29. Ayah

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Remarque: ce chapitre suit directement le précédent. Je ne l'ai coupé ici que pour m'adapter au format court d'ADA.

Ils continuèrent de manger calmement, plongés dans leurs pensées.

« Puis-je vous demander autre chose ? » interrogea Ayah, après un moment.

Elle devait à tout prix profiter de ce moment pour en apprendre plus. Le Maître de la Citadelle était la personne la plus apte de tous les royaumes de Menaskalig à lui apprendre des choses.

« Bien sûr, toujours. »

« Puisque vous venez de le mentionner, que savez-vous sur le Voile ? Ça semble être quelque chose d’important et pourtant nulle part il n’est expliqué ce que c’est, ni s’il existe vraiment, encore moins où il se trouve. Simplement des mentions par ci, par là. »

« Tes parents ne t’ont jamais parlé du Voile ? »

Ayah fit non de la tête. Elle en avait entendu parler dans les histoires des conteurs, dans certaines expressions, mais c’était tout. Il prit une bouchée de son plat puis continua :

« Le Voile est bien réel, situé à la limite nord de notre Royaume. Personne ne sait ce que c’est, ni ce qu’il se cache au-delà. Des milliers d’hommes ont tenté d’élucider son mystère et ont péri en essayant. Tout être qui pénètre au-delà de ce voile n’en revient jamais. Il est même de tradition de s’en servir comme châtiment pour punir les dangereux criminels et les Kaaïns. Il y a mention de ce Voile depuis des centaines d’années. »

Ayah attendit, absorbant ses paroles, mais il ne rajouta rien de plus.

« Avez-vous une théorie à ce sujet ? »

Le vieil homme l’observa, l’air de réfléchir.

« Beaucoup pensent qu’il a toujours été là, que ce Voile est la limite physique entre le monde des morts et celui des vivants. Au-delà s’étendrait le territoire infini de la Mort. Du côté de Cricks, on pense que par-delà le Voile se cache l’éternel monde des Démons, ennemis des Dieux que sont les Anges. Mais… je ne pense pas que tout ceci soit vrai. »

Le vieil homme hésita encore un moment puis se leva. Il se dirigea vers une étagère remplie de livre. Il poussa deux livres et un troisième, plus petit, apparut entre les deux. Il le prit et le posa délicatement sur la table. L’ouvrage semblait ancestral. Il l’ouvrit, tourna les feuilles doucement et le bascula vers Ayah une fois arrivé aux pages qu’il cherchait. Sous ses yeux se dessinait une carte. La page de droite était pratiquement entièrement effacée et n’était pas lisible. L’autre partie cependant, était partiellement claire.

Elle ne reconnut pas tout de suite le territoire qu’elle décrivait. Une île, l’île de Sinaar, était dessinée au nord de la carte. A côté s’étendait un territoire vaste, le royaume de Jenna, peuplé de multitudes de cités et de villages. Une montagne s’élevait à l’est de ce territoire du nord. Elle eut du mal à déchiffrer le nom. Il était un peu effacé. Elle s’approcha et parvient à déchiffrer les lettres : Montagne de Bahos.

Tous ces noms, ces territoires, semblaient familiers et en même temps inconnus. Elle continua son exploration de la carte. Plus elle l’examinait, plus elle reconnaissait des choses. En fait, tout ce qui était au sud du Royaume de Jenna décrivait les trois Royaumes de Menaskalig. Tout en bas de la carte, elle reconnut avec quasi-certitude les Terres Sauvages. Seulement, au lieu d’être les étendues désertiques qu’on connaissait aujourd’hui, elles étaient là traversées par des lacs et des rivières, peuplés de toute part de cités et de villages. Ce territoire semblait aussi bien plus vaste que celui habituellement dessiné sur les cartes.

Elle s’attarda de nouveau sur les terres du nord. Tout ce qui était au-dessus des Terres Sauvages semblait correspondre à la géographie actuelle de Menaskalig sauf cette zone-ci. Elle réfléchit puis comprit soudain : tous ces territoires inconnus au nord, c’était là où s’étendait aujourd’hui le Voile des Ames Perdues. Elle leva les yeux vers le maître, stupéfaite par sa découverte. Il sourit en voyant son regard.

« D’après cette carte, il y a des centaines d’années, il y avait au nord de notre royaume un territoire densément peuplé, puissant et prospère. »

« Je n’avais jamais vu ça. » répliqua Ayah, émerveillée. « Il n’y a aucune mention d’un Royaume de Jenna nul part. Et cette montagne de Bahos, elle semble s’élever plus haut que la Montagne Sombre du Lyis, et pourtant il est communément admis que cette dernière est la plus haute montagne de nos terres. »

Le vieil homme écarquilla les yeux et marmonna d’un air interrogateur.

« Royaume de Jenna ? Montagne de … »

Il se pencha sur la carte puis dévisagea Ayah, l’air stupéfait. Elle fronça les sourcils ne comprenant pas sa réaction.

« Tu… Tu arrives à lire ce qu’il y a écrit ? Tu sais lire ce langage ? »

Ayah se figea. Elle s’aperçut soudain que la carte était écrite dans une langue qu’elle n’avait jamais vue auparavant. Ses symboles, délicats, écrits à la main, étaient fort différents du Lyissien classique. Comment pouvait-elle lui expliquer cela ? Quelle idiote. Elle aurait dû être plus prudente.

« Je... je ne sais pas comment… Je ne comprends pas. Je... »

Elle se tut. Elle ne savait pas quoi dire. Il n’y avait rien à dire. Le vieil homme allait comprendre qu’elle était une Kaaïn, un monstre. Elle le savait, son petit séjour à la Citadelle légendaire était terminé. Elle sentit ses mains trembler. Le vieil homme s’approcha, et alors qu’elle pensait qu’il la jetterait dehors, comme son père avant lui, il lui prit la main et déclara, la voix pleine d’émotion :

« Les dieux t’ont envoyée, j’en suis certain, c’est la seule explication. Cela fait quinze ans que j’essaye de le déchiffrer… » Il lâcha sa main et l’observa, les yeux pleins d’espoirs. « Ce livre est plus précieux que ce que tu peux imaginer. Sa datation permet de le situer à au moins 100 AT. 100 AT ! Te rends-tu compte de ce que cela signifie ? Ce manuscrit renferme sans doute des secrets millénaires, probablement sur la Terreur Éternelle ! Tous les livres écrit avant traité ont été détruit, celui-ci est l’un des rares, peut-être le seul ayant survécu à la purge post-Traité. J’ai collaboré avec des dizaines Feis Nona, des dizaines de spécialistes de langues anciennes pour m’aider à le comprendre. Tous ont abandonné. Tous sauf moi… et te voilà, surgissant de nulle part, avec la capacité de comprendre ce langage. C’est un miracle. »

Il retourna vers le livre et s’empressa de tourner les pages. Il s’arrêta au hasard sur un passage au début du manuscrit et lui demanda de lire. Ayah était toujours abasourdie.

« Est ce que tout va bien mon enfant ? » lui demanda le vieil homme, le regard inquiet.

Elle s'aperçut qu’elle était toujours immobilisée sur place, choquée. Elle s’était déjà imaginée jetée à nouveau dans des cachots sombres et terrifiants. L’effrayée s’excusa et se concentra sur la page ouverte devant elle. Certaines parties étaient effacées, illisibles, d’autres étaient comme calcifiées, à peine déchiffrables. Quelques passages cependant, paraissaient plus claires, mais elle ne comprenait pas bien le sens de ce qu’elle lisait. Il était mention de Lunsor, puissante et sombre. On parlait de guerre, de nombreux morts. Puis d’une phrase à une autre, on décrivait un lac pour ensuite revenir à la Lunsor. Ayah ne voyait pas de liens entre les phrases tant les idées de l’auteur semblaient chaotiques et vide de sens. Elle n’avait jamais lu un livre semblable. Elle retranscrivit la page au vieil homme qui absorbait ses mots, ébloui.

Il se retourna et disparut dans sa chambre. Comment se fait-il qu’elle savait lire ce langage mystérieux ? Ayah tourna la page et continua sa lecture. Souvent, à cause de mots effacés, de phrases manquantes, elle devait deviner, interpréter les choses. Pourtant, étrangement, quelque chose l’attirait dans ces lignes. Une fois happée, arrêter sa lecture était difficile. Elle n’entendit même pas le vieil homme l’appeler alors qu’il se tenait juste devant elle.

« Fascinant n’est-ce pas ? » dit-il au bout d’un moment, un énorme sourire aux lèvres.

Elle arracha enfin ses yeux du livre et vit que le moine lui tendait un parchemin.

« J’aimerais te proposer un contrat. Comme tu l’as compris, ton don est exceptionnellement précieux. Je te propose de vivre ici, tu auras ta propre chambre, tu seras nourrie, logée, payé généreusement. Tu n’es pas obligé de prendre le statut de Feis Nona. Personne ne peut être forcé à prendre ce rôle. »

Ayah le dévisagea, surprise. Ce n’était pas possible. Lui offrait-il là un endroit où vivre en plus d’un travail à la Citadelle ? Elle serait clairement bien mieux payée que dans le magasin de Gilda. Ainsi, elle pourrait louer un vrai logement pour Raven et certains de ces amis… Son cœur se remplit d’espoir. Tout ceci était trop beau pour être vrai : où était le piège ?

« Que voulez-vous en retour ? »

« Je ne demande rien de plus qu’une traduction de ce manuscrit. Cependant, tout ce que tu auras lu, que ce soit de cet ouvrage ou d’autres ouvrage de la Citadelle, demeureront secret. Tout ce que tu apprendras de ce livre, les connaissances qu’il contient, appartiendront à cette Citadelle. » Il s’arrêta un moment, voyant son regard perdu. « Prend ton temps, tu n’as pas à te presser pour prendre une décision. »

Elle n’y croyait pas. La Citadelle était un endroit sacré dans les trois royaumes. Seul les Feis Nona pouvait y pénétrer. Tout ce qu’on lui demandait faire, c’était traduire un livre ancestral qui la captivait déjà. Elle voyait dans les yeux du vieil homme un espoir immense et comprit: il serait capable de la supplier pour qu’elle accepte.

Mais elle devait protéger ses arrières ; lire un langage inconnu, ce n’était pas exactement quelque chose d’anodin. Ce qui s’était passé à Askapor ne devait plus jamais se reproduire. Personne ne devait savoir ce dont elle était capable. Personne ne devait ne serait-ce que suspecter ce qu’elle était vraiment, personne d’autre que le vieil homme qui se tenait devant elle. Elle était trop précieuse pour lui et les contrats de la Citadelle étaient connu pour être inviolables.

« J’accepte votre proposition avec une condition tout de même : personne ne doit savoir que je peux lire ce langage, que je suis celle qui a traduit ce livre. J’aimerais rester anonyme. »

Sans rien dire, le vieil homme reprit le contrat et s’empressa d’y ajouta une phrase. C’était fait.

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