12-Se perdre pour se retrouver
Je franchis la porte sans me retourner, malgré Theo qui m’appelait au loin. Je pris rapidement une petite ruelle pour éviter qu’il ne me suive. Quelques minutes plus tard, j’entendis sa voiture s’éloigner. Il m’attendrait sûrement chez moi, mais je ne voulais pas le voir.
Je ne voulais pas lui parler.
Je m’appuyai contre le mur froid de cette ruelle sombre et silencieuse, comme un reflet parfait de l’état dans lequel je me trouvais.
Les larmes que j’avais retenues jusque-là finirent par couler sans s’arrêter.
Je ne ressentais plus rien.
Je voulais seulement que tout cela disparaisse.
Repensant à ce matin, à lui qui m’avait demandé de l’accompagner, je finis par frotter mes lèvres avec la manche de mon pull au souvenir de son contact contre les miennes. Pour quelle raison avait-il agi ainsi ? Pourquoi s’était-il approché de moi s’il avait déjà une fiancée ? Tant de questions me traversaient l’esprit que je n’arrivais plus à faire le vide.
— Madame… ça va ?
La voix d’un enfant me fit relever légèrement la tête. Un jeune garçon se tenait à l’entrée de la ruelle, un parapluie trop grand pour lui à la main. Je n’avais même pas remarqué qu’il pleuvait. Mon regard monta vers le ciel gris, et les gouttes d’eau vinrent se mêler aux larmes qui glissaient déjà sur mes joues.
— Adrien, tu fais quoi ? demanda une femme en s’approchant.
— La jeune dame a mal quelque part… elle pleure.
La mère d’Adrien me regarda avec inquiétude.
— Tout va bien, mademoiselle ?
Mais aucun mot ne sortit de ma bouche. Un silence lourd s’installa.
— Vous devriez rentrer, vous allez attraper froid.
Je voulus répondre… mais au lieu de cela mes jambes cédèrent. Mon corps se déroba et je tombai à genoux sur le sol mouillé avant de m’effondrer complètement.
— Oh mon Dieu !
La femme sortit rapidement son téléphone.
— Je vais appeler les secours…
— Non… !
Ma voix était faible, presque étranglée.
— Non… je ne peux pas aller à l’hôpital…
Elle hésita un instant, me regardant avec une inquiétude sincère.
— Vous êtes sûre ?
Je hochai difficilement la tête.
— S’il vous plaît…
Elle baissa lentement son téléphone avant de composer un autre numéro.
— Henri ? Oui… j’ai besoin de toi. J’ai trouvé une jeune femme dans la rue… non, ça va, mais elle ne peut pas rentrer seule.
Quelques minutes plus tard, une vieille camionnette s’arrêta devant la ruelle. Un homme d’une soixantaine d’années descendit, l’air calme et solide à la fois.
— C’est elle ?
— Oui.
Il s’approcha doucement de moi.
— Allez, venez… on va vous mettre au chaud.
Je n’avais même plus la force de protester.
Ils m’emmenèrent chez eux.
Leur maison se trouvait à quelques minutes de là, un petit corps de ferme simple, entouré de champs et d’un potager immense. Rien à voir avec la grande maison de Theo.
À peine entrée, la chaleur du foyer me frappa.
— Adrien, va chercher une couverture.
Le petit garçon s’exécuta aussitôt.
— Merci…, murmurai-je faiblement.
La femme posa une tasse de thé chaud entre mes mains.
— Bois doucement.
Je restai silencieuse un long moment, essayant simplement de reprendre mes esprits.
— Comment vous appelez-vous ? demanda-t-elle finalement.
— Sarah.
— Moi c’est Claire, et lui c’est mon mari Henri.
L’homme me salua d’un signe de tête.
— Et le petit curieux, c’est Adrien.
Adrien me regardait déjà avec de grands yeux.
— Pourquoi vous pleuriez ?
Claire lui lança un regard.
— Adrien…
— Ce n’est pas grave, répondis-je doucement.
Les heures passèrent.
Je devais rentrer chez moi… pourtant je n’arrivais pas à me lever.
Claire sembla comprendre sans que j’aie besoin de parler.
— Tu peux rester ici cette nuit.
Je la regardai, surprise.
— Ça ne vous dérange pas ?
— On a une chambre libre.
Ce qui devait être une nuit devint finalement tout le week-end.
Le lendemain matin, je me réveillai au son des outils dans la cour. En sortant, je vis Henri déjà au travail dans les champs.
— Bonjour la dormeuse, lança Claire avec un sourire.
— Désolée… je ne voulais pas rester si longtemps…
— Tu es là, c’est déjà bien.
Je finis par les aider.
Arracher les mauvaises herbes, porter des caisses de légumes, arroser les rangées de plants… le travail était simple, mais étrangement apaisant.
— Tu vois, dit Claire en ramassant des tomates, la vie est souvent plus simple que les gens ne veulent le croire.
— Simple ?
— Oui. Les gens compliquent tout avec leurs attentes, leur orgueil, leurs mensonges.
Je restai silencieuse.
— Quelqu’un t’a fait du mal, n’est-ce pas ?
Je ne répondis pas directement.
— Peut-être.
Elle sourit doucement.
— Tu sais, ma mère me disait toujours : un homme peut mentir, trahir ou fuir… mais la façon dont tu décides de te relever après ça, c’est ça qui fait ta valeur.
Henri intervint en riant.
— Et moi je dis surtout qu’un homme qui ment trop finit toujours par se prendre les pieds dans ses propres histoires.
Le samedi passa ainsi, entre travail et discussions simples.
Le dimanche fut encore plus calme.
Adrien insista pour me montrer tout le potager comme si j’étais une invitée importante.
— Là c’est les carottes.
— Je vois.
— Et là c’est les fraises, mais faut pas les manger avant qu’elles soient rouges.
— Je retiens.
Claire me regardait parfois avec un sourire discret.
Le soir, elle me dit simplement :
— Peu importe ce qui s’est passé… n’oublie jamais que tu mérites mieux que quelqu’un qui te fait douter de ta valeur.
Ces mots restèrent dans ma tête longtemps.
Lundi matin arriva.
Je me sentais différente.
Fatiguée… mais plus claire.
Je remerciai longuement la famille avant de repartir.
— Reviens quand tu veux, dit Henri.
— Et si quelqu’un t’embête, dit Adrien avec sérieux, moi je le frappe.
Je ris pour la première fois depuis deux jours.
En reprenant la route vers le centre de formation, une chose était certaine.
J’étais prête à affronter Theo.

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