6-Une illusion de normalité

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La décision avait été prise rapidement, presque sans discussion.
Pour éviter d’être retrouvée une fois de plus, sa tante avait choisi de changer son nom de famille.

Sarah Ténor n’existait plus.

Désormais, elle s’appelait Sarah Ibelte.

Une nouvelle identité, une de plus, ajoutée à cette vie faite de redémarrages successifs, comme si chaque fuite emportait avec elle un morceau de ce qu’elle avait été auparavant.

Voilà déjà une bonne semaine que Sarah s’était installée dans ce nouveau logement, qui avait été entièrement meublé pour qu’elle et sa tante puissent reprendre une vie à peu près normale, et lorsqu’elle était entrée dans sa chambre pour la première fois, elle avait eu cette désagréable impression que rien n’avait réellement changé, car les meubles identiques avaient été disposés exactement comme elle les avait laissés dans l’ancien logement, tout comme ses produits de beauté neufs, ses stylos, ses livres et quelques affaires personnelles qui avaient été replacés avec une précision presque troublante.

Pourtant, malgré cette impression de continuité matérielle, rien n’était réellement identique pour elle, car encore une fois, tout devait recommencer à zéro, y compris une nouvelle inscription dans un autre centre de formation, de nouveaux repères à trouver et une routine à reconstruire, comme si sa vie se résumait à une suite de redémarrages forcés.

— Bon, tout est ok ?

Sarah se murmura ces mots à elle-même en vérifiant une dernière fois le contenu de son sac, consciente que cette fois, sa tante n’était pas là pour l’accompagner jusqu’à l’entrée, ce qui la stressait plus qu’elle ne voulait l’admettre, lui donnant l’impression de revivre cette sensation qu’elle avait connue enfant, lorsqu’elle entrait pour la première fois dans une nouvelle école sans connaître personne.

Elle inspira profondément, se força à ouvrir la porte d’entrée et sortit de cette nouvelle maison, prenant la direction du centre de formation à pied, traversant un parc qui se trouvait sur le trajet, se disant que ce détour n’était finalement pas si mal, car il lui permettait d’arriver un peu plus calmement.

— Oh, c’est la première fois que je te vois ici, toi !

Sarah sursauta avant de se retourner, surprise de voir une jeune femme, pas plus haute que trois pommes, lui attraper le bras avec une familiarité désarmante.

— Euh... oui, je suis nouvelle dans le quartier..., répondit-elle avec un léger temps d’hésitation.

C’était une situation nouvelle pour Sarah, car habituellement, son apparence ou ce qu’elle dégageait avait plutôt tendance à faire fuir les gens ou à attirer une attention qu’elle n’avait pas demandée, mais qu’une inconnue vienne lui parler spontanément comme si c’était naturel lui semblait presque irréel.

— Enchantée, moi c’est Inès, reprit la jeune femme avec un sourire. Dans cette petite ville, tout le monde se connaît, ce n’est pas souvent qu’on voit de nouveaux visages.

Super, pensa Sarah, elle qui espérait justement passer inaperçue.

— Tu vas à Saint-Laurent ? demanda Inès en montrant la direction du centre de formation.

— Oui, j’ai été admise récemment.

— Quelle branche ?

— J’aimerais devenir psychologue, mais je ne suis plus très sûre...

— Tu as encore le temps pour te décider, répondit Inès avec légèreté.

C’était vrai, elle avait encore le temps, mais le temps était justement ce qui lui faisait le plus souvent peur, et alors qu’elles traversaient le parc côte à côte, Sarah se demanda, pour la première fois depuis longtemps, si peut-être, dans cet endroit où personne ne la connaissait encore, elle pourrait réussir à être un peu plus elle-même.

Avant d’entrer dans le bâtiment, Inès s’arrêta quelques secondes devant les portes vitrées et se tourna vers Sarah en lui disant qu’elle devait passer rapidement au secrétariat pour régler un papier avant le début du cours, mais qu’elles se retrouveraient directement en classe, lui faisant un petit signe de la main avant de s’éloigner dans le couloir opposé.

Sarah resta quelques instants seule devant l’entrée, inspira profondément, puis poussa la porte vitrée pour rejoindre l’accueil où on lui indiqua la salle dans laquelle elle devait se rendre pour son premier cours, avant de suivre les couloirs qu’elle découvrait pour la première fois, essayant de mémoriser les lieux pour ne pas se perdre.

Elle entra dans la classe avec ce léger décalage qui attirait toujours les regards, sentit aussitôt plusieurs paires d’yeux se poser sur elle, puis avança jusqu’au bureau du professeur pour se présenter comme on le lui avait demandé, tandis que le reste de la classe reprenait peu à peu son calme.

— Nous avons une nouvelle étudiante aujourd’hui, annonça le professeur en se tournant vers le tableau, je te laisse te présenter rapidement.

Sarah resta quelques secondes debout devant la classe, le regard glissant sur les visages qu’elle ne connaissait pas encore, avant de donner son prénom, d’expliquer brièvement d’où elle venait et dans quelle filière elle était inscrite, sentant déjà sa voix se faire plus hésitante à mesure que les murmures recommençaient à parcourir la salle.

C’est à ce moment-là qu’une voix s’éleva depuis le fond de la classe.

— C’est tout ? demanda une jeune femme au sourire ironique, assise avec un petit groupe d’amis qui semblaient déjà bien installés dans leur rôle de figures dominantes.

Le professeur tenta de reprendre la main, mais la jeune femme ne s’arrêta pas là.

— Non mais sérieux, on dirait qu’elle est là par erreur, elle a l’air complètement perdue, ajouta-t-elle en jetant un regard appuyé à ses amis, qui ricanèrent à leur tour.

Sarah sentit la chaleur lui monter aux joues, consciente qu’elle n’avait rien fait pour mériter ce genre de remarque, et elle baissa légèrement les yeux, prête à rejoindre sa place sans répondre.

— Ça va, lâche-la un peu, intervint Inès en entrant à ce moment-là dans la salle et en prenant place à un bureau du deuxième rang, elle vient d’arriver, tu pourrais au moins faire semblant d’être normale.

Le groupe se tourna vers elle, surpris, et avant que la jeune femme ne puisse répliquer, le garçon assis à côté d’Inès ajouta d’un ton plus posé :

— On est là pour bosser, pas pour faire un spectacle.

Le professeur en profita pour reprendre le contrôle et invita Sarah à s’installer, ce qu’elle fit en silence, le cœur encore serré.

À la pause de midi, elle préféra sortir seule et s’installer près des terrains de sport, mangeant tranquillement à l’écart, jusqu’à ce qu’Inès la rejoigne accompagnée du même garçon, s’asseyant à côté d’elle sans insister sur ce qui s’était passé.

— On peut s’asseoir avec toi ?

— Oui, bien sûr.

Ils mangèrent ensemble, discutant simplement, et cette présence lui fit plus de bien qu’elle ne l’aurait cru.

En fin de journée, Sarah se rendit compte qu’elle se sentait… bien.
Presque impatiente d’être au lendemain.

Les jours suivants s’enchaînèrent plus calmement, entre les cours, les visites du centre avec Inès, les ateliers qu’elle choisit "écriture et lecture" et cette nouvelle routine qui, pour une fois, ne lui semblait pas trop lourde à porter.

À la fin du mois, Lisa rentra pour une semaine, et sa présence changea immédiatement l’atmosphère de la maison, apportant ce réconfort silencieux dont Sarah avait besoin.

Elles passèrent leur week-end à flâner, discuter, rire parfois, et à reconstruire un peu ce lien que les départs successifs avaient fragilisé.

Lisa lui offrit une bague, expliquant qu’elle pourrait atténuer son aura, et à la surprise de Sarah, cela fonctionna réellement, diminuant cette sensation d’être suivie ou observée.

Avec le temps, et les conseils d’Inès, Sarah modifia même la décoration de sa chambre, ajoutant des touches personnelles, déplaçant les meubles, s’appropriant enfin un espace comme si elle avait décidé, pour une fois, de rester.

Lisa observa ces changements avec un mélange de surprise et de soulagement, comprenant que quelque chose évoluait enfin.

Avant de repartir, elle le lui dit clairement.

Elle était fière d’elle.

Et pour la première fois depuis longtemps…

Elle espérait que cette stabilité durerait un peu plus que les précédentes.

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