10-Le poids d’un choix

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Il était six heures, l’heure habituelle à laquelle le réveil sonnait, et aujourd’hui encore, lorsqu’il se mit à vibrer sur la table de nuit, Sarah se réveilla les cheveux en pagaille et les yeux à moitié fermés. Assise au bord de son lit, encore à moitié endormie, elle fit glisser son doigt sur l’écran de son téléphone pour arrêter l’alarme.

— ON SE RÉVEILLE LÀ-DEDANS !

Sarah leva les yeux et aperçut Inès, droite comme un piquet dans l’encadrement de la porte, portant un tablier avec écrit en gros « The Best Life », décoré d’un chat tenant une spatule.

— Je n’aurais pas dû te suivre hier soir…, marmonna Sarah.

Les deux jeunes femmes étaient accompagnées d’Isabelle, une nouvelle amie qui dormait chez elles pour la nuit et qui était toujours allongée sur un matelas posé au sol, la couverture tirée jusqu’au-dessus de la tête.

— Éteins la lumière…, supplia-t-elle d’une voix étouffée.

— J’ai fait des crêpes, alors on bouge son cul ! lança Inès avant de claquer la porte.

Sarah souffla bruyamment avant de donner un petit coup de pied dans le dos d’Isabelle pour la pousser à se lever, ce qui lui valut un long soupir de protestation.

Après quelques minutes, elles finirent toutes par se lever. Sarah passa rapidement par la salle de bain, une brosse à dents coincée entre les dents et le sèche-cheveux dans la main, essayant de se préparer aussi vite que possible. Elle enfila ensuite un pantalon à la hâte, attrapa ses clés et sortit de la chambre.

Dans la cuisine, Isabelle était déjà prête et Inès terminait de débarrasser les assiettes après leur petit-déjeuner improvisé. Elles mangèrent rapidement, pressées par l’heure, avant de se précipiter dans la voiture pour partir en direction du centre de formation.

— T’as vu le journal ? demanda Inès en démarrant. Apparemment Dylan Lacoste n’est toujours pas revenu.

— Tu penses qu’il ne reviendra pas ?

Le souvenir de cet après-midi au café n’avait jamais totalement quitté l’esprit de Sarah. Il lui arrivait d’y repenser parfois, même si elle essayait de ne pas s’y attarder. Cette rencontre ne lui avait pas plu, pourtant elle n’arrivait pas à oublier cette sensation étrange qui l’avait traversée à ce moment-là, comme si tous ses instincts lui criaient de fuir… tout en lui donnant en même temps l’envie étrange de rester.

— Sarah… ?

— Oui ?

— Toi, t’étais encore dans ta tête, dit Inès en riant.

Isabelle renchérit aussitôt en disant qu’elle avait l’habitude maintenant.

— Hahaha, rigolez bien… n’empêche que j’ai aucune envie de le revoir, même à l’écran. Tant mieux s’il ne revient pas, ou que sa boîte de machin truc high-tech coule.

— J’ai l’impression que tu le hais alors que tu ne le connais même pas !

C’était vrai. Pourquoi ressentait-elle une telle rancœur envers un homme qu’elle ne connaissait pas ? D’autant plus qu’elle ne se souvenait même plus vraiment de son visage.

— Je ne sais pas… j’ai détesté sa manière d’agir, répondit-elle finalement. Comme si tout lui était permis.

— Eh ben, c’est que notre Sarah a plus de caractère qu’on ne le pensait ! lança Inès en riant.

Sarah souffla avant de rire à son tour en ouvrant la portière arrière de la voiture.

— Regarde qui t’attend à l’entrée, madame.

Sarah leva les yeux. Theo était debout devant l’entrée du centre, immobile comme un poteau, les mains dans les poches. Lorsqu’il la vit arriver, il se redressa aussitôt.

— Sarah… il faut que l’on parle.

— Oula… il se passe quoi ?

Theo jeta un coup d’œil vers Inès et Isabelle. Comprenant qu’ils voulaient rester seuls, elles saluèrent rapidement Sarah avant de s’éloigner.

— Tu me fais peur…

— Mes parents veulent te rencontrer.

— Mais… pourquoi ça ?

— Je sais que tu es timide et que tu veux prendre ton temps, mais dès qu’ils ont appris que j’étais en couple, ils ont cherché à savoir avec qui.

— Mais tu n’as pas accepté ?

Theo prit doucement sa main avant de pousser un soupir.

— Je te promets que ce sera rapide… et ils ne sont pas méchants, tu verras.

— Tu aurais pu m’en parler avant d’accepter…

— Je suis sincèrement désolé.

Il relâcha sa main et Sarah vit immédiatement la déception dans son regard. C’était la première fois que quelqu’un s’intéressait à elle de cette manière. Elle se souvenait encore de sa déclaration maladroite quelques mois plus tôt, de la gêne qu’elle avait ressentie, mais aussi de l’incompréhension qui l’avait traversée : comment quelqu’un comme Theo pouvait-il s’intéresser à elle ?

— Je viendrai, ne t’inquiète pas, Theo, finit-elle par dire en lui reprenant la main.

Ses yeux s’illuminèrent aussitôt de soulagement.

— Je dois y aller, je suis en retard… je t’aime.

Il l’embrassa rapidement avant de partir en courant vers le bâtiment.

Sarah ne put s’empêcher de rire.

— Alors, qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Inès en revenant vers elle avec Isabelle.

— Les parents de Theo ont appris pour notre relation.

— Bah… après six mois, ce n’est pas étonnant.

— Oui, mais c’est stressant pour moi, et le stress ça ne me réussit pas…

— Détends-toi.

— Et s’ils ne m’apprécient pas ?

— Comment ils pourraient ne pas t’apprécier ? répondit Isabelle en lui tapotant l’épaule, avant d’ajouter à voix basse avec un petit sourire moqueur qu’elle ne savait même pas comment Sarah avait réussi à tenir six mois sans coucher avec lui.

Sarah lui lança un regard outré tandis qu’Inès éclatait de rire.

— Il se passe quoi ici ?

Stéphane venait de sortir du bureau du directeur.

— Ça ne te regarde pas, répondit Inès en lui donnant une petite tape sur l’épaule.

— Mooh… faites partager.

Il se tourna vers Sarah.

— Sarah, le directeur veut te voir.

— Moi ?

— Oui. T’as fait une connerie ?

Elle le regard de travers.

— Non voyons… je ne sais pas pourquoi.

— Bon, nous on doit aller en cours. Bonne chance, mademoiselle.

Ils partirent tous les trois en direction de la salle N110.

Sarah resta quelques secondes immobiles, puis se tourna vers la grande porte du bureau du directeur. Elle s’accordait avec le reste du bâtiment, une vieille porte en bois épais qui rappelait que le centre était installé dans un ancien château réaménagé pour les cours.

Elle inspira profondément avant de frapper.

— Entrez, répondit la voix grave et un peu froide du directeur, comme à son habitude.

En un an, Sarah ne s’était encore jamais fait convoquer dans ce bureau.

— Bonjour, Sarah Ibelte

— Bonjour, monsieur…, répondis-je en sentant mes joues rougir et mon cœur accélérer ; la situation me mettait toujours mal à l’aise.

— Assieds-toi, je t’en prie.

Je regardai le siège placé en face de son bureau et pris place, essayant de me tenir droite malgré la nervosité qui montait.

— Savez-vous pourquoi je vous convoque ?

Je fis non de la tête.

— J’ai vu que vous étiez montée à la première place au concours trimestriel d’art pour votre peinture.

C’était vrai. J’avais même reçu les félicitations du maire, ce que je trouvais un peu exagéré pour une simple peinture.

— Je vous félicite.

— Merci beaucoup pour vos félicitations.

Il se leva alors et alla ouvrir l’un des nombreux tiroirs encastrés dans sa grande bibliothèque. Il en sortit un dossier, l’ouvrit et feuilleta quelques pages en cherchant un document, avant de finalement trouver une feuille qu’il sortit avec précaution. Il rangea ensuite le dossier, revint s’asseoir et se mit à lire à voix basse ce qui était inscrit sur cette feuille A4 qui semblait assez ancienne.

— Ah, voilà !

Il ouvrit son ordinateur portable et se mit à taper sur le clavier à une vitesse aussi lente que son attitude posée. Le silence dans la pièce ne faisait qu’augmenter ma nervosité.

Finalement, il tourna l’écran vers moi et me tendit la feuille.

Une phrase avait été soulignée : « Candidature du Centre de formation Saint-Laurent retirée ».

Sur le document figurait une longue liste d’établissements : centres de formation, écoles, entreprises privées. Certains noms étaient marqués en rouge pour indiquer un refus de participation, d’autres en vert pour confirmer leur présence à « l’Événement régional des Beaux-Arts 2002 », qui avait eu lieu à Paris.

— C’est la dernière fois que notre école a participé à cet événement…, dit-il avec un air légèrement attristé.

— Vous souhaitez vous inscrire cette année ?

— Oui… mais malheureusement nous n’avons aucun candidat assez motivé ou même suffisamment doué pour représenter notre établissement.

Je compris alors où il voulait en venir.

— Vous souhaitez que je représente l’établissement ?

Il me regarda un instant, hésitant, partagé entre l’angoisse et l’espoir.

— Je ne vous y forcerai pas. Je sais que ce n’est pas facile, et vous avez jusqu’à la semaine prochaine pour vous décider.

Je sortis de son bureau après l’avoir remercié, la feuille d’inscription à la main.

Je la regardai quelques secondes avant de pousser un soupir, remontant mon sac sur mon épaule.

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