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Le rapport matinal venait de se terminer quand le général appela Axel à lui, visiblement agacé. Axel Le rejoignit en pinçant les lèvres. Il savait ce qui l’attendait, mais ça importait peu. Il avait fait ce qu’il avait fait parce qu’il devait le faire. Le général soupira en guise d’entrée en matière alors que les recrues les regardaient de loin, conscients de ce qu’il allait se passer.

— Axel, Axel, Axel… Donne-moi ta version des faits, s’il te plaît…

Axel se retint de sourire et répondit avec calme.

— J’ai cassé la gueule à neuf mecs.

Il fit une rapide moue et conclut.

— Je n’ai rien de plus à dire pour ma défense.

— Axel… Tu ne t’es jamais battu gratuitement… Avec la famille d’un de nos jeunes en plus… Explique-moi…

Axel tendit un index devant lui.

— Alors, d’abord, ce n’est pas un de nos jeunes, c’est un de mes jeunes. C’est moi qui les forme. Toi, tu gères la paperasse et les politiques. On n’a pas le même degré d’implication.

Le général sourit.

— Donc, c’est ça le truc ? Tu as protégé un de ces petits ?

— Ouais, et pas qu’un peu. Je peux te jurer que sa famille y réfléchira à deux fois avant de lui manquer de respect.

Le général acquiesça.

— Je te reconnais bien là. Et je suis content de voir ça. Je vais être honnête, toute cette implication de ta part, c’est bien plus que ce que j’espérais.

Axel fronça les sourcils. Encore cette histoire d’espoirs. Il allait demander au général ce qu’il voulait dire par là, quand son téléphone portable vibra dans sa poche. Il le prit, regarda l’écran et le numéro qu’il ne connaissait pas, et décrocha.

— Axel Durand, j’écoute.

Monsieur Durand, bonjour. Je me présente, je suis la médecin Émilie Vigne, du service d’oncologie de Rambouillet.

Axel fronça les sourcils, sceptique, alors que le général le dévisageait.

— Oui, que puis-je faire pour vous ?

Je ne vais pas y aller par quatre chemins, monsieur. Votre père est atteint d’un cancer au stade terminal. Nous allons le plonger dans le coma, et il nous a demandé de vous appeler parce qu’il aimerait vous dire adieu.

La bouche d’Axel s’entrouvrit, et il tituba, manquant de tomber avant que le général le rattrape. Les recrues accoururent alors tandis qu’Axel peinait à rester concentré.

— Attendez, quoi ?

Je sais, ce doit être un choc. Votre père nous a expliqué que vous ne vous étiez pas parlé depuis longtemps, mais… Je ne lui donne pas jusqu’à la fin de la semaine…

Axel se mit à trembler.

— Vous… Vous le placez dans le coma quand ?

Aujourd’hui. En fait, on n’attend que vous pour le faire…

Sa tête tournait de plus en plus vite. Il n’avait pas eu le courage de voir son père depuis Melun. La culpabilité l’en avait empêché. Mais là… Il devait se décider vite. Une larme coula de son œil gauche.

— J’arrive…

Il raccrocha sans écouter la réponse du médecin, avant de se tourner vers Victorine.

— Il me faudrait ta voiture, s’il te plaît…

Tout le monde le dévisageait, aussi, ajouta-t-il à voix basse.

— C’était un hôpital… Mon père va mourir…

Tout le monde réagit, par la douleur, la peur, la surprise ou le soutien, mais Axel n’était plus avec eux. Victorine lui tendit les clés de sa voiture, mais il la regarda, désespéré, avant d’ajouter.

— J’ai besoin que tu conduises, s’il te plaît…

— Bien sûr…

Ils allaient partir quand le général le retint.

— Axel, tu veux que je vienne ?

Axel le dévisagea comme s’il le voyait pour la première fois alors que ses yeux ne parvenaient plus à retenir leurs larmes, puis il acquiesça. Le général reprit.

— On y va tous, alors. On va aller chercher un minibus.

Le trajet prit quarante minutes, pendant lesquelles Axel ne dit pas un mot. Quand le véhicule se gara sur le parking, tous ses passagers en sortirent pour se diriger vers l’accueil, où ils furent redirigés vers le bon service. Là, ils trouvèrent la doctoresse Émilie Vigne qui expliqua tout. Le père d’Axel avait un cancer des reins et du foie, sûrement provoqué par l’excès d’alcool, il s’était battu contre pendant quinze mois, mais la chimiothérapie n’avait rien donné, et il était maintenant condamné à très brève échéance. Axel acquiesça silencieusement pendant toute l’explication, la main de Victorine bien serrée dans la sienne, avant d’être guidé jusqu’à la chambre dans laquelle il rentra sans frapper avant de se figer. Certes, il n’avait pas vu son père depuis quinze ans, mais là, il ne le reconnaissait pas. Maigre, presque famélique, le teint cireux, les yeux jaunes et injectés de sang, les cheveux et les ongles longs. Et la barbe… Axel n’avait jamais vu porter la barbe. En fait, son père avait toujours été propre sur lui et tiré aux quatre épingles. Et surtout, il avait toujours été une force de la nature. Pas ce corps cadavérique avec une perfusion de morphine dans le bras. Axel se força de tout son être à faire deux pas de plus, et entra dans le champ de vision du malade. Celui-ci tourna lentement la tête dans sa direction, avant de le reconnaître et de sourire.

— Axel…

— Papa…

Axel s’approcha sans plus pouvoir retenir ses larmes avant de prendre la main de son père dans les siennes. Sa peau lui sembla comme poussiéreuse, comme si son corps avant déjà commencé à se décomposer, mais si ça choqua Axel, il n’en montra rien. À la place, il s’assit sur le fauteuil à côté du lit.

— Je suis là, papa…

Le sourire de son père s’étira.

— Eh bien, tu en as mis, du temps… Il aura fallu attendre que je sois à l’agonie pour que tu te bouges enfin…

— Je sais, papa, je sais, mais…

Axel peina à déglutir. Il avait la nausée.

— Après Melun, je… Je… Je pensais que tu ne voudrais plus jamais me voir…

Le sourire disparu sur le visage de son père alors qu’il haussait les sourcils.

— Et pourquoi ça ?

Axel papillonna des paupières quelques instants. Était-ce une blague ? Une très mauvaise blague ?

— Parce que tout est de ma faute, papa…

Son père recommença à sourire.

— Qui n’a jamais eu la gueule de bois ? Toi-même, tu as été conçu lors d’une soirée trop arrosée…

Axel lâcha son père, dégoûté et choqué.

— Okay, tu sais quoi ? Ça, je n’ai pas besoin de le savoir… Changeons de sujet ! Il reprit la main de son père alors que celui-ci, souriant, reprenait.

— Moi, ce que je vois de ce jour-là, c’est que tu aimais tellement ta sœur que tu as craqué quand quelqu’un l’a tué…

Il se mit à pleurer à son tour, lentement, comme ses larmes lui coûtaient ses dernières forces.

— Quelqu’un a tué ma petite princesse, ce jour-là… Lui, je lui en veux, mais toi… oui, tu as rasé une ville… Et c’est malheureux… Mais, c’était une réaction psychologique incontrôlable, comme un gémissement quand on t’arrache un pansement bien collé…

Axel fronça les lèvres, dubitatif.

— Ça fait un sacré pansement, quand même… Presque cent cinquante mille morts…

— Oui… Et tu t’en sens coupable, et donc tu t’es isolé. Tu as coupé les ponts avec tout le monde. Tu as coupé les ponts avec ta famille. Tu as coupé les ponts avec ton vieux père. Et moi, ce jour-là, ce funeste jour…

Son père se remit à pleurer doucement.

— J’ai perdu mes deux enfants…

Axel se mit à pleurer aussi.

— Je suis désolé, mais c’était trop dur à porter… Toute cette culpabilité…

— Mais tu n’es fautif de rien. Tu ne faisais pas partie de ce groupe terroriste, fils. Que tu te sentes coupable est entendable, mais as-tu demandé autour de toi si qui que ce soit te reprochait quelque chose ?

Axel releva la tête, choqué.

— Comment ça ?

Son père lui offrit un sourire chaleureux.

— Moi, je n’ai pas coupé les ponts avec les familles de ton ancienne équipe. Personne ne t’en veut. En fait, tu leur manques. Henri m’a appelé, l’année dernière, il voulait me demander de te convaincre de reprendre du service, parce qu’il considère que tu es le meilleur. Tu trouves que c’est la réaction de quelqu’un qui t’en veut ? Tu t’es désigné coupable, tu t’es infligé ça tout seul… Alors qu’on était tous là pour te soutenir… Moi, je vais te dire, quelqu’un qui souffre autant d’un accident, c’est forcément quelqu’un de bon…

Axel recommença à pleurer abondamment.

— Papa… Je me suis perdu en chemin… j’ai fait des enfants en pensant qu’ils m’aideraient à guérir, et tout ce que je leur ai donné, c’était un père brisé qui a sombré dans l’alcool au point que sa femme le quitte… Je n’étais plus qu’une loque… Tu aurais eu honte de moi…

Son père émit un petit rire.

— Tu notes que tu en as parlé au passé ?

Axel haussa les épaules alors que son père reprenait.

— J’en déduis que tu as repris pied. Raconte-moi tout, s’il te plaît…

Axel fit un petit sourire avant de s’essuyer les yeux d’un revers du bras et de renifler bruyamment.

— Ouais, tu as raison… Henri a travaillé avec le président de la République pour m’obliger à devenir l’instructeur des futurs super héros. Ça m’a sorti lentement mais sûrement de cet engrenage autodestructeur… J’ai même une nouvelle copine…

Le sourire de son père s’élargit.

— Bien. Parle-moi d’elle, et parle-moi d’eux. Dis-moi tout, s’il te plaît.

Ils restèrent ainsi à parler pendant deux heures entrecoupées de larmes, jusqu’à ce que le médecin entre et les coupe.

— Messieurs, il est l’heure.

Axel et son père échangèrent un regard lourd de sens.

— Ne perds plus confiance en toi, d’accord ? Tu es capable de bien plus que ce que tu penses.

Axel acquiesça, la gorge nouée, avant de murmurer tandis que le médecin changeait la perfusion.

— Oui, papa. Plus jamais.

— Merci. Tu vas rester avec moi jusqu’à ce que je dorme ?

Ils pleuraient de nouveau abondamment, et Axel peina à répondre.

— Oui… Je vais te serrer la main jusqu’à ce que tu dormes…

L’endormissement prit cinq minutes, mais Axel eut besoin d’un quart d’heure de plus pour arrêter de pleurer. Il se leva alors lentement et embrassa son père sur le front avant de sortir et de rejoindre les siens sans un mot. Wolfgang alla alors l’enlacer, vite imité par le reste de l’équipe, tandis qu’Axel pleurait dans leurs bras.

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