriger vers la salle quatre. Il y vit Birdy essayant tant bien que mal de virevolter entre les balles de caoutchouc, continuant ses pirouettes aériennes malgré les coups qu’elle encaissait, et sourit. Pour la première fois, il la voyait transformée, et il dut admettre que c’était impressionnant.
Elle se tenait là, à mi-chemin entre la femme et l’oiseau, fragile et féroce à la fois. Ses ailes immenses s’étendaient derrière elle, blanches et roses, comme des flammes figées dans le vent. Chaque plume semblait vibrer, comme si le feu l’avait marquée au fer rouge, et ses serres aiguisées promettaient la destruction à quiconque oserait s’approcher. Son visage était celui d’un rapace majestueux, le bec fin et recourbé, les yeux perçants, mais son torse restait humain, sculptural et tendu, prêt à bondir. Elle paraissait la grâce et la menace incarnées, même si elle souffrait en silence pour se donner pleinement à un exercice auquel elle échouait sans faillir.
Axel entra dans la salle, esquivant par de légers mouvements les balles qui partaient dans sa direction, et activa la console pour mettre fin à l’exercice.
— Okay, le piaf, on va arrêter là avant que tu ne sois vraiment blessée.
Clarice se posa précipitamment, visiblement à bout de force, avant de reprendre forme initiale. Les plumes tombèrent toutes de son corps alors que ses mains reprenaient une apparence humaine et que ses serres redevenaient des pieds, tandis qu’elle réajustait son pantalon maintenant qu’elle n’avait plus besion de laisser passer une queue. Son bec laissait à peine place à des lèvres quand elle gémit.
— J’ai super mal.
— Tu m’étonnes… Rien que pendant que je t’observais, tu as dû être touchée une vingtaine de fois… Comment tu te démerdes pour être aussi mauvaise ? Le but de l’exercice était de ne pas être touchée, pas de te jeter sur chaque projectile…
La jeune femme se massait une cuisse en baissant les yeux avant de répondre.
— Je me suis vraiment appliquée, vous savez…
— Oh, mais je n’en doute pas. Mais tu n’as visiblement pas compris un truc important. Il ne faut pas esquiver le projectile, il faut empêcher le tireur de pouvoir te viser. Toi, tu as attendu que les tourelles fassent feu pour commencer à faire ton ballet aérien, ce qui fait que tu avais systématiquement un temps de retard. Tu dois prendre l’initiative, et tout faire pour la garder, c’est compris ?
Clarice l’observa quelques instants avant d’acquiescer, après quoi Axel ajouta.
— Ce soir, tu prendras un bain glacé. Ça fait chier, mais ça te fera du bien, tu peux me croire.
Il quitta la salle sans un mot de plus, avant de se remettre au centre du dispositif, quand le monte-charge s’ouvrit sur le général qui vint s’installer à ses côtés.
— Alors, tes impressions ?
Axel sortit sa flasque et en but une longue rasade avant de répondre.
— Y a du potentiel, pour sûr. Mais ils ne sont pas prêts. En fait, ils ne sont pas prêts d’être prêts…
Le général lui mit une tape sur l’épaule.
— C’est bien pour ça que tu es là.
Axel, qui venait de s’enfiler une seconde rasade, grogna.
— Je ne fais pas dans le miracle, désolé…

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