10
Le lendemain matin, Axel tremblait comme une feuille sur l’emplacement du rapport. À la fin de celui-ci, la lieutenante le prit à part.
— Mon adjudant, vous allez bien ?
Il leva vers elle un regard mélangeant peur et fierté alors que ses yeux semblaient moins injectés de sang que d’habitude tandis qu’un petit sourire se dessinait sur son visage.
— Je n’ai pas bu une goutte d’alcool depuis que vous m’avez récupéré hier. Pas mal, non ?
Sa supérieure ouvrit de grands yeux surpris avant de lui offrir son sourire le plus solaire.
— Je suis très fière de vous. Mais, est-ce que vous vous sentez capable de faire votre journée de travail ? Vous ne préféreriez pas rester chez vous ? Ou, idéalement, à l’infirmerie ?
Axel fit un petit geste de la main pour refuser.
— Non, non… Surtout pas… J’ai besoin de garder l’esprit occupé… il faut que je travaille. Et puis, ces résidus de capotes trouées vont se la couler douce si je ne suis pas là pour leur fouetter le cul avec des orties fraîches… Pas de répit pour les braves, comme on dit.
La lieutenante pinça les lèvres, hésitante. Une personne en plein sevrage a besoin d’un suivi médical, elle en était sûre. Mais le brusquer ne semblait pas être la chose à faire. Aussi finit-elle par acquiescer en précisant.
— Très bien. Mais je vais demander au personnel médical de se tenir prête au pire, au cas où, d’accord ? Ça me tranquilliserait.
Axel regarda ses mains tremblantes et opina. Il savait qu’elle avait raison, il sentait au fond de lui qu’il pouvait s’effondrer n’importe quand, qu’il puisait au plus profond de ses forces morales pour rester debout. Sa flasque pesait lourd dans sa poche, mais ce que la lieutenante lui avait dit la veille soir tournait en boucle dans sa tête. Il avait besoin d’essayer, il avait besoin de voir jusqu’où il pouvait aller, il avait besoin de savoir s’il pouvait garder le contrôle. Il avait besoin. Mais il n’était pas non plus assez fier pour refuser une aide médicale en dernier recours, avant que tout n’échappe à son contrôle et vire au drame une nouvelle fois…
— Très bien, faites donc ça. Moi, je vais aller faire roter du sang à nos embryons de héros. Ils vont voir que, même au bout du rouleau, je reste meilleur qu’eux. Dépêchez-vous. Vous allez soulever de la fonte, ce matin.
Il partit sans un mot de plus, et Victorine l’observa pendant de longues secondes avant de prendre son téléphone portable pour appeler l’infirmerie.
La matinée se déroula sans anicroches réelles, même si l’officière devina sans difficulté qu’à chaque fois qu’Axel partait en courant, c’était pour aller vomir ou pleurer en cachette, et il ne se joignit pas à eux pour le déjeuner. Quand vint l’après-midi, l’instructeur était livide, suant à grosses gouttes et visiblement à bout de forces, et pourtant il se tenait droit, fier et vaillant devant les recrues.
— Okay, les merdeux. Maintenant, vous allez avoir des cours de combat au corps à corps.
Wolfgang leva la main et prit la parole.
— Honnêtement, pourquoi je ferais ça ? Transformé, j’ai une force herculéenne. Pas besoin de savoir me battre quand une droite suffit à enfoncer un mur.
Axel haussa un sourcil avant de répondre.
— Et si tu es trop fatigué, physiquement ou émotionnellement, pour te transformer ? Avec la Keysi Fighting Method, vous serez en mesure de faire face à plusieurs adversaires à la fois sans trop de prises de risque.
Il fit un pas en avant et reprit d’une voix autoritaire, redevant subitement un instructeur d’une froideur chirurgicale.
— Écoutez bien, recrues. La Keysi Fighting Method, ce n’est pas un art. Ce n’est pas un sport. Ce n’est pas un jeu. C’est une boîte à outils pour rester debout quand tout part en vrille. Ici, personne ne vous promet la victoire. On vous apprend à ne pas tomber. Parce que, la réalité du combat est simple. Dans la rue, il n’y a pas d’arbitre, pas de règles, pas de distance confortable. Le coup arrive vite, trop près, souvent mal cadré. Le cœur s’emballe, la vision se rétrécit, le corps panique. La Keysi est conçue pour fonctionner quand le cerveau est sous pression maximale. Pour ça, il y a des règles.
Il tendit l’index.
— Priorité numéro un, protéger la tête. Votre tête, c’est le centre de commandement.
Si elle s’éteint, le reste suit.
Axel se mit en garde, les bras repliés autour de son crâne, et expliqua.
— La garde Keysi enferme le crâne derrière les avant-bras. Vous acceptez le choc, vous le neutralisez, puis vous contre-attaquez. Pas de parade élégante. Une carapace humaine.
Il se remit droit, index et majeur tendus.
— Deuxième règle, distance zéro. Oubliez les grands coups spectaculaires.
Ici, on travaille, coudes, genoux, coups courts, frappes avec tout ce qui dépasse. À cette distance, chaque mouvement compte. Le corps devient compact, lourd, dangereux. Vous ne boxez pas. Vous avancez.
Il tendit un troisième doigt.
— Ensuite, la continuité. En Keysi, on ne frappe pas une fois. Une frappe sert à ouvrir, la suivante sert à casser le rythme, la troisième sert à sortir vivant. Pas de pause. Pas de recul inutile. Vous êtes une tempête courte et concentrée.
Il déployant le petit doigt et reprit.
— Enfin, plusieurs adversaires. Si vous pensez qu’un agresseur va vous attendre gentiment pendant que vous combattez son ami, vous êtes déjà perdu. La Keysi vous apprend à frapper en arc, à vous déplacer en angles, à utiliser un adversaire comme obstacle. Vous ne cherchez pas à dominer. Vous cherchez une issue.
Il rabaissa la main, l’air toujours sévère.
— Ce que je veux dans cette salle, c’est de la lucidité sous pression, de l’engagement, de l’humilité. Pas d’ego. Pas de cinéma. Et oui, je dis ça pour toi, le teckel. La Keysi ne fait pas de héros. Elle forme des gens capables de réagir quand le chaos frappe à la porte. Êtes-vous prêts ?
Lycan balaya toute la présentation de la main.
— Mais je vous emmerde, en vrai. D’où un mec sans pouvoir peut me battre quand je suis transformé ? Je n’en ai pas besoin, de votre merde. D’ailleurs, en fait, je n’ai besoin de rien qui vienne de vous. Depuis que vous êtes arrivé ici, vous ne m’avez rien apporté, à moi, à part de perdre du temps chez la psy.
Axel serra les poings et les dents avant de répondre.
— Alors je te propose un deal, Musclor. Transforme-toi, bats-moi, et tu es exempté de cour. Deal ?
Un murmure choqué parcourut les recrues alors que Lycan affichait un sourire prédateur en murmurant.
— Deal.
Il fit un pas en avant, mais Taser s’interposa.
— Attends, mec, tu ne vas pas faire ça ? Tu sais que tu as du mal à te maîtriser quand tu es transformé ! Tu pourrais tuer quelqu’un.
Lycan le repoussa d’un mouvement du bras en continuant d’avancer.
— Ta gueule, la pédale. Y a deal, y a match !
Il s’installa face à son instructeur malgré les protestations apeurées de ses camarades, avant de serrer les poings. Sa carrure se mit à croître, triplant vite alors que sa peau se recouvrait d’une fourrure noire et drue, tandis que ses oreilles, son nez et sa mâchoire s’étendirent pour lui donner l’apparence d’un lycanthrope. Ses membres s’allongèrent alors, et ses pieds comme ses mains se transformèrent en pattes griffues alors que ses babines retroussées dévoilaient des crocs acérés et menaçants. Pourtant, Axel ne broncha pas. Il se contenta de se passer une main dans sa chevelure brune aux rares cheveux blancs en soupirant.
— Tant pis. Mais surtout, n’oublie pas que c’est toi qui l’as voulu…
Lycan lança sa main droite dans un puissant mouvement fouetté, et Axel s’accroupit pour passer en dessous, avant de se redresser en frappant son adversaire à la mâchoire d’un puissant coup de coude ascendant qu’il enchaîna avec un coup de pied fouetté qui frappa le monstre au genou et le fit tituber. Axel s’engouffra alors dans la garde ouverte de son adversaire et enchaîna des coups rapides, utilisant tout son corps comme arsenal pour frapper partout à la fois sans laisser une seconde de répit à son adversaire qui reculait sous la violence des coups. Soudain, un puissant crochet à la mâchoire fit chavirer l’homme-loup qui tomba à genoux en reprenant forme humaine, ses poils se décrochant de sa peau pour tomber en masse sur le sol alors qu’Axel lui sautait dessus pour passer dans son dos et l’étrangler à l’aide de ses bras sous les regards choqués des recrues.
— Alors, Médor ? Elle n’est pas utile, ma technique de combat ?
Wolfgang essaya de se libérer comme il le pouvait, allant jusqu’à griffer les bras de son instructeur alors que celui-ci lui murmurait à l’oreille.
— Tape trois fois mon bras de ta main, et je saurais que tu abandonnes. Sinon, je vais te faire sombrer dans l’inconscience. Il n’y a aucune honte à s’avouer vaincu, tu sais ?
Wolfgang se débattit encore quelques secondes avant de se résigner et de taper trois fois le bras d’Axel qui le relâcha instantanément. Les deux hommes roulèrent sur le sol, avant qu’Axel se relève et tende la main à sa recrue, le visage toujours sévère.
— Allez, accepte mon aide.
Wolfgang regarda tour à tour la main et son propriétaire, avant de repousser le membre d’un mouvement du bras.
— Allez vous faire foutre ! Je me casse !
— Non, tu restes là !
Wolfgang commença à partir en présentant un index rageur quand Axel gronda.
— Dernière sommation !
— Qu’est-ce qu’un tocard sans pouvoir peut me faire, hein ?
— Très bien.
Axel tendit le bras gauche devant lui, paume de la main à la verticale, et une puissante boule de feu partit exploser contre la porte en frôlant la recrue. Celle-ci observa la porte avant de se retourner, incrédule, vers son instructeur.
— Vous avez des pouvoirs ?
Axel tremblait des pieds à la tête et suait à grosses gouttes, et Victorine comprit enfin. L’alcool, c’était la clé, ça avait toujours été la clé. Les psychotropes entravent les capacités métahumaines, et l’adjudant se muselait. Mais, pourquoi ? Elle n’en savait toujours rien. Les tremblements d’Axel empirèrent, et il tomba subitement à genoux avant de vomir. Toutes les recrues coururent à lui pour l’aider, à l’exception de Wolfgang qui restait là à l’observer alors qu’une terrible révélation venait de se faire dans son esprit. Il murmura, comme pour se persuader qu’il se trompait.
— Ce n’est pas possible…
Axel roula sur le flanc en gémissant alors que la lieutenante dégainait son téléphone portable en appelant l’infirmerie.
— Ça y est, ça se déclenche !
Wolfgang recula de deux pas en tendant une main devant lui, comme pour se protéger, en répétant.
— Ça ne se peut pas…
Le personnel médical arriva en courant pour prendre Axel, convulsant, en charge alors que Wolgang répétait.
— Pas lui… Ça ne peut pas être lui…
La lieutenante appelait Axel, mais il n’entendait plus qu’un bruit vague alors qu’il sombrait dans l’inconscience.
Axel revint à lui lentement. Il ouvrit lentement les yeux, pour se découvrir un plafond d’un blanc immaculé. L’infirmerie, il était à l’infirmerie. Quelque part, ça le soulageait. Si le bâtiment était toujours debout, ça voulait dire qu’il n’avait pas perdu le contrôle. Il referma les yeux et prit le temps d’écouter son corps. Il se sentait lourd, sans énergie, désorienté, et avait visiblement une perfusion dans le bras droit. Mais il n’y avait pas que ça. Il y avait un poids anormal sur le côté gauche de son lit. Il n’était possiblement pas seul. Il referma les yeux et supplia que ce ne soit pas ses recrues. Il ne voulait pas qu’elles le voient aussi faible… Il tourna lentement la tête, rouvrit les yeux et, bingo… La lieutenante lui sourit.
— Hey, salut. Vous allez bien ?
Axel n’essaya même pas de sourire alors qu’il répondait, la bouche pâteuse.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? Vous devriez être à l’entraînement…
L’officière se tenait sur un fauteuil au chevet de son subalterne alors que les autres recrues étaient assises à même le sol, appuyées au mur. Quand elles entendirent la voix de leur instructeur, elles se levèrent toutes pour le rejoindre sauf Wolfgang, qui resta debout appuyé contre le mur. Alexandre fut le premier à parler.
— Mon adjudant, vous nous avez vraiment faire peur, vous savez.
Axel grogna.
— Je t’ai déjà dit d’arrêter de me sucer la bite. Je suis resté dans les vapes longtemps ?
— Six heures.
Axel haussa les sourcils.
— Et vous êtes resté là à attendre ? Vous n’aviez pas mieux à faire ?
Fatima répondit en souriant.
— On est une équipe. Je veux dire, vous êtes un méta, comme nous. Vous êtes des nôtres.
— Je ne suis pas des vôtres. Je ne le serais jamais…
Il entreprit de se redresser dans son lit lentement pour s’assurer que sa tête ne tournait pas, et la lieutenante lui installa son oreiller dans le dos pour qu’il puisse s’installer confortablement avant de parler.
— Pourquoi ne pas nous l’avoir dit ?
Axel fixait le mur, comme plongé dans ses pensées.
— Ça aurait changé quoi ? Vous m’auriez plus obéi ? Ouais, peut-être… Mais non. Je vous l’ai dit, lieutenante. C’est mon fardeau…
Wolfgang se décolla alors du mur en annonçant comme une évidence.
— Vous êtes le Dragon Rouge, pas vrai ?
Tout le monde se figea dans la salle, avant que les recrues dévisagent leur instructeur. Ce ne pouvait pas être possible. Cet homme au bout du rouleau ne pouvait pas être le Dragon Rouge, la légende, le plus grand héros français. Et pourtant… il avait approximativement l’âge, et surtout, il était pyromancien… Mais, non… Le Dragon Rouge était un homme souriant, généreux, toujours à faire des blagues. D’un autre côté, l’adjudant aussi avait un sacré sens de l’humour. Noir, caustique et acerbe, certes, mais quand même. Il y avait là comme une évidence pourtant inacceptable. Clarice brisa le silence.
— Est-ce que… Est-ce que c’est vrai ?
Axel baissa la tête, une larme coulant sur sa joue gauche, avant de soupirer puis de tendre la main vers la lieutenante.
— Mon téléphone portable, s’il vous plaît.
Clarice reposa sa question, mais Axel la coupa.
— Mon portable. Donnez-le-moi.
L’officière s’exécuta, et Axel lança un appel. Son interlocuteur décrocha dès la première sonnerie.
— Henri ? Oui, je suis réveillé. J’aimerais que tu viennes. Le moment est venu. Bien. À tout de suite.
Il raccrocha, puis se mura dans le silence pendant une dizaine de minutes, ignorant les questions des recrues jusqu’à ce que la porte de sa chambre s’ouvre sur le général. La lieutenante mit tout le monde au garde-à-vous, mais il les coupa dans leur élan et les mit au repos avant de s’approcher de l’homme alité.
— Comment te sens-tu ?
— Fatigué… Mais je garde le contrôle.
Axel détourna enfin le regard du mur pour le reporter sur le général. Un regard malheureux et implorant.
— Je vais leur dire, Henri…
La lieutenante ouvrit la bouche de surprise. Qui pouvait se permettre d’appeler le général par son prénom ? Celui-ci ne semblait d’ailleurs pas gêné par la situation, puisqu’il acquiesça calmement, un sourire compatissant aux lèvres.
— Et tu as besoin de moi pour combler les vides, c’est ça ?
— Ouais…
— Bien. Alors, en avant.
Axel pivota pour s’asseoir sur le bord du lit, découvrant qu’il portait encore ses vêtements, et joignit les mains sur ses jambes, tête baissée, avant de soupirer.
— Ouais… Je suis le Dragon Rouge…
Wolfgang cria.
— Je le savais ! Mais pourquoi ne pas nous l’avoir dit plus tôt ? Et, où étiez-vous passé toutes ces années ?
— J’étais mis au placard. À ma demande.
La surprise frappa chaque recrue alors qu’il reprenait.
— L’incident de Melun, il… Je… Tout est de ma faute.
Les recrues échangèrent des regards choqués alors qu’Axel reprenait.
— La veille, j’ai fait la fête. Je fêtais mes vingt-cinq, et ma sœur venait de m’annoncer qu’elle était enceinte.
Alexandre le coupa.
— Votre sœur, c’était Frimas, c’est ça ?
— Oui… Elle était mariée à notre chef, As de Pique… Et ce soir-là, j’ai pris une cuite stratosphérique pendant qu’on faisait la fête.
Un sourire triste se dessina sur son visage alors qu’il se rappelait les évènements, vite supplanté par un visage malheureux.
— Le lendemain, un groupe de terroristes a attaqué l’école de gendarmerie de Melun. Ce devait être un petit groupe de couillons sans importance, ça n’aurait pas dû être compliqué… Seulement, je tenais une telle murge que je ne me suis pas réveillé… Alors ils sont partis sans moi… Quand j’ai émergé, dix minutes trop tard, je les ai rejoints en volant aussi vite que possible… Dix minutes, dix petites minutes de rien du tout…
Il se mit à pleurer doucement avant de reprendre.
— Quand je suis arrivé sur les lieux, ma sœur appelait à l’aide, alors j’ai foncé, et quand je suis arrivé…
Sa gorge se noua, son souffle se coupa, comme si son corps tout entier refusait qu’il avoue la vérité. Il serra les poings et les dents et se força à passer le blocage en criant.
— Ce fils de pute lui a enfoncé son couteau dans le bide jusqu’à la garde !
Les bouches des recrues s’ouvrirent toutes alors qu’il reprenait, la voix chargée de haine et le visage grimaçant.
— J’ai incinéré ce bâtard. Je l’ai tué volontairement. Il n’en restait rien que des cendres, et j’ai attrapé ma sœur avant qu’elle tombe…
La scène se déroulait sous ses yeux comme s’il s’y trouvait, comme s’il la vivait une seconde fois. Le regard fou et paniqué de sa sœur qui ne le quittait pas, sa bouche ensanglantée qui essayait de parler, et ce couteau planté dans son ventre, juste assez retiré pour permettre une hémorragie massive. Axel s’effondra en larmes en enfouissant le visage dans ses mains.
— Elle est morte dans mes bras… Parce que j’avais dix minutes de retard… Et ça a tout déclenché… J’ai explosé… littéralement ! Melun…
Les recrues avaient compris, il le savait, mais il devait aller jusqu’au bout.
— Melun, c’était moi qui ai craqué, qui ai perdu le contrôle, qui ai explosé…
Ses larmes augmentèrent alors qu’il continuait.
— J’ai tué mes amis, j’ai tué cent cinquante-sept mille trois cent trente-quatre personnes instantanément, quatre cent vingt-deux de plus des suites de leurs blessures, parce que j’avais trop bu, parce que j’avais dix minutes de retard, parce que…
Il fixa Wolfgang, le regard chargé de haine et de dégoût envers lui-même avant de conclure.
— Parce que j’ai perdu le contrôle…
Wolfgang se passa une main dans les cheveux alors qu’il comprenait mieux l’acharnement de son instructeur à son égard tandis que la lieutenante murmurait.
— Non… Non, ce n’est pas vrai… Il y avait une bombe, et vous en avez réduit l’intensité… Les médias et le gouvernement nous l’ont assez répété…
Le général intervint alors.
— Bien évidemment qu’on a choisi cette version-là. Quelle autre solution avions-nous ? La France venait de vivre une catastrophe majeure, et sa seule lueur d’espoir, c’était celui qui l’a provoqué. Alors nous avons pris une décision. Nous avons maquillé la vérité.
Fatima murmura.
— Sacré make-up…
La lieutenante hésita avant de demander.
— L’alcool, c’est pour anesthésier vos pouvoirs, pas vrai ? Pour ne plus perdre le contrôle.
Axel la regarda quelques secondes avant de rebaisser la tête.
— Ouais…
— Et la garde de vos enfants, c’est à cause de Melun aussi…
— Ouais… Le rapport du psy disait que j’étais instable et dangereux. La juge des affaires familiales ne savait pas qu’il parlait de mes pouvoirs, alors je n’ai rien pu faire. Parce que ça m’aurait obligé à avouer la vérité. Même mon ex ne voulait pas de ce verdict, parce qu’elle sait que je ne leur ferais jamais de mal, mais voilà, que peut-on faire face à l’administration française ?
Le général reprit la parole.
— L’adjudant a demandé à être mis au placard. Un endroit sans stress, pour ne pas prendre de risques. On a accepté, comme un remerciement pour tout ce qu’il a fait pour la France. Parce que, pour moi, malgré tout ça, il reste le plus grand des héros français.
Axel le regarda avec surprise, avant de lui offrir un sourire plein de gratitude tandis que Clarice commentait.
— Ça explique pourquoi vous êtes aussi dur avec nous… Mais, du coup, maintenant… Maintenant que vous ne buvez plus, je veux dire… Il va se passer quoi ?
Axel la regarda, les yeux rouges et gonflés par les larmes, mais l’air sévère.
— Ça ne change rien à ma mission. Je vais continuer à vous faire vomir vos tripes. Sauf que j’aurais une seringue de calmants au cas où je craque à nouveau… C’était le premier protocole mis en place après Melun, avant… Avant l’alcool… J’ai une mission, m’assurer que vous ne mourriez pas au combat, m’assurer qu’il n’y ait plus jamais d’accident. Et je ne vais pas vous lâcher.
Clarice corrigea.
— Je voulais parler de vos pouvoirs. Vous allez intégrer l’équipe ?
— Non. Je ne me déguiserais plus jamais. Mais je vais devoir reprendre l’entraînement, moi aussi, pour m’assurer de garder le contrôle… Je n’ai pas le choix, je ne peux pas fuir éternellement…
La lieutenante posa une main sur la cuisse d’Axel, attirant son regard.
— Et nous, on ne vous laissera pas tomber. On est une équipe, maintenant.
Axel acquiesça lentement.
— Ouais, vous avez raison… Écoutez, j’ai… j’ai besoin de repos, mais… Dans trois semaines, c’est l’anniversaire de la catastrophe… J’aimerais que nous soyons le groupe de soldats qui déposent les gerbes au mémorial…
Le général acquiesça.
— Je vais arranger ça.
— Super, merci… Maintenant, s’il vous plaît… J’ai besoin de me reposer…
Il se rallongea, s’attendant à ce que tout le monde parte, mais il n’en fut rien. Il les observa quelques secondes avant de demander.
— Vous m’avez entendu ? J’ai besoin de repos.
Wolfgang lui sourit pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient.
— On a entendu. Donc on va rester en silence.
Axel se pinça les lèvres. Il aurait aimé les remercier, mais se contenta d’acquiescer avant de fermer les yeux.

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