Chapitre 3 : La lumière chaude des projecteurs

6 minutes de lecture

Les mois et les saisons s’enchaînèrent à une vitesse folle. Notre seul objectif : le festival d’été. Notre candidature avait été retenue pour cet événement national réputé, et nous avions redoublé d’efforts, investi encore plus de temps dans nos répétitions. Aujourd’hui, nous y voilà.

L’air sent l’herbe sèche et la bière tiède ; la poussière s’invite à chaque pas des festivaliers qui semblent ne jamais se fatiguer malgré l’alcool qui coule à flot, la chaleur écrasante et le concert qui a commencé depuis des heures. L’ambiance est folle : je découvre un monde nouveau où rires et joie paraissent omniprésents.

Un espace couvert a été monté derrière la scène pour les groupes : des rangées de tables pliables et leurs bancs s’alignent, où chacun peut se détendre avec une boisson après son passage ou en attendant son tour. C’est notre cas. Je m’approche du comptoir de fortune et commande des bières : brune pour moi et Eden, blonde pour Axel, ambrée pour Lyam. Je remercie la serveuse et rejoins la table où les garçons m’attendent. Chacun semble perdu dans ses pensées : Lyam tape nerveusement du pied sous la table, le regard vide ; Eden joue avec une de ses bagues, se repassant chaque note dans la tête — je pourrais presque les lire dans ses pupilles. Axel, lui, scrute chaque personne sous la tonnelle comme s’il pouvait jauger leur talent et, par là, notre concurrence.

Je m’assois ; je les tire momentanément de leur rêverie pour entendre leurs remerciements, puis les vois replonger après la première gorgée. Je prends entre mes doigts le pendentif « Darian » : je sens le relief de l’étoile et le caresse machinalement, comme pour réveiller une force qui y serait contenue. Son regard, figé dans ma mémoire, accompagne le geste. Un jeune homme s’approche — STAFF est inscrit en capitales blanches sur son t‑shirt noir et nous annonce : dix minutes avant notre passage. 

Cinq minutes. Le stress monte d’un cran. Nous nous dirigeons vers la scène ; seul l’écho de mes pas sur la terre sèche résonne autour de moi. Une tension sourde s’installe ; une remise en question s’immisce dans mon esprit. La perte de confiance est totale. Je tente de rationaliser, de me calmer, de me rassurer. Mes mains se joignent, j’imagine celle de Darian à la place d’une des miennes. Je prends une grande inspiration, mais mes poumons semblent s’y opposer, écrasés sous le poids d’une enclume qui n’est autre que la peur de se planter. Et si je faisais une fausse note ? Et si j’oubliais les paroles ? Et si je perdais le rythme ? Et si nos compositions ne leur plaisaient pas ? L’ambiance est à son comble et nous arrivons avec nos chansons sombres — on va se faire huer…

Nous sommes au stade de la terreur, de la nausée. Une fois près de la scène, avant de monter, Axel s’approche et me force à le regarder. « Ne panique pas. On n’a rien à perdre et tout à gagner. Si ça ne leur plaît pas, tant pis. Rappelle‑toi qu’on le fait avant tout pour nous ; nous, on aime ce qu’on fait. »

C’était si peu, une courte phrase prononcée dans l’urgence. J’ai senti plus d’angoisse que de volonté de me rassurer dans sa voix. Mais il n’y a plus le temps. Je m’accroche à ses mots ; ils atténuent un peu, même s’ils ne dissipent rien. C’est vrai qu’on aime ce qu’on fait, qu’on prend plaisir à le faire et que c’est l’essentiel, mais si cela nous suffit, pourquoi sommes‑nous ici aujourd’hui ? Pourquoi se montrer ? Il y a un enjeu, c’est évident.

Lyam s’approche à son tour ; voyant le peu d’effet du discours d’Axel, il ajoute : « Peu importe ce qui se passe maintenant, dis‑toi que dans quelques heures, ce sera derrière nous. »

« Regarde au loin, garde en tête un souvenir agréable, oublie le public, ça ira, » ajoute Eden, qui me gratifie de son plus beau sourire de soutien.

À eux trois, les mots font leur effet. Je commence à me détendre et je lance à mon tour une phrase de motivation pour leur rappeler que je suis là pour eux, et que quoi qu’il arrive, nous sommes ensemble. Ce tic – encore - je l’ai revu, je l’ai refait.

Le nom du groupe grésille dans les hauts‑parleurs : c’est à nous.

Le sol semble se dérober sous mes pieds lorsque j’avance vers la scène ; mes mains tremblent sur le micro. Je me retourne et cherche en mes frères tout le courage dont j’ai besoin. Un clin d’œil, un sourire de Lyam — il est si différent avec nous comparé au reste du monde. Son geste gonfle mon cœur. Aux premiers accords de guitare, mes épaules se relâchent, mon souffle s’apaise : je connais notre répertoire sur le bout des doigts. Ça y est, c’est parti.

Notre premier passage n’a pas été aussi valorisant que nous l’aurions voulu, mais nous l’avions fait : notre première prestation publique en festival. C’était incroyable, bien loin des quelques concerts donnés dans les bars du coin. Nous avons tout de même reçu des applaudissements et des acclamations sur certaines reprises et sur l’une de nos compositions plus dynamiques. Quelques festivaliers ont profité de notre passage pour s’éclipser et se rafraîchir, mais nous avons su garder l’attention de la majorité. Maintenant, nous fêtons ça avec une autre bière bien fraîche et débriefons notre performance pour mieux gérer notre second passage de la soirée. Ce n’est pas fini : nous avons encore des choses à prouver.

Second passage : c’est maintenant. La nuit est tombée, l’ambiance du festival s’est apaisée ; la fatigue se fait sentir, mais elle me rassure. Je suis convaincue que la suite de notre répertoire, particulièrement nos dernières compositions, collera mieux à cette atmosphère plus posée. L’émotion dominera la soirée, contrairement à l’agitation et au trop‑plein d’énergie de l’après‑midi. Le premier passage a éliminé une partie de l’appréhension : je me sens plus forte, prête à conquérir le public.

Nous voilà de nouveau sur scène. Le ciel dégagé nous offre son plus beau voile étoilé. L’odeur de barbecue et de snacks se diffuse dans l’air. La foule se dissout légèrement sous la fumée de la scène, puis réapparaît dans les rayons des lasers et la lumière des projecteurs. Je me laisse envelopper par cette atmosphère entièrement différente ; je me sens bien. Je pourrais presque me dire : je suis à ma place.

Je me retourne, regarde les garçons un à un et leur fais signe que je suis prête. Comme si j’entrais dans une bulle qui n’appartenait qu’à moi, les premières notes qui franchissent ma bouche portent tout le poids de mon cœur. J’interprète mes textes comme si je livrais mes secrets pour la première fois. Je ressens chaque percussion de batterie jusqu’au tréfond de mon âme ; la vibration de la basse traverse mes os, la guitare serre ma poitrine tandis que ma voix s’harmonise avec eux. Je clos les paupières et pousse la note finale comme un hurlement de désespoir retenu depuis trop longtemps. Hors du temps, je rouvre les yeux : le public, revenu à la vie, nous acclame à présent, fort et soudain. Je suis certaine d’avoir vu des gens pleurer ; c’est alors que j’essuie, de mes propres doigts, des larmes que je n’avais pas senties couler.

La pression n’existe plus. On trinque, on rit, on se promet de recommencer — la nuit nous appartient encore, et nous la prenons à bras‑le‑corps. Je suis fière de nous, de notre courage, de notre détermination, de ce lien qui se renforce une fois de plus. Je contemple mes frères et m’imprègne de chacun de leurs rires ; un sourire me monte aux lèvres. Ma joie est immense, mon amour pour eux incommensurable. Je savoure chaque seconde. La présence invisible de Darian, contre ma nuque, m’enlace. Bientôt la réalité reprendra ses droits, mais pour l’instant il n’y a que ça, que nous : ma définition du bonheur.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Sev ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0