3-Aux portes de l’incontrôlable

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Sarah reposa lentement l’appareil, son regard glissant autour d’elle comme si quelque chose avait changé sans qu’elle parvienne à mettre des mots dessus, puis elle baissa légèrement le volume de la télévision, comme si le silence de la maison lui paraissait soudain un peu moins anodin qu’il ne l’était quelques minutes plus tôt.

Elle souleva la manche de son pyjama et retira lentement le bracelet qu’elle portait depuis sa naissance, le tenant quelques secondes entre ses doigts avec une attention presque instinctive, comme on tient un objet fragile, presque sacré, parce qu’elle savait à quel point il comptait pour elle sans même avoir besoin d’y penser au quotidien.

Elle le posa sur la table basse, observa la marque claire laissée sur sa peau par l’habitude de le porter en permanence, puis fit rouler légèrement son poignet pour s’assurer que tout était encore sous contrôle malgré cette absence inhabituelle.

Ce bracelet l’aidait à contenir ses pouvoirs, c’était ce que sa tante lui avait toujours répété, ce qu’on lui avait appris dès qu’elle avait été en âge de comprendre qu’elle n’était pas tout à fait comme les autres, et même si une grande partie de cette réalité lui échappait encore, elle savait que cet objet n’était pas là par hasard.

Sa tante lui avait raconté qu’elle l’avait retrouvée seule, les yeux vides de toute émotion, entourée des secours et des forces de l’ordre qui sortaient les corps de ses parents de la voiture broyée après l’accident contre un camion, et que dans ce chaos, elle tenait déjà fermement ce bracelet, comme si quelqu’un l’avait placé là avec une intention précise, pour la protéger… ou peut-être pour protéger les autres d’elle.

Elle n’avait jamais vraiment obtenu de réponses claires, parce que ce genre de questions ne trouvait jamais de véritables explications.

Elle remit finalement le bracelet autour de son poignet, le resserra légèrement, puis tira la manche de son pyjama par-dessus, comme si ce simple geste suffisait à refermer ce qu’elle venait d’effleurer, avant de se laisser retomber sur le canapé, les yeux posés sur l’écran qui continuait de défiler sans réellement capter son attention.

Mais tout bascula en une seconde.

La porte d’entrée s’ouvrit brusquement dans un fracas violent, le bois claquant contre le mur avec une force qui fit résonner toute la maison, et plusieurs hommes cagoulés, armés jusqu’aux dents, envahirent le salon en quelques secondes, leurs pas lourds brisant net le calme qui régnait quelques instants plus tôt.

Sans réfléchir, elle leva la main dans leur direction, cherchant instinctivement à libérer ce qu’elle retenait depuis toujours, mais rien ne se produisit, comme si son propre corps refusait de répondre, et elle essaya de nouveau, le souffle court, le cœur battant trop vite, mais il n’y eut toujours aucune réaction, seulement ce vide angoissant là où la puissance aurait dû surgir.

L’un des hommes s’approcha alors, son arme pointée vers elle, lui demandant de ne pas bouger en promettant qu’elle ne serait pas blessée si elle coopérait, mais elle savait que ce n’était pas une option, qu’elle ne pouvait pas les suivre, et cette certitude s’imposa à elle avec une urgence brutale.

Son regard glissa vers la casserole d’eau encore bouillante laissée sur le plan de travail, et dans un mouvement presque désespéré, elle l’attrapa à deux mains avant de la projeter sur le premier homme à sa portée, le faisant reculer en hurlant de douleur, ce qui lui donna juste assez de temps pour tenter de fuir à travers le salon.

Mais à peine avait-elle fait quelques pas qu’un autre homme la saisit violemment par la taille, ramenant ses bras derrière son dos pour la bloquer, la maintenant fermement contre lui malgré ses efforts pour se libérer, et la panique monta aussitôt alors qu’elle sentait ses forces lui échapper.

Et c’est à ce moment-là qu’elle la sentit revenir.

La chaleur monta brusquement dans ses mains, une brûlure vive et incontrôlable qui la fit hurler alors même que ses paumes semblaient s’embraser de l’intérieur, et presque aussitôt des flammes bleutées jaillirent de ses doigts, se propageant en arcs rapides vers chacun des hommes présents, s’accrochant à eux comme une énergie vivante et incontrôlable qui les fit tomber les uns après les autres.

Lorsque tout retomba enfin dans un silence brutal, ses mains revinrent lentement à la normale, mais la douleur persistait, profonde, brûlante, et ce sentiment enfoui qu’elle connaissait trop bien s’empara d’elle à nouveau, tandis que son esprit s’assombrissait à mesure que cette force prenait le dessus.

Plus elle se débattait, hurlant de douleur et de peur, suppliant qu’on vienne l’aider, plus cette énergie semblait s’ancrer en elle, comme si elle refusait de la relâcher.

Un soulagement immense la traversa lorsqu’elle aperçut sa tante au loin, une lame encore sanglante à la main, le visage marqué par la lutte, mais aussitôt, comme si cette force intérieure refusait toute intervention, une douleur plus violente encore la traversa, la faisant se tordre au sol alors que son corps semblait s’embraser et que ses yeux prenaient une teinte rouge vive.

Elle sentit alors une aiguille percer son bras, et l’air revint brusquement dans ses poumons, lui permettant enfin de respirer, et en tournant la tête malgré sa vision brouillée, elle aperçut les brûlures sur l’avant-bras de sa tante, preuve qu’elle s’était approchée malgré le danger.

Son cœur se serra à cette vision.

— Endors-toi, je suis là...

Sa vision vacilla, puis s’éteignit complètement alors qu’elle s’effondrait dans les bras de sa tante.

Elle se retrouva dans un endroit calme, presque irréel, comme si ce lieu avait été conçu pour apaiser tout ce qu’elle venait de vivre, et cette tranquillité contrastait violemment avec la douleur qu’elle venait de ressentir.

« Je suis morte ? »

Elle observa autour d’elle, perdue, tandis que de l’eau s’étendait à perte de vue sous ses pieds, sans aucune source de lumière visible, et pourtant tout était parfaitement éclairé.

Une lueur bleue apparut.

Elle savait déjà.

C’était elle.

Cette partie d’elle qu’elle contenait depuis toujours, magnifique en apparence mais profondément destructrice.

Elle recula instinctivement.

— Où suis-je ?

Aucune réponse.

Puis une voix.

— Que vas-tu faire maintenant ?

Elle resta figée.

— C’est bien ce que je pensais...

La lueur la traversa.

Et tout bascula.

Sarah se réveilla en sursaut, le souffle court.

Sa tante accourut immédiatement vers elle.

— Comment tu te sens ?

— Bien... bizarrement.

Sarah observa ses mains, puis le bras bandé de sa tante, comprenant immédiatement qu’elle l’avait encore mise en danger, une pensée qui lui serra la poitrine sans qu’elle ne dise un mot.

Son regard se posa ensuite sur les valises déjà prêtes.

— Nous partirons dans une heure. Nous ne pouvons pas rester ici.

— Je sais bien...

— Ne t'inquiète pas, tu n'auras pas à changer d'identité cette fois.

— Mais ils vont encore nous retrouver.

— J’ai contacté Mordus...

Sarah se redressa malgré la douleur.

— Nooon, pourquoi ?

— Il nous a trouvé une résidence hors registre.

— Qu’a-t-il demandé en retour ?

Le silence suffit à répondre.

— S'il te fait du mal, je n'hésiterai pas à briser ce bracelet pour lui défigurer la tronche.

Sarah ne répondit pas.

Elle prit seulement son carnet et son bracelet.

Puis, dans un dernier regard, elle leva la main.

Un claquement de doigts.

Le feu prit immédiatement.

Le logement commença à se consumer.

Cinq ans.

Cinq ans sans problème.

Pourquoi aujourd’hui ?

Dylan, de son côté, avait déjà repris le contrôle de sa journée, mais quelque chose en lui refusait de se calmer, et même plongé dans son travail, cette affaire continuait de tourner dans son esprit comme une anomalie qu’il ne pouvait pas ignorer.

Lorsque Matheo annonça l’incendie et la disparition de Sarah, le silence qui suivit ne fut pas celui de la surprise, mais celui d’une compréhension immédiate.

— Matheo, dis-moi une chose, reprit Dylan d’un ton plus bas, plus posé en apparence, mais nettement plus dangereux, est-ce que tu as sécurisé le système quand tu as lancé tes recherches sur Sarah ?

Il n’y eut aucune réponse immédiate.

Un silence.

Trop long.

— Matheo ?

Un léger souffle passa à travers le téléphone, comme s’il cherchait ses mots.

— …Non.

Dylan ne répondit pas tout de suite.

Il resta immobile, le regard fixé devant lui, mais quelque chose dans son expression changea, presque imperceptiblement, comme si une ligne venait d’être franchie.

— Explique-moi.

Sa voix était calme.
Trop calme.

— J’ai lancé les recherches rapidement, j’ai utilisé les accès habituels, mais j’ai pas enclenché le protocole complet… j’pensais que c’était inutile, y’avait rien sur elle, rien qui justifiait—

— Tu pensais.

Matheo se tut immédiatement.

Dylan se redressa légèrement dans son fauteuil, ses doigts venant se poser lentement sur le bureau, comme s’il cherchait à contenir quelque chose de plus brut.

— Tu pensais que c’était une cible anodine.

— Dylan, attends, c’était logique, une étudiante, aucun dossier, aucun signalement, même pas une alerte mineure, j’allais pas mobiliser un protocole de niveau trois pour ça—

— Tu as lancé une recherche sur une personne sans passé.

Le ton ne monta pas.
Mais le poids des mots, lui, s’alourdit.

— Dans quel monde quelqu’un sans passé est “anodin” ?

Silence.

— …J’ai merdé.

— Non.

Cette fois, Dylan se leva lentement.

— Tu n’as pas “merdé”. Tu as pris une décision.

Il fit quelques pas dans la pièce, mesurés, contrôlés.

— Et cette décision a potentiellement exposé sa position à n’importe qui surveillant nos flux.

Matheo inspira profondément, conscient de là où la discussion était en train d’aller.

— Tu penses qu’Isac…

— Je ne pense rien.

Dylan s’arrêta.

— Je constate.

Un silence lourd s’installa entre eux.

— Une cible inconnue. Sans passé.
— Une recherche non sécurisée.
— Et quelques heures plus tard… un incendie.

Il releva légèrement la tête.

— Et tu veux me faire croire à une coïncidence ?

— …Non.

La réponse fut plus basse cette fois.

— Regarde-moi bien, Matheo, reprit Dylan d’une voix toujours calme, mais glaciale, ce genre d’erreur, on ne la fait qu’une seule fois.

Un temps.

— Parce que la prochaine fois, il n’y aura peut-être personne pour réparer derrière.

Le message était clair.

Pas besoin de hausser le ton.

— Compris.

— Bien.

Un court silence.

Puis, plus froid encore :

— Maintenant, tu vas faire exactement ce que j’attends de toi.

Matheo se redressa instinctivement de l’autre côté du fil.

— Trouve-moi ce fils de pute d’Isac.

Un battement.

— Et cette fois… tu sécurises tout.

— Compris. Je m’en occupe immédiatement.

La communication se coupa.

Dylan resta quelques secondes immobile, le téléphone encore en main, le regard dur, fixé sur un point invisible.

Ce n’était plus une simple affaire.

Ce n’était plus une curiosité.

C’était devenu une erreur.

Et dans son monde, les erreurs avaient toujours un prix.

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