14
Pendant deux semaines, Axel réapprit lentement à utiliser son corps, son esprit et les pouvoirs en se remettant de son sevrage. Puis vint le week-end. Il passa son anniversaire sous silence le samedi, mais portait sa tenue de sortie avec fierté le dimanche quand tout le monde se rassembla pour la cérémonie commémorative de Melun. Ses nombreuses décorations ornaient sa poche pectorale gauche alors que son brevet et son insigne de spécialité étaient épinglés au-dessus de la droite. En revanche, ni lui ni les recrues ne porteraient de plaque patronymique, afin de rester anonymes. Les jeunes s’approchèrent lentement, respectueusement, de lui, avant que Wolfgang siffle et exprime ce que tout le monde pensait.
— La vache, ça en fait, des médailles… Sacré placard…
Axel sourit.
— En vingt-deux ans de service, c’est normal. Mais, elles datent toutes de quand je faisais partie de la FARMH. Une pour chaque métahumain vaincu… Sept années bien chargées…
Son sourire commença à faiblir, aussi Clarice prit-elle la parole pour lui changer les idées.
— Les trucs sur votre poche droite, c’est quoi ?
Le vétéran se reprit immédiatement pour expliquer.
— La flamme avec les deux glaives croisés, couleur or, c’est mon brevet le plus élevé. Métahumain combattant. Même si j’ai quitté le service actif, ils m’ont remis l’or au bout de vingt ans… L’autre, le brin d’ADN par-dessus un bouclier, c’est l’insigne de spécialité des métahumains combattants. Vous la recevrez bientôt, juste après vos classes. Je l’ai remise quand je suis arrivé ici…
Fatima fronça les sourcils.
— Mais… Vous n’êtes plus combattant… Ou alors, ça voudrait dire que vous avez changé d’avis ?
— Même pas en rêve. Simplement, il n’y a pas d’insigne pour le seul instructeur métahumain de France, alors je me suis adapté…
— Dommage…
— Désolé de te décevoir, gamine. Allez, montez dans le véhicule. Le général et notre chauffeur nous attendent.
Les recrues embarquèrent toutes sauf Victorine qui posa sa main sur l’épaule d’Axel, inquiète.
— Ça va aller ?
Il avait déjà les yeux rouges d’émotion, les traits tirés par la douleur, et quand il répondit, sa voix était serrée.
— Je ne sais pas, je ne pense pas… Mais je dois le faire. Je n’y ai pas mis les pieds une seule fois depuis… Enfin, tu vois ce que je veux dire…
Victorine acquiesça avant de demander.
— Tu veux que je monte à côté de toi et que je te tienne la main ?
Axel émit un petit rire.
— En temps normal, je t’aurais demandé si tu me prends pour un gamin de quatre ans, mais là… J’accepte de bon cœur… Je crois que j’en ai même bien besoin…
— Alors, d’accord.
Ils embarquèrent dans le véhicule et s’assirent alors que le chauffeur démarrait. Le trajet leur prit un peu plus de deux heures, durant lesquelles Axel ne dit pas un mot, se contentant de serrer la main de Victorine tout en regardant par la fenêtre. Quand ils arrivèrent enfin, ils descendirent du véhicule en bon ordre avant d’être guidés par le général jusqu’au PC de l’évènement. Les recrues avaient répété pendant une semaine entière, elles savaient ce qu’elles avaient à faire. Porter deux gerbes en binôme jusqu’au monument. Là, la lieutenante et l’adjudant les prendraient pour les déposer au pied du mémorial avant de se recueillir puis d’opérer un demi-tour. C’était sobre, c’était formel, c’était simple, c’était parfait, pensa Axel. Il ne lui restait plus qu’à attendre l’heure H en observant ce monument à la mémoire de ses amis, de sa famille, qui reposait pile au milieu de l’épicentre de l’explosion.
Chacun des membres de la FARMH, sauf lui, y était représenté par une statue d’acier dans leur pose préférée, entourés de civils anonymes, le tout reposant sur un immense socle de marbre dans lequel était gravé en lettres d’or le nom de chaque victime. Et si la ville avait été reconstruite depuis, le monument restait le point central d’un immense parc, comme s’il était impossible que la civilisation puisse totalement revenir sur ces terres jadis brûlées.
Le président de la République s’avança enfin sur l’estrade pour prendre la parole, mais Axel ne l’entendit pas, il n’entendait plus rien. Ses mains tremblaient, ses oreilles bourdonnaient, sa tête tournait. Il commençait une crise d’angoisse. Comme si elle s’en était aperçue, Victorine vint lui prendre la main. Axel observa ces doigts graciles mêlés aux siens avant de la dévisager. Elle souriait, un sourire chaleureux, encourageant, qui fit énormément de bien au vétéran. Il sourit à son tour alors que les recrues se saisissaient des gerbes de fleurs.
— Prêt, mon adjudant ?
Axel acquiesça avant de remettre son képi sur sa tête.
— Prêt.
Ils se mirent côte à côte devant les recrues, et Axel donna le pas jusqu’au mémorial sous le regard inquisiteur du président. Il l’avait reconnu ? Possiblement. Et alors ? Ça n’arrêterait pas Axel. Une fois devant la stèle, l’officière et le sous-officier débarrassèrent les recrues des gerbes et les posèrent devant le marbre. Cependant, seule Victorine se recula, et ce fut avec un regard choqué qu’elle vit Axel poser sa main sur le marbre en pleurant et en murmurant.
— Je suis désolé… Sincèrement désolé… Il ne se passe pas une journée sans que je ne pense à vous… Je me sens tellement coupable, si vous saviez…
Les flashs crépitaient, les caméras filmaient, mais Axel n’en avait pas conscience. Il communiait.
— J’ai… Je me suis perdu, quand je vous ai perdu… Je suis mort en même temps que vous, ce jour-là, mais personne ne s’en est rendu compte, parce que je ne saignais pas…
Subitement, ses forces le quittèrent et ses jambes se dérobèrent. Il tomba à genoux, les bras pendants, alors que ses larmes redoublaient tandis qu’il continuait sa supplique.
— Envoyez-moi un signe, je vous en supplie, un signe que vous me pardonnez, que j’ai une chance de rédemption… Pitié…
Une main se posa sur son épaule alors que la voix du général s’élevait, douce, chaleureuse, réconfortante.
— Tu l’as déjà, ton signe.
Axel releva la tête pour le regarder, alors que son ami tendait le bras vers les recrues qui semblaient toute sur le point de pleurer, elles aussi.
— Tu as cinq signes, pour être exact. Et aussi une phrase de ta sœur. Une phrase très pertinente. Tu te souviens de ce qu’elle disait au tribunal, quand un métaterroriste demandait à suivre le programme de réinsertion ?
Oui, Axel s’en souvenait bien. Il trouvait que c’était de la philosophie de comptoir. Et pourtant, il leva des yeux implorants vers le général pour que celui-ci la lui répète, car, en cet instant, il avait besoin de l’entendre et d’y croire. Le général sourit, comme s’il avait compris sa requête silencieuse, et reprit d’un ton posé.
— Tout le monde a le droit à une seconde chance. Sauf ceux qui la refusent.
Axel s’essuya les yeux d’un revers du bras tandis que son supérieur continuait.
— Tu l’as, ta seconde chance. Tu es libre de la saisir, de te créer une nouvelle équipe, une nouvelle famille, de te reprendre totalement en main, d’aller de l’avant, et même d’obtenir la garde de tes enfants, pour finalement pouvoir te regarder dans la glace avec fierté. Ou alors tu peux te morfondre en te répétant « et si »… Ton sort est entre tes mains, Axel.
Il se releva et tendit la main au vétéran à genoux devant lui.
— Alors ?
Le visage d’Axel passa du désespoir à un sourire faible, mais reconnaissant alors qu’il attrapait la main du général pour se relever.
— Merci, Henri.
— De rien. Mais tu m’obliges encore une fois à devoir sortir un gros mensonge aux médias, tu en as conscience ?
Axel regarda autour de lui, réalisant soudain qu’il s’était donné en spectacle sans le vouloir, avant de sourire de plus bel.
— Dis-leur la vérité, dis-leur que je suis un vétéran de la force militaire qui accompagnait la FARMH, et que j’ai craqué. Ça passera crème.
— Sauf que je me serais volontiers passé de la conférence de presse. Allez, rejoins tes hommes.
Axel acquiesça avant de retourner aux côtés de Victorine qui murmura.
— Ça va ?
Axel inspira un grand coup avant de répondre en souriant.
— Maintenant, oui. Reprenons le déroulé de la cérémonie…
Ils se retirèrent tous en bon ordre et au pas alors que le général expliquait la situation au président, et quand celui-ci revint sur l’estrade, il se racla la gorge avant d’expliquer la version qui lui avait été donnée tout en fusillant le général du regard.
Personne ne dit rien pendant tout le trajet du retour, mais Axel souriait, comme il n’avait pas souri depuis des années. Victorine s’invita chez lui avec des lasagnes, et après le repas, il s’accouda à la fenêtre pour regarder le ciel. Victorine vint alors s’appuyer sur son dos.
— Tu penses qu’ils te regardent d’en haut ?
— Peut-être, je ne sais pas… Je ne suis pas très croyant…
Il se sortit une cigarette de son paquet et l’enflamma à l’aide de son doigt.
— Putain, ça me manquait de savoir-faire ça…
Il expira la première bouffée en silence alors que Victorine l’enlaçait en lui embrassant le dos.
— J’aime bien quand tu es avec moi…
Victorine sourit avant de répondre.
— Moi aussi…

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