17 - Ce qui la trahit
La journée de mardi, Sarah était entièrement concentrée sur le concours des beaux-arts qui approchait rapidement, au point de ne presque pas repenser à la soirée de la veille, comme si son esprit avait volontairement mis cet événement de côté pour se focaliser uniquement sur ce qui lui semblait plus important à cet instant, à savoir son tableau et sa préparation.
— Il nous a vraiment ramenées… ? demanda Inès pour la troisième fois depuis leur arrivée dans l’atelier, encore visiblement frustrée de ne pas se souvenir correctement de la fin de la soirée.
— Oui…, soupirai-je en levant légèrement les yeux au ciel, agacée par ses questions répétées et surtout par son ton presque déçu, comme si elle regrettait de ne pas avoir profité davantage de la situation.
Je n’y prêtai pas plus d’attention et me reconcentrai sur le tableau que j’avais réalisé vendredi, reprenant doucement certains détails avec mon pinceau pour ajuster les contrastes, cherchant à améliorer certains passages sans pour autant dénaturer l’ensemble que j’avais créé presque instinctivement.
— Il est vraiment magnifique…
Je me retournai aussitôt en entendant cette voix derrière moi, reconnaissant immédiatement Theo sans même avoir besoin de le regarder.
— Tu veux quoi… ? répondis-je sans détour, mon ton trahissant clairement mon agacement et le fait que je n’avais aucune envie d’avoir cette discussion maintenant.
— Parler…, répondit-il simplement, sans détourner le regard.
Je jetai un regard à Inès, qui me fixa quelques secondes avec une expression qui ne laissait place à aucun doute, comme pour me faire comprendre que je ne pourrais pas éviter cette discussion éternellement et qu’il valait mieux régler ça maintenant.
Elle finit par me lancer un grand sourire avant de se lever tranquillement, attrapant ses affaires sans se presser, puis sortit de l’atelier en nous laissant seuls, non sans jeter un dernier regard dans ma direction.
Je reposai lentement le tableau sur la table avant de m’essuyer les mains avec un chiffon, prenant quelques secondes pour respirer avant de lui faire face.
— Tu as l’air d’une vraie artiste avec ton tablier taché de peinture, ta barrette mal mise et tes cheveux en pagaille…, lança-t-il avec un léger sourire.
— C’est sûr que je ne ressemble pas à la belle dame qui te sert de fiancée, avec ses robes parfaitement ajustées et ses bijoux à des centaines d’euros… voire plus…, répondis-je sans même réfléchir, incapable de retenir cette remarque.
— Sarah…
Il s’avança légèrement, attrapa une chaise qu’il plaça en face de moi avant de s’asseoir, comme s’il voulait absolument que je reste.
— Je comptais t’en parler… mes parents sont persuadés que c’est ce qu’il me faut, une fille de bonne famille, quelqu’un qui correspond à leur image…
Je laissai échapper un rire ironique, ses mots me semblant trop calculés.
— Ta mère m’a parlé ce soir-là…
Son visage se figea immédiatement.
— Pourquoi m’avoir menti sur tes relations passées… ?
Ma voix était plus basse, mais bien plus lourde.
— Tu me répétais sans arrêt qu’il ne fallait jamais mentir, qu’il fallait toujours se dire les choses, ne rien cacher… alors pourquoi dire tout ça si tu n’es même pas capable de le respecter ?
Un silence s’installa.
— As-tu eu d’autres relations, Theo… ?
Il ne répondit pas.
— Pourquoi avoir menti… ?
— Je pensais que ça t’aurait dérangée…
— En quoi ça m’aurait dérangée ?
— Alors pardonne-moi… on peut recommencer de zéro…
Je sentis immédiatement la colère monter.
— Comment tu peux avoir le toupet de dire ça… j’en ai assez entendu.
Je me redressai brusquement, prête à partir.
— Sarah…
Il m’attrapa par le bras.
Je tentai immédiatement de me dégager.
— Ne me touche pas…
Je retenais mes larmes.
— Laisse-moi me rattraper… laisse-moi une chance, je t’en prie… tu ne le regretteras pas…
Je me retournai malgré moi.
En voyant les larmes couler sur ses joues, je m’attendais à ressentir quelque chose.
Mais rien.
Pire encore…
Du dégoût.
— À combien de femmes as-tu promis de les aimer pour finir par leur briser le cœur, Theo… ?
Il resta silencieux.
— Lâche mon bras maintenant… je pense en avoir assez entendu.
— NON… tu vas m’écouter, oui ? lança-t-il d’un ton brusque en resserrant soudainement sa prise sur mon poignet, me tirant légèrement vers lui avec une force qu’il ne semblait même plus contrôler.
Je fus surprise par la violence du geste, mon corps basculant légèrement en avant alors que j’essayais instinctivement de me dégager, mais plus je tentais de retirer mon bras, plus ses doigts se refermaient autour de mon poignet, comme s’il refusait inconsciemment de me laisser partir.
— Theo… lâche-moi…
Ma voix était encore posée au début, mais elle commençait déjà à trembler légèrement, trahissant une tension qui montait sans que je puisse réellement la contenir.
— Écoute-moi au moins une fois ! cria-t-il en haussant la voix comme il ne l’avait jamais fait auparavant, ses mots résonnant dans la pièce d’une manière bien trop brutale pour ce que j’avais l’habitude d’entendre de sa part.
Le ton qu’il employait, la manière dont il me regardait, tout semblait différent, comme si je faisais face à quelqu’un d’autre pendant quelques secondes, et cette simple pensée suffit à faire naître en moi une première vague d’incompréhension.
— Theo… arrête…
J’essayais encore de rester calme, de garder le contrôle, mais lui continuait de parler sans réellement m’écouter, enchaînant ses phrases avec une nervosité de plus en plus visible, comme si tout ce qu’il retenait depuis plusieurs jours sortait d’un seul coup, sans filtre et sans mesure.
Et c’est à ce moment-là que quelque chose changea en moi.
Ce n’était pas seulement de la peur.
C’était une sensation plus profonde, plus étrange, qui ne ressemblait pas à une réaction normale, comme si mon corps réagissait à une situation qui dépassait largement ce que je vivais réellement à cet instant précis.
— Lâche-moi…
Cette fois, ma voix tremblait clairement, et malgré mes efforts pour reprendre le contrôle, je sentais cette sensation s’installer de plus en plus fortement en moi, comme une pression qui montait lentement dans ma poitrine, remontait jusqu’à ma gorge et bloquait progressivement ma respiration.
Et avec cette sensation…
Des images commencèrent à apparaître.
Brèves.
Désordonnées.
Une jeune fille.
Recroquevillée sur elle-même.
En train de pleurer.
Ses épaules tremblaient.
Ses mains essayaient de se dégager de quelque chose que je ne voyais pas clairement.
Je clignai des yeux, complètement perdue, incapable de comprendre ce qui était en train de se passer dans ma tête, parce que je savais que ces images ne m’appartenaient pas.
Je ne reconnaissais rien.
Je n’avais jamais vécu ça.
Et pourtant, la sensation était bien réelle.
Beaucoup trop réelle.
— Je t’en supplie, Theo… lâche-moi…
Les larmes commencèrent à couler sans que je puisse les retenir, mon corps se mettant à trembler de manière incontrôlable alors que cette peur continuait de grandir, alimentée autant par la situation présente que par ces images qui défilaient dans mon esprit comme si elles cherchaient à s’imposer à moi.
Comme si ce que je ressentais ne venait pas entièrement de moi.
Comme si quelque chose d’autre, enfoui profondément, tentait de refaire surface sans que je puisse l’arrêter.
— Sarah… je suis désolé… je voulais pas te faire peur…
Sa voix avait changé, mais sa main, elle, ne s’était pas desserrée pour autant, comme s’il hésitait encore entre la retenir et la laisser partir, incapable de gérer ce qu’il venait de provoquer.
— Lâche-moi, Theo… je t’en supplie…
Mon corps tremblait encore, incapable de retrouver un rythme normal, et même sans bouger, je sentais toujours cette pression autour de mon poignet, cette présence qui maintenait le lien entre nous alors que moi, je voulais seulement m’éloigner.
Les images continuaient de défiler.
Toujours les mêmes.
Toujours cette fille.
Toujours cette peur.
Toujours cette sensation que tout cela ne venait pas de moi.
— Il me semble qu’elle t’a demandé de la lâcher....
La voix tomba dans la pièce avec calme, mais elle coupa instantanément tout le reste.
Une main se posa sur celle de Theo, fermement, sans brutalité mais avec suffisamment d’assurance, de force pour lui faire comprendre qu’il devait lâcher prise.
Cette fois, la pression disparut.
Mon poignet retrouva enfin sa liberté, mais mon corps, lui, mit plusieurs secondes à suivre.
— Nous sommes en pleine conversation…, répondit Theo, encore tendu.
— C’est pas vraiment l’impression que ça donnait, encore une fois..
reprit Adrien sans le quitter des yeux.
Mon regard se posa sur lui.
Contrairement à Theo, il n’élevait pas la voix, mais quelque chose dans son regard suffisait largement à imposer le silence.
— Je te conseille de t’en aller avant que je ne m’énerve davantage.
Le ton était posé.
Mais il n’y avait aucune hésitation.
Theo me regarda une dernière fois, visiblement partagé entre la frustration et une forme de culpabilité.
— Désolé Sarah…
Il finit par lâcher complètement la situation et sortit, refermant la porte derrière lui.
Le silence retomba aussitôt.
Je restai immobile quelques secondes, encore perdue entre ce qui venait de se passer et ce que je venais de ressentir.
— Tu as la mauvaise habitude de venir quand ça ne va pas…, lâchai-je en essayant de reprendre contenance malgré tout ce qui venait de se passer quelques secondes plus tôt.
— C’est vrai… trois fois d’affilée, répondit-il calmement, son attitude déjà plus détendue, comme s’il venait volontairement de faire retomber la pression.
Je pris une légère inspiration avant de hocher la tête, essayant de me convaincre que tout allait bien.
— Ça va… ? me demanda-t-il ensuite d’un ton plus posé.
— Oui, ne t’inquiète pas…
Son regard se détourna alors de moi pour se poser sur le tableau que j’avais laissé sur la table, comme si son attention avait été attirée naturellement par les couleurs encore fraîches.
— Je comprends mieux pourquoi il t’a demandé de participer au concours.
Je haussai légèrement les épaules, un peu gênée.
— Mouais… c’est pas grand-chose… ce n’est même pas ma meilleure peinture, repris-je en essayant de minimiser, même si au fond je savais qu’elle n’était pas si simple qu’elle en avait l’air.
Je passai une main dans mes cheveux avant d’ajouter :
— Je me suis contentée de verser cinq couleurs différentes sur la toile, puis de faire tourner le tableau dans tous les sens jusqu’à obtenir ce résultat… rien de très technique en soi.
Je marquai une légère pause avant de continuer, un peu plus sérieusement :
— Les couleurs se mélangent entre elles sans vraiment suivre de logique… un peu comme une vie où tout finit par s’entrecroiser sans qu’on puisse vraiment contrôler ce qui arrive.
En observant la toile un peu plus attentivement, on pouvait presque y voir des contrastes, des oppositions, des zones où les couleurs semblaient lutter pour garder leur identité, tandis qu’au centre, leurs mélanges donnaient naissance à quelque chose de totalement différent, presque plus vivant.
— Effectivement… c’est un joli tableau, dit-il simplement.
— Oui…, répondis-je doucement.
Je me retournai alors vers lui, et sans vraiment m’en rendre compte, mon regard plongea directement dans le sien, comme s’il m’observait déjà depuis un moment.
— C’est marrant… la couleur de tes yeux.
— Oui, ils sont violets, c’est rare ! Je suis exceptionnel, lança-t-il avec un clin d’œil, visiblement amusé par sa propre remarque.
Je levai légèrement les yeux au ciel.
— Ça va, les chevilles, pas trop gonflées ?
Il laissa échapper un petit rire avant de se rapprocher de la table pour recouvrir complètement la toile que j’avais laissée à moitié protégée, prenant soin de la couvrir correctement pour éviter qu’elle ne prenne la poussière.
— Merci, Adrien…
— Je n’ai fait que recouvrir une toile, répondit-il simplement.
Je marquai une légère hésitation avant d’ajouter, plus sincèrement :
— Merci pour Theo…
Il ne répondit pas tout de suite. Son regard se posa sur moi, puis il s’approcha légèrement, réduisant la distance entre nous sans que je m’y attende.
Il attrapa doucement une mèche de mes cheveux entre ses doigts.
— C’est une coloration ?
— Comment… euh… je…
Je perdis mes mots pendant une seconde, complètement prise au dépourvu par la question et par sa proximité.
Il relâcha mes cheveux presque aussitôt, comme s’il venait simplement de confirmer quelque chose.
— Ils ont sûrement repoussé… tes racines sont blanches.
Mon cœur manqua un battement.
Je me tournai immédiatement vers le miroir derrière lui et m’en approchai, cherchant à voir ce qu’il venait de remarquer.
— Désolée… je dois y aller…, lâchai-je rapidement, sentant une légère panique monter sans vraiment savoir comment la cacher.
Il me regarda quelques secondes de plus avant de hocher la tête.
— À plus tard, lança-t-il avec un sourire qui, pour une fois, semblait totalement sincère.
— Encore merci… à demain.
— À demain.
J’enfilai rapidement ma capuche avant de sortir, essayant de cacher au maximum ce qu’il venait de remarquer, puis je retournai en cours comme si de rien n’était.
Une fois arrivée, je demandai à sortir un peu plus tôt, prétextant un léger malaise, ce que la professeure accepta sans poser de questions.
Dès que je rentrai à la maison, je retirai mes chaussures à la hâte, jetai mon sac dans l’entrée et montai directement à l’étage sans prendre le temps de réfléchir.
Je me précipitai dans la salle de bain.
Je retirai ma capuche devant le miroir.
Et là…
Mes cheveux avaient déjà repris leur couleur d’origine.
Un blanc pur.
Uniforme.
Comme s’ils n’avaient jamais été différents.
— Oh… c’est une nouvelle couleur ?
Je me retournai brusquement, surprise.
Inès était là, appuyée contre l’encadrement de la porte, les bras croisés, visiblement aussi intriguée que moi.
— Mais qu’est-ce que tu fais là ??
— Bah… tu m’as donné le double des clés, je suis venue te déposer ton pupitre en voiture…, répondit-elle simplement avant de plisser légèrement les yeux.
Puis son regard revint immédiatement sur mes cheveux.
— Mais… comment t’as fait une couleur en si peu de temps ?
Je restai silencieuse, incapable de trouver une réponse qui tienne la route.
— Sarah…
Son ton changea légèrement.
— Il se passe quoi ?
À cet instant, Sarah inspira longuement en repensant à toute cette journée, entre ces souvenirs qui n’étaient pas les siens, la réaction de Theo, et ses cheveux qui venaient de reprendre leur couleur d’origine sans aucune explication. Elle resta quelques secondes silencieuse, le regard posé sur Inès, une boule au ventre en pensant à ce qu’elle devait lui dire… ou peut-être lui cacher.
Elle hésita encore un instant, puis finit par relever les yeux vers elle.
— Inès… on peut s’asseoir ? C’est long à expliquer.

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