Le café de la place, chapitre III

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Léon, il avait des façons bien à lui. Quand il avait une idée en tête, il se la grattait frénétiquement. Chez lui, les idées, c’était comme les poux, il n’en avait pas souvent, mais quand l’une d’elles se mettait à trotter dans sa cafetière, elle s’y cramponnait infiniment. J’avais bien remarqué que notre tavernier avait changé, mine de rien. Il pensait, envisageait, calculait... Léon avait un projet, et il semblait résolu à le réaliser. Au bout de quelques jours, alors que nous étions seuls dans le bistrot, je finis par lui demander :

— Qu’est-ce qui te chiffonne, Léon ? T’as l’air tout chose en ce moment...

— Ça se voit tant que ça ?

— Ben un peu que ça se voit, ça s’entend, et même, ça se sent !

— Tu vois René, j’ai bien réfléchi à propos d’embaucher une serveuse, à temps complet...

— Ah ! Quand même ! Allez, explique-toi.

— Ben, comme on arrive aux vacances, je vais fermer une semaine...

— C’est pas vrai ? Tu pars en vacances ? Ça alors ! T’as jamais fermé depuis qu’on se connait... Tu comptes aller où ?

— J’ai loué une piaule du côté d’Aix-en-Provence, pour une huitaine...

— Et c’est la serveuse qui va gérer le bistrot pendant que tu vas te dorer la pilule au soleil ? Tu crois qu’elle va assurer, avec tous les marlous du coin ?

— Non non ! corrigea-t-il prestement, t’as pas bien pigé. Je corresponds avec une jeune femme qui cherche un boulot de serveuse... J’ai suivi ton conseil, j’ai épluché les petites annonces de France-Soir et j’ai trouvé le profil d’une personne intéressante, je l’ai appelée, on a discuté de tout de rien, du café de la place... Je lui ai proposé de venir me voir pour le poste... Bon, elle pouvait pas trop venir de suite, du fait qu’elle crèche à Aix-en-Provence, c’est dans le Sud, vers Marseille...

— Oui, je connais un peu... Et donc ?

— Alors, j’ai carrément décidé d’aller la voir, sur place. Un gros coup de tête ! Je descends là-bas à la fin du mois, avec les aoûtiens !

— Avec ta deux-chevaux ? t’as pas peur !

— Et le train ? c’est pas pour les chiens ! Je prendrai le métro jusqu’à la gare.

— Vas-y à pied, ça te ferait du bien...

— Mais c’est pas à la Gare du Nord, Aix-en-Provence, c’est à la Gare du Sud, c’est encore plus loin que la Gare Saint-Lazare. A pied, avec mon poids... T’y penses pas ?

— Donc, si j’ai bien tout capté, tu descends à Aix, tu vas faire une bronzette et tu nous ramènes la donzelle illico ?

— T’as le don des raccourcis, René, mais t’as raison, c’est un peu ça l’idée.

— Et tu te demandes pas pourquoi une frangine du Midi viendrait s’encalminer ici, pour bosser dans un bistrot du dix-huitième ?

— On a bien parlé au téléphone, elle est très sympa. On s’est entendu tout de suite. Elle m’a envoyé des photos, elle est très bien... Ce qui la déciderait, je pense que c’est le salaire que je lui ai proposé. Comme elle est libre, ça la dérange pas de monter à Paris.

— Elle est très bien... Entendez-vous ça ? Ben mon Léon ! T’as déjà des égards pour ton employée !

— Elle se prénomme Lisa, s’il te plait, ébruite pas l’affaire pour le moment, y a encore rien de fait. Je vais annoncer dès ce soir, la fermeture provisoire de l’établissement à la fin du mois, pour cause de vacances.

— Compte sur moi Léon. Ils ne vont pas en revenir les autres ! Ça va être une grande première pour eux aussi...

Le premier août, après avoir pris un bain complet (il ne se trempait jamais dans l’eau, le cochon), enfilé une liquette propre et un costard repassé au pressing, comme promis Léon tira le rideau de son café ; avec un peu de mal toutefois, car le vieux rouleau métallique rouillé n’avait pas été actionné depuis des lustres. Pour la première fois, les habitués resteraient devant leur bistrot, l’air hébété, ne sachant pas où aller pour leur rincette matinale. Léon avait posé un petit panneau pour signaler la fermeture de son débit de boisson et surtout pour indiquer, en cas de besoin impératif, l’adresse du troquet le plus proche. On ne peut quand même pas laisser les gens mourir de soif !

Il n'y avait pas grand-monde devant le café de la place, ce matin-là, la plus grande partie des ouvriers avait rangé les clarinettes pour aller s’agglomérer collectivement sur les plages de la Côte-d’Azur ou de l’Atlantique. Notre brave cafetier se laissa porter par la marée des estivants, de la gare de Lyon jusqu’à Aix-en-Provence où Lisa était venue l’accueillir. Il la reconnut immédiatement grâce aux photos qu’elle lui avait envoyées. En la découvrant, Léon faillit tomber à la renverse, et pour cause... Lisa était une jeune femme d’une beauté renversante !

En état de sidération, il finit par la détailler de la tête aux pieds : son visage avait la finesse et les traits réguliers des beautés romaines, sa chevelure dorée ondulait voluptueusement dans les courants d’air. Elle portait une jolie robe d’été, légère et fleurie, dont la jupe évasée, grâce à l’agréable petite brise du quai, révélait les formes d’un corps parfait. Avec ses petits escarpins rouges, plutôt qu’elle ne marchait, la belle Lisa* dansait.

A suivre...

La belle Lisa : Un clin d’œil à la belle Lisa Macquart, cf. Le ventre de Paris. Emile Zola

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