2-Échos d’une présence
Sarah marchait déjà depuis plusieurs minutes, suivant comme chaque soir le même trajet qu’elle connaissait presque par cœur, pourtant quelque chose n’allait pas et une sensation diffuse s’installait en elle sans qu’elle parvienne à l’expliquer.
Un léger malaise, discret mais persistant, comme si l’air autour d’elle était devenu plus lourd, plus dense, sans raison apparente, ce qui la poussa à resserrer instinctivement son manteau autour d’elle dans un geste presque automatique.
Ce n’était rien… juste la fatigue, tenta-t-elle de se convaincre, même si cette impression refusait de disparaître complètement.
Elle arriva finalement devant la maison, les volets étaient fermés comme toujours et aucune lumière ne filtrait à travers, laissant la façade plongée dans une obscurité silencieuse, presque immobile.
Elle entra.
L’odeur familière l’accueillit immédiatement, un mélange de bois, de poussière et de calme figé qui lui donnait l’impression de rentrer dans un espace hors du temps, et à peine avait-elle franchi le seuil que Trésors arriva en courant vers elle, la queue dressée, visiblement ravi de la retrouver.
Elle se pencha pour le prendre dans ses bras avec un sourire fatigué mais sincère.
— Toi au moins, tu es content de me voir.
Le chat répondit par un ronronnement puissant, comme s’il cherchait à remplir le silence de la maison à lui seul.
Mais au moment où elle posa le pied dans le salon, les lumières vacillèrent légèrement, un simple clignement, presque imperceptible, qui suffit pourtant à la figer sur place.
Elle resta immobile quelques secondes, le regard fixé sur l’ampoule comme si elle attendait qu’elle recommence, puis elle secoua la tête pour chasser cette idée.
Elle posa son sac, retira ses chaussures et tenta de reprendre une routine normale, même si cette impression étrange persistait en arrière-plan, comme un regard invisible posé sur elle.
Dans le bus, Dylan et Matheo descendirent à l’arrêt suivant, et pendant quelques secondes, Dylan resta silencieux, encore absorbé par ce qu’il venait de ressentir sans réussir à le formuler.
— Matheo.
— Oui ?
— J’ai besoin des caméras de surveillance du quartier où nous sommes descendus.
Un silence s’installa aussitôt, plus lourd que la simple demande ne le justifiait.
— Tu plaisantes ? Maintenant il est pratiquement minuit…
Matheo soupira en passant une main sur son visage, déjà contrarié à l’idée de devoir s’en occuper à cette heure.
— T’as intérêt à me payer le double.
Dylan ne répondit pas, comme si la question ne méritait même pas d’être discutée.
Il s’arrêta juste avant de monter dans la voiture, son chauffeur lui ouvrant la portière avec la discrétion habituelle, et il s’installa à l’arrière sans un mot, laissant la portière se refermer dans un silence presque total.
Le trajet se fit sans aucun échange.
La ville défilait derrière la vitre teintée, les lumières glissant les unes après les autres sans réellement capter son attention, car son esprit restait accroché à cette sensation, à cette présence qu’il n’avait pas pu identifier ni retrouver.
Quelque chose lui échappait.
Et il détestait profondément cette idée.
Lorsqu’il rentra chez lui, la maison était plongée dans une semi-obscurité calme, exactement comme il en avait l’habitude, un environnement parfaitement ordonné où chaque objet semblait à sa place, où rien ne dépassait, où rien ne dérangeait.
Habituellement, cela suffisait à faire redescendre la pression, à lui permettre de reprendre le contrôle après une journée ou une mission, mais cette fois, cela n’eut aucun effet.
Il referma la porte, posa sa veste sans vraiment y penser, puis traversa directement le couloir en direction de la salle de bain, avec cette sensation persistante qu’il devait couper court à ce qu’il ressentait, même s’il ne parvenait pas à lui donner un nom.
Il ouvrit la douche et resta sous l’eau chaude plus longtemps que d’habitude, laissant l’eau couler sur ses épaules larges, suivre les lignes de son dos marqué par plusieurs cicatrices anciennes, traces d’un passé qu’il n’expliquait jamais.
Son corps était habitué à l’effort, à la discipline, à la tension, mais à cet instant précis, il restait simplement immobile, les yeux ouverts, incapable de réellement se détendre.
Ce qu’il avait ressenti n’avait rien de logique.
Et c’était précisément ce qui l’agaçait.
Il finit par couper l’eau, s’essuya rapidement, enfila un pantalon et une chemise sans réellement prêter attention à son apparence, puis se dirigea vers la cuisine où il mangea sans avoir faim, uniquement pour occuper son esprit qui revenait sans cesse à la même question.
Ensuite, il s’installa devant l’écran du salon et attendit que Matheo lui envoie l’accès aux caméras, son regard fixé sur l’interface sans réellement la voir.
L’attente dura presque une heure, une heure durant laquelle il ne bougea presque pas.
Lorsqu’il reçut enfin les fichiers, il les ouvrit immédiatement et commença à faire défiler les images une à une avec une précision méthodique, observant chaque détail, chaque mouvement, chaque visage, jusqu’à ce que la caméra capture enfin la jeune femme descendue du bus.
Il mit l’image en pause.
Puis zooma.
L’image était floue, trop floue pour distinguer clairement son visage, mais cela lui suffisait.
Elle n’avait rien d’impressionnant en apparence, elle semblait même plutôt discrète, presque fragile, le genre de personne que l’on croise sans vraiment la remarquer, pourtant Dylan savait que cette impression était fausse.
Ce qu’il avait ressenti en sa présence ne pouvait pas venir de quelqu’un d’ordinaire.
Il ouvrit ensuite le dossier d’identification associé.
Nom : Sarah Tenor.
Et c’était tout.
Aucune adresse précise, aucune information familiale, aucun passé exploitable, seulement quelques données administratives minimales, comme si quelqu’un avait volontairement laissé juste assez pour qu’elle existe légalement, sans jamais permettre de remonter plus loin.
Dylan relut plusieurs fois, et plus il cherchait, plus l’absence d’informations devenait évidente, presque anormale, jusqu’à devenir suspecte.
Dans son monde, quelqu’un sans passé était soit protégé, soit caché… soit dangereux.
Il sentit la tension revenir, plus forte, alimentée par ce vide, par cette absence de réponse qui ne faisait que renforcer son intérêt.
C’est à ce moment-là que Stella entra, sans prévenir comme à son habitude, et elle comprit immédiatement en voyant l’écran encore allumé et son silence inhabituel qu’il n’était pas dans un état normal, mais elle ne posa aucune question.
Elle savait qu’il ne répondrait pas.
Elle s’approcha simplement de lui, sa présence ayant un seul objectif, le faire décrocher, le ramener ailleurs, ne serait-ce que quelques instants.
Dylan ne recula pas lorsqu’elle posa une main contre son torse, et ce simple détail en disait déjà long sur leur relation, car même s’il ne ressentait pas pour elle ce qu’elle espérait, il ne pouvait pas nier l’attirance physique évidente qui existait entre eux.
Elle se hissa légèrement vers lui pour l’embrasser avec douceur, contrastant avec la tension encore présente en lui, et Dylan répondit de manière plus directe, plus brève, ses gestes trahissant davantage un besoin de déconnexion qu’une réelle envie de proximité.
Ils se rapprochèrent sans un mot, se laissant guider par cette dynamique qu’ils connaissaient déjà, avançant vers la chambre dans un silence chargé, Stella cherchant à prolonger ce moment, tandis que Dylan se contentait de le vivre sans jamais lui donner plus de sens qu’il n’en avait.
Leurs gestes étaient clairs, parfois un peu brusques du côté de Dylan, là où Stella se montrait plus lente, plus attentive, cherchant dans chaque mouvement quelque chose qu’il n’était pas prêt à lui offrir.
Quand tout se calma et que le silence revint, Stella resta contre lui quelques instants, comme suspendue, tandis que Dylan, immobile, regardait déjà ailleurs, son esprit revenant inévitablement à cette silhouette, à ce dossier vide, à cette sensation qu’il n’arrivait toujours pas à comprendre.
Il finit par se lever sans bruit, la laissant se rendormir, non par indifférence, mais parce que son esprit refusait de lâcher prise.
Il n’allait pas laisser cette histoire s’arrêter là.

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