11-Le cœur en suspens

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La journée était passée à une vitesse monumentale et je n’avais réussi à me concentrer sur aucun des cours. Je n’avais qu’une chose en tête : ce fameux concours d’art organisé en Italie cette année, le 26 novembre, seulement quelques jours avant mon examen final. Participer pourrait me donner de l’expérience et, surtout, me permettre de présenter ma manière de peindre, qui semblait plaire à beaucoup de monde apparemment.

Lorsque je peins, je ne pense qu’à une seule chose : une vie. Une vie normale, avec mes parents, ma tante, dans une belle maison que l’on devine au milieu de mes tableaux, souvent dissimulée sous plusieurs coups de pinceau. Une mer douce, stable et apaisante vient presque toujours s’étendre au centre de la toile, comme pour détourner le fil de mes pensées et empêcher les soucis de la vie de remonter à la surface. Les couleurs s’y ondulent doucement, parfois perçues par ceux qui regardent comme des nuages alors qu’il n’y en a pas réellement. C’était d’ailleurs l’un de mes premiers tableaux réellement partagés, celui dans lequel j’avais mis bien plus que de simples sentiments enfermés. Peindre avait toujours été une forme de refuge, presque thérapeutique, un moyen de s’évader quelques instants.

Le vibreur de mon téléphone me sortit brusquement de mes pensées. Mes yeux glissèrent sur l’écran qui affichait le numéro de Theo.

— OOH MERDE !

Je décrochai aussitôt, nerveuse.

— Je suis en bas, je peux monter ? Tu as le temps de te préparer tranquillement, ne t’inquiète pas.

— Oui, je suis désolée… ça m’est complètement sorti de la tête…

— T’inquiète, dit-il en riant à travers le téléphone.

À peine avait-il raccroché que la sonnette retentit dans la maison.

— J’arrive, t’ouvre !

Après avoir rangé rapidement mes affaires dans ma chambre, laissé mon bol de nouilles dans l’évier et éteint la télévision, je descendis les deux petites marches qui menaient à la porte d’entrée et lui ouvris.

— Eh bien bonsoir, dit-il en m’attrapant par la taille avant de déposer ses lèvres sur les miennes.

Je répondis avec grand plaisir en l’enlaçant doucement, venant à mon tour poser mes lèvres sur les siennes avec tendresse.

— Je dois aller m’habiller, je fais vite.

Il me regarda m’éloigner avant d’aller s’asseoir sur le canapé du salon.

— Ce n’est pas la peine d’en faire une tonne sur la tenue, Sarah ! cri a-t-il depuis le salon pour que je l’entende.

Je ris en lui répondant que si. Il ajouta avec humour que je pouvais très bien me présenter en pyjama.

Lorsque je sortis de la salle de bain, son regard me fit comprendre que ma robe blanche m’allait toujours bien. J’avais laissé mes cheveux ondulés tomber le long de mon dos, avec un maquillage très léger.

— Tu es parfaite.

Je sentis mes joues rougir avant de m’approcher pour le remercier.

— Mais tu auras froid comme ça.

Je le regardai me poser sa veste sur les épaules une fois dehors.

— Tu fais l’homme galant maintenant ?

— Pour les efforts donnés, bien sûr.

Je ris en lui tapotant l’épaule et nous montâmes finalement dans la voiture.

— Inès m’a parlé de la demande du directeur, dit-il en démarrant.

— Rhooo,…

— Bah j’espère bien que tu m’en aurais parlé.

Je le regardai en lui répondant que non, juste pour l’embêter, ce qui n’eut pas l’air de lui plaire. Je finis rapidement par le rassurer.

— Tu as peur de ce qu’il pourrait se passer ? demanda-t-il.

Un long silence s’installa.

Theo était au courant de ce que je cachais, de ce que j’étais réellement. Il l’avait découvert après un accident où il s’était gravement brûlé et où j’avais décidé de lui faire assez confiance pour le soigner. Ma tante n’avait pas du tout apprécié, mais je voulais qu’il sache, avant de s’engager avec moi, ce que cela pouvait impliquer.

— Oui…, répondis-je finalement.

Il posa son regard dans le mien.

— Je pourrais t’accompagner si ça te rassure.

Sa présence avait toujours eu cet effet sur moi.

— Si je m’y inscris, j’aimerais beaucoup.

— Bien sûr, avec grand plaisir.

Les yeux concentrés sur la route, il posa doucement sa main sur ma cuisse. Ce simple contact suffit à faire taire toutes les pensées qui m’avaient envahie quelques minutes plus tôt.

Nous arrivâmes devant l’énorme maison qui s’imposait dans cette ruelle luxueuse. J’avais presque oublié que Theo appartenait à un monde très différent du mien, un monde influent et respecté dont je ne connaissais finalement que très peu de choses. Il me répétait souvent qu’être riche facilitait peut-être la vie, mais que cela ne rendait pas heureux.

Les portes du grand portail s’ouvrirent automatiquement, laissant la voiture avancer lentement dans l’allée principale bordée d’arbres parfaitement taillés.

— Prête ? me demanda-t-il avec un grand sourire aux lèvres.

— Oui… prête.

Nous sortîmes de la voiture. Il la verrouilla avant que nous avancions ensemble le long de l’entrée, jusqu’à atteindre les grandes portes principales de la maison.

Un homme et une femme arrivèrent à notre rencontre. Tous deux étaient très élégants, habillés avec soin, et leur posture fière me donna immédiatement un léger malaise.

— Theo…

Theo alla saluer sa mère et son père. Ils échangèrent quelques mots pendant plusieurs minutes avant qu’il ne revienne finalement vers moi pour me présenter.

— Bonjour, enchanté Sarah, me dit son père.

Je lui rendis poliment ses salutations.

Je n’eus cependant pas le temps de répondre qu’une voix aiguë résonna derrière nous, me coupant net.

— THEOOO ! Tu es rentré !

Une jeune femme arriva presque en courant et s’accrocha directement à son bras.

Le visage de Theo changea immédiatement.

— Que fais-tu là, Amandine… ?

La jeune femme lâcha Theo avant de tourner son regard vers moi.

— Bonjour, enchantée ! Je suis Amandine…

La phrase qui suivit me brisa littéralement le cœur.

Jamais… absolument jamais je n’aurais imaginé entendre cela.

— La fiancée de Theo.

Je manquai de respirer.

Mon cœur rata un battement, mes jambes se mirent à trembler et je fis instinctivement un pas en arrière. Theo attrapa immédiatement mon bras pour me retenir.

— Il faut que je t’explique…

— Tu n’as rien à m’expliquer.

Je tirai brusquement mon bras. Je lui jetai sa veste et me dirigeai vers la sortie, retenant difficilement les larmes qui menaçaient de couler.

— Sarah… !

Je m’arrêtai en entendant la voix de la mère de Theo derrière moi.

Je me retournai.

— Vous étiez tous au courant… ?

Son silence répondit à ma place.

— Si je t’ai envoyé une invitation, c’était justement pour que tu le voies de tes propres yeux.

— Vous avez manigancé tout cela ?

— Nous ne sommes pas du même monde. Je ne voulais pas te faire de tort, mais même si Theo t’aime réellement, votre relation ne durera pas longtemps.

— Comment une mère peut-elle décider de l’avenir de son fils ?

— Je ne dis pas cela pour lui…

Malgré tout, j’étais surprise par ses mots. Se souciait-elle de moi ?

— Theo est un enfant très peu sérieux dans ses relations. J’ai fait des recherches te concernant et je n’ai rien trouvé… ce que je trouve très étrange.

— Cela ne vous regarde pas…

— Si vous cachez des choses, cela vous concerne vous seulement… mais Theo a profité de nombreuses jeunes filles en difficulté, leur promettant aide et soutien pour finalement obtenir ce qu’il voulait avant de les abandonner.

— Je croyais qu’il n’avait jamais eu de relation…

— Ma fille… je suis une mère, mais aussi une femme. Et son père n’est pas mieux que lui.

Elle marqua une pause, baissant légèrement les yeux comme pour cacher la honte et l’amertume qui traversaient son visage.

— Même si vous veniez à vous marier, je ne souhaiterais pas vous voir vivre ce que je vis.

Je ne savais pas si je devais la croire.

Tout ce que je savais, c’est que j’avais envie de fuir.

Cette maison me donnait la nausée. Elle m’étouffait.

— Au revoir.

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