Le café de la place, chapitre II
Niché non loin de la rue de la Goutte d’Or et de la place Polonceau, le café du gros Léon ne commençait vraiment à s’animer que pour l’apéritif, sur les coups de midi. Les ouvriers, les facteurs, tout le monde arrivait en même temps pour tenter d’approcher le comptoir. Pour le gros Léon, c’était le coup de feu. Il était au service partout à la fois, tirant les doses de pastis pour les uns, remontant les bouteilles de Sauvignon de la cave pour les autres... Le blanc-cassis était l’apéritif le plus consommé à cette heure-là, suivi de près par le Ricard ou le 51 selon les goûts. La bière, quant à elle, marquait une pause pour ne redémarrer que vers la fin de l’après-midi, à l’heure où les mécanos sortaient des ateliers, les zingueurs descendaient des toits, les plombiers remontaient des caves...
Une fois leurs gosiers correctement lubrifiés, les laborieux s’éclipsaient pour aller casser la croûte entre collègues, à l’endroit même où ils œuvraient. Ils revenaient une demi-heure plus tard pour le pousse-café. Le Gros Léon transpirait à grosses gouttes en arrosant les petits noirs à la chaîne. Enfin, les travailleurs retournaient au turbin. Le café retrouvait son calme, sans que pour cela, Léon ne se décidât à passer la serpillière.
— Je sais pas comment tu fais Léon, avec ton gros bide, s’inquiéta Mimile, toujours vissé à sa place. Comment tu tiens, à plus de quarante carats, tout seul derrière le bar ? Tu devrais prendre une serveuse ! En plus, ça mettrait un peu de gaieté dans le rade...
— C’est vrai, enchaîna Maurice, ça manque sérieusement de femme ici !
— Bah, fit le tenancier, depuis quinze piges que Claudine est passée, je tiens bien le coup... En plus, le boulot ça m’empêche de trop penser. Je vous écoute et ça me suffit.
— Ouais, continua Mimile, mais tu vieilliras... T’auras besoin de quelqu’un.
Léon interrogea à la cantonade :
— Vous croyez réellement qu’une femme viendrait s’échouer ici, pour torcher vos godets ? Qu’elle accepterait de voir tous les jours vos gueules de poivrots ?
— On sait jamais, Léon. Et pis d’abord, on n’est pas des poivrots, mais des alcooliques impénitents. C’est mon toubib qui me l’a dit et lui au moins, il sait ce qu’il dit ! Alors, pour la serveuse ? T’y penses ?
— Eh ben oui ! j’y pense. Et plus que tu crois Mimile, fit Léon en souriant timidement d’un petit air emprunté, j’y pense !
Je me décidai à prendre la parole, brandissant mon journal, je m’adressai à Léon :
— Tiens, tu n’as qu’à regarder dans la page des petites annonces, y a plein de nanas qui cherchent du boulot ! Ton bistrot marche bien, tu pourrais la payer sans problème, la serveuse...
— Fais voir, dit-il en empoignant mon canard.
— T’en prendras une jeune, bien roulée et pas sauvage, recommanda Maurice.
— Dis-donc, toi ! s’énerva le gargotier, t’as oublié ton éducation dans les tinettes ? Si j’embauche une serveuse, c’est pas pour que vous vous frottiez le poireau en la reluquant ! Bande de salauds ! Et toi, Maurice ? Qu’est-ce qu’elle dirait ta régulière si elle apprenait que tu vises les pouliches, à ton âge ? Bientôt soixante balais et ça voudrait jouer les jeunes loups !
— Ce que j’en disais moi... C’est juste manière de dire...
— Ben justement, tes manières, t’es pas obligé de les mettre en pratique sur mon personnel !
— Ton personnel, ton personnel ?... Elle est même pas encore embauchée notre serveuse ! Répliqua le goujat.
— Votre serveuse ? Elle est pas à vous ! Ici, c’est moi le patron, c’est ma serveuse, éructa Léon en insistant puissamment sur les adjectifs possessifs.
Je m’empressais de noter cet échange hautement truculent, je réglai de bon cœur mes douze ballons de Côte-du-Rhône. Finalement, je pris la fuite juste avant l’arrivée de la cohue des ouvriers. Il allait être dix-huit heures, l’heure des bières, de la fumée des gauloises et des bavardages stériles et incohérents.
A suivre...

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