64. Ayah

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Ayah avait essayé à plusieurs reprises de revoir Uraura, en vain. Après une ennième tentative, elle retourna du palais, déçue. On ne laissait plus personne pénétrer les cachots. Elle avait entendu des rumeurs qu’ils allaient la déplacer ailleurs mais personne ne savait où ni quand. Elle craignait qu’elle ne puisse plus la revoir. Il fallait en parler au maitre ou à Samaël, mais Lira lui avait appris que son ami s’était disputé avec son père encore une fois et avait quitté Lyisstad. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ça. Il reviendrait tôt ou tard.

Ayah retourna à la Citadelle et monta jusqu’aux chambres du maitre. Elle ouvrit le tiroir où était caché le journal du dragon et hésita à reprendre sa lecture. Mais Ayah ne sentait pas encore prête. Le dernier chapitre l’avait tant chamboulée qu’elle n’avait cessé de faire des cauchemars des cachots de la Tour. Elle ne voulait plus y repenser. Elle ferma le tiroir et soupira. Peut-être la lune suivante.

Elle décida finalement de se rendre au magasin de livres de Gilda, ésperant que celle-ci ait obtenue plus de réponses depuis leur dernière discussion quelques semaines plus tot. Arrivant devant le magasin, elle entra. La libraire était là, tranquillement assise derrière son comptoir. Lorsqu’elle l’aperçut, celle-ci se leva, un large sourire aux lèvres :

« Ayah ! Comment vas-tu ? Viens, assieds-toi. »

Comme à son habitude, Gilda apporta un plateau de thé et de petits biscuits. Ayah la remercia, ravie de gouter ses délicieux petits biscuits au beurre.

« Comment allez-vous ? Les affaires vont bien ? »

La vieille dame hocha la tête.

« Merveilleusement bien grâce à ton organisation fantastique ! »

« Oh mais non, c’est surtout grâce à votre collection unique de manuscrits anciens et nouveau ! »

Elle prit une bouchée de ses biscuits préférés et savoura le goût pendant un moment.

« Alors, avez-vous appris quelque chose de nouveau ? »

« Et bien, il semblerait que nous ne sommes pas les seules à avoir remarqué d’étranges évènements, des choses inexplicables, en relation avec le maître. »

« Oh, vraiment ? »

« On m’a rapporté que celui-ci part souvent au Brahaum ou au Cricks, rencontrer les rois, les princes, les seigneurs et autres importants commerçants des royaumes voisins. Ce qui est étrange est qu’il semble toujours se passer quelque chose de majeur après ses visites. »

« C’est à dire ? »

« Comme tu le sais probablement déjà, les tensions ne cessent de croitre entre le Brahaum et le Royaume du Cricks. Cela a commencé il y a plus de quinze ans, lorsque les deux fils du Roi de Cricks dont le prince héritier, ont été assassinés dans la frontière entre les deux royaumes. Figure-toi qu’à peine quelques lunes avant cette attaque, le maitre était en visite à la cité royale de Cricks. »

« Je ne comprends pas en quoi c’est pertinent de… »

Gilda leva la main, lui indiquant qu’elle n’avait pas fini. Ayah se tut.

« Autre chose : Il y a environ sept ans, le frère de la Reine de Brahaum a été empoisonné alors qu’il rencontrait un des représentants du Royaume de Cricks. La guerre a failli éclater à ce moment-là mais ils ont fini par trouvé le coupable : c’était un des servants présent le soir de leur rencontre. La reine du Brahaum fut prise de rage et lui a fracassé le crane avec un marteau avant qu’ils n’aient pu lui demander quoique ce soit de plus. Cette histoire est suffisamment connue pour avoir attiré l’attention de plusieurs personnes. J’ai ainsi découvert que quelques semaines avant l’empoisonnement de son frère, le maitre avait rendu visite à la reine de Brahaum. »

Ayah avait entendu parlé de l’assassinat des fils du Roi de Cricks ainsi que le frère de la Reine, il y a plusieurs années de cela. Mais elle ignorait les visites du maître.

« Tout cela ne veut rien dire : il n’y avait peut-être aucun lien entre ces événements si espacé dans le temps. »

« Je l’entends bien, mais je ne te donne là que quelques exemples. En voilà un autre : Le maitre était il y a peu de temps à Myriat, une puissante cité du royaume de Cricks. Quelques lunes plus tard, le Roi de Cricks a été empoisonné. Il est mourant »

« Myriat n’est pas proche de la cité royale, cela ne prouve rien »

« Sais-tu qui le maitre a rencontré là-bas, mon enfant ? » Elle fit non de la tête. « Le prince héritier, Gödrik. »

Ayah la regardait, pensive, alors qu'elle prenait une autre gorgée de son thé. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Était-elle en train d’insinuer que le maitre et le prince Gödrik étaient derrière l’empoisonnement du Roi ?

« Je ne comprends pas le lien entre tous ces évènements. Et, qu’est-ce que le maitre gagnerait à faire tomber le Roi actuel de Cricks, tuer ses enfants ou à faire assassiner le frère de la reine de Brahaum ? »

« Et bien, je ne pense pas que faire tomber l’un ou l’autre Roi ou reine est ce qui l’intéresse » répondit la libraire. « La plupart des choses qu’il aurait faites jusque-là, que j’ai pu noter en tout cas, indiquait une seule chose : il veut provoquer une guerre entre le royaume de Cricks et celui de Brahaum. Bien sûr, tout cela n’est que pure spéculation. »

Ayah réfléchit.

« Pourquoi chercherait-il la guerre ? »

« Penses-y un instant : qui gagnerait à voir éclater une guerre entre le Royaume de Brahaum et celui de Cricks ? »

Ayah réfléchit. La réponse lui sembla tout d’un coup si évidente.

« Le royaume de Lyis. »

Gilda acquiesça. Si cela était vrai, alors certaines choses semblaient plus logiques : cela expliquerait pourquoi le Roi de Lyis faisait tant confiance au maitre. Travaillaient-ils ensemble pour créer cette guerre de toute pièce ? C’est vrai que le Royaume de Lyis sortirait gagnant et encore plus fort d’une confrontation qui fragiliserait les royaumes voisins.

« C’est de la folie… » commença Ayah. « Si ceci est vrai, cela signifierait que le Maître complote tout ceci depuis plus de vingt ans. »

« Oui ce serait impressionnant et nécessiterait une planification et une organisation inimaginable. »

Si c’était effectivement ce que le Maître de la Citadelle et le Roi de Lyis préparaient, alors le plan pourrait bel et bien marcher et personne ne verrait jamais le lien avec le royaume de Lyis. C’était brillant. Risqué, mais brillant.

Ayah se leva, remercia Gilda et sortit du magasin. Elle avait le sentiment qu’à chaque fois qu’elle trouvait des réponses à ses questions, de nouvelles surgissaient. Et si tout ce que Gilda lui avait dit s’avérait vrai, y avait-il un lien avec le journal qu’elle traduisait ? En quoi un livre vieux de plusieurs siècles pouvait-il changer les choses aujourd’hui ? Ayah doutait toujours de son utilité.

Elle avait déjà soupçonné le maître d’être un réel maître en l’art de la manipulation mais désormais, elle remettait en question chacune de ses interactions avec lui. Elle alla même jusqu’à se demander s’il avait su, d’une façon ou d’une autre, qu’elle savait déchiffrer le livre à l’instant où il l’avait autorisée dans la Citadelle. Elle n’avait jamais compris pourquoi il avait été si gentil avec elle à ce moment-là. Mais c’était improbable. Il n’avait aucun moyen de savoir ce qu’elle pouvait faire, surtout puisqu’elle n’en était pas consciente elle-même. Tout ceci était complétement fou.

Le lendemain, elle se réveilla, fit sa toilette comme à son habitude et se dirigea vers la chambre du maître pour poursuivre sa lecture du journal. Plusieurs heures passèrent, obnubilée par le livre. Parfois, elle plongeait dans la vie de ce garçon et en sortait profondément marquée. Toute cette souffrance, toute cette injustice… Elle avait du mal à croire que cette personne avait réellement existait. Elle aussi, avait connu l’isolation et la souffrance mais pas de la même façon que lui. Ayah s’arrêta de lire et leva la tête vers la fenêtre. Il faisait beau aujourd’hui et décida de sortir se balader.

Pendant qu’elle marchait dans la rue de la cité, une petite fille et un garçon l’interpellèrent. Ils faisaient parties de son armée de petits espions. Elle les suivit jusqu’à son ancienne cabane abandonnée où un autre garçon les attendait. C’était là qu’elle retrouvait chaque semaine ses nouveaux petits alliés. Ils étaient particulièrement efficaces et discrets. Depuis qu’elle les avait pris sous son aile, la plupart n’avait plus besoin de voler quoique ce soit pour se nourrir. Elle essayait de les aider du mieux qu’elle pouvait et cherchait des maisons où ils pourraient trouver refuge et ne plus avoir à dormir dans la rue.

Le garçon qu’ils retrouvèrent dans la cabane était plus âgé qu’eux ; il devait avoir treize ou quatorze ans. Celui-ci l’informa qu’il travaillait dans une taverne isolée de la cité, la taverne de Dartos, et qu’il avait entendu quelques lunes auparavant une conversation qui pouvait l’intéresser. Il avait reconnu le Maître de la Citadelle mais il ne connaissait pas la femme avec qui il parlait, ne l’ayant jamais vue auparavant. Il répéta mot par mot toute la conversation à Ayah qui l’écoutait attentivement. Elle était éblouie par la précision de ce qu’il lui rapportait, et par sa mémoire épatante. Il ne semblait pas hésiter sur le moindre mot.

« Tu l’as bien entendu dire majesté ? » demanda-t-elle.

« Absolument. Ensuite elle lui a demandé de l’appeler Ofelia. »

Ayah savait qu’il n’y avait qu’une seule personne du nom d’Ofelia qu’on appellerait ‘‘majesté’’ et c’était la Reine du royaume de Cricks. Ce que le garçon lui raconta ensuite ne le surprit pas le moindre du monde : La reine prétendait que Gödrik n’était pas le fils du Roi de Cricks. Les paroles de Gidla résonnèrent alors dans sa tête : les fils du Roi avaient été assassinés il y a une dizaine d’année. Y avait-il là un lien avec le maître, avec Gödrik ? Et si l’assassinat du Roi était l’œuvre de Gödrik lui-même pour finalement accéder au trône ?

« Et à la fin, le maître a donné un papier avec l’adresse d’une personne de Lyisstad du nom d’Ali qui pourrait apparemment l’aider. Il n’a pas précisé comment. » conclut le petit.

Ayah se demanda qui était ce Ali dont le maître avait parlé. Elle était étonnée par la proposition du maître d’aider la reine après tout ce qu’elle avait appris. Pourquoi voudrait-il offrir de l’aide à la reine du royaume qu’il voulait plonger dans une guerre sanguinaire ?

Puis elle se figea : et si c’était un piège ? La seule façon d’en avoir le cœur net était de découvrir qui était Ali.

« As-tu pu lire l’adresse d’Ali ? »

Il fit non de la tête.

« Ce n’est pas grave. Merci pour tout, tu as fait un travail remarquable mon grand ! »

Elle lui donna une bourse conséquente de pièces qu’il prit avec un large sourire aux lèvres.

Ayah s’assit pour réfléchir. Qui pourrait en savoir plus sur Ali ? Si le maître pensait qu’il pouvait d’une façon ou d’une autre jouer un rôle crucial, peut-être était-il quelqu’un de connu dans la cité. Elle sourit puis elle sortit de la cabane après avoir remercié les autres enfants. Elle se dirigea vers le magasin de Sibylle. Si Ali était quelqu’un d’important dans la cité, cette dernière aurait sans aucun doute des informations sur lui.

Elle arriva devant sa boutique d’arme et entra. Sib était assise derrière le comptoir, une épée posée devant elle, un chiffon à la main. Elle était en train d’essuyer méticuleusement l’épée. Sib prenait soin de ses armes plus qu’elle ne prenait soin d’elle-même. Ses cheveux longs et constamment attachés en une tresse maladroite en attestaient l’hygiène douteuse. Depuis qu’elle l’avait rencontrée, Ayah ne l’avait jamais vu dans un accoutrement différent. Mais Sib ne s’en souciait guère. Comme elle lui disait souvent : ce n’est pas de beaux habits ou une jolie tête qui te sauveront de la décapitation. Elle était toujours vigilante, à l’affut d’une éventuelle attaque. Et elle n’avait pas totalement tort : Ayah avait appris par ses petits espions que Sibylle travaillait souvent avec de louches individus, des brigands, des bandits. Ils avaient même déjà surpris une rencontre entre elle et des Feis Nona.

« J'pensais qu'notre séance d’entrainement est que dans trois lunes » affirma Sib, les yeux toujours rivés sur son épée.

« C’est le cas. Je ne viens pas pour ça. »

Ayah s’approcha et observa ses mouvements, précis. Elle ne pensait pas Sib capable de délicatesse ou de douceur. Pourtant, elle passait ses mains sur la lame de métal comme si elle était faite en porcelaine, comme si elle pouvait se briser au moindre mouvement trop brusque.

« Que sais-tu sur un certain Ali ? »

Sibylle s’arrêta et leva les yeux vers elle, sourcils froncés.

« Ta des problèmes avec lui ? »

Elle avait donc vu juste : Sib le connaissait.

« Non. Je veux juste des informations. »

Sibylle la dévisagea longuement, puis prit l’épée et la remit à sa place dans la boutique.

« Ali est un mercenaire. »

Ayah fronça les sourcils. Alors ce n’était pas un piège ? Le maître avait conseillé la reine d’aller chez un mercenaire ? Voulait-il voir Gödrik mort ? Mais ça n’avait aucun sens. Comment un mercenaire du royaume de Lyis pouvait-il l’aider ?

« A-t-il un lien quelconque avec un autre royaume ? »

Sib se figea.

« Qu’est-ce que tu sais ? »

« Je ne sais rien, je ne fais qu’essayer de comprendre »

« Comprendre quoi ? » interrogea Sib, d’un ton sec.

« Je pensais qu’on ne posait pas ce genre de questions ici » affirma Ayah, surprise par son agressivité soudaine. Elle devait savoir quelque chose.

Sibylle la prit brusquement par le bras et la tira dans la pièce arrière.

« Écoutes-moi bien p’tite. Je sais qu’tu travailles dans la Citadelle et que tu y loges. Pourtant t’es pas une Feis Nona. Je sais pas comment c’est possible et j’veux pas le savoir. Mais si j’apprends par la moindre rumeur, le moindre soupçon, qu’tu travailles d’une façon ou d’une autre contre ce royaume, avec ces foutus Rebelles ou pire, avec un Royaume voisin, notre arrangement sera terminé. »

Ayah ne s’était pas préparée à ça, ne comprenant pas sa réaction. Elle tenta de s'expliquer en inventant de toute pièce une histoire : elle lui raconta qu’elle craignait que quelqu’un de sa famille du royaume de Brahaum ait envoyé un mercenaire pour la tuer. Sib la lâcha, analysant ses expressions. Elle baissa les yeux finalement. Ses leçons avaient visiblement porté leurs fruits.

« Certains de mes collaborateurs affirment, et j’peux pas assurer qu’leurs dires soient fiables, qu’Ali est un espion du Brahaum. Il serait là pour observer, à l’affut d’éventuelles faiblesses, de tensions au sein même du Royaume et allumer le feu à la moindre étincelle. Si tout ça c’est correct, alors oui, il a clairement un lien avec le Royaume de Brahaum. »

Ayah écarquilla les yeux. Ainsi, si la théorie de Gilda sur le maître s’avérait vraie, alors celui-ci venait intentionnellement d’apporter une information en or à un espion d’un Royaume ennemi.

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