Chapitre 7 : Renaissance
Nous arrivons en fin de matinée au port situé près de l’aéroport. Havre paisible aux plaisanciers : yachts élégants et petites embarcations amarrées sur l’eau miroitante. Les mouettes s’élancent dans les couloirs venteux du port. Le cliquetis des drisses, agitées par le souffle du vent, se mêle aux élingues qui grincent doucement à mesure que les embarcations oscillent. On entend les rires et bavardages des habitués du coin. L’odeur des solvants et du carburant s’ajoute aux embruns salés. Mes cheveux détachés tourbillonnent sous l’effet d’une bourrasque.
Le conducteur du yacht nous fait signe d’embarquer.
Devant nous, notre embarcation se dresse comme une promesse d’évasion. Sa silhouette tranche avec les lignes plus sages des embarcations voisines. L’aluminium blanc poli de sa coque capte chaque reflet du soleil, et ses courbes tendues semblent taillées pour la vitesse autant que pour le silence. Le pont ouvert, baigné de lumière, invite à la détente, tandis que l’arrière s’ouvre sur un vaste beach club, suspendu entre ciel et mer. On devine, derrière les vitres fumées, un intérieur épuré où le luxe se fait discret, presque intime.
Je pose le pied sur le teck chaud du pont, et déjà, le monde de la terre ferme s’éloigne. Le murmure des moteurs, feutré mais puissant, annonce le départ.
Nous échangeons longuement lors de notre navigation côtière longeant les falaises. Me doutant qu’il n’avait pas lui-même participer au festival, je tente de percer le mystère qui l’a mené jusqu’à moi.
Je connais certaines personnes dans l’univers de la musique, nos mondes s’entrecroisent de temps à autre. Tu ne cachais pas ton attirance pour “Darian” et une de mes connaissances présente au festival a trouvé amusant de m’envoyer une vidéo de votre prestation. Pour lui je pense que ce n’étais vraiment qu’une blague, l’obsession d’une fan. Mais comme je te l’ai dit, tes mots, ta manière de voir les choses, je ne l’ai pas senti de la même manière. J’ai commencé quelques recherches, vos enregistrements et vidéos du groupe, vos réseaux sociaux jusqu’à remonter à toi.
Tout en toi m’avais captivé, intrigué au point de devoir te trouver. Finalement, l’obsession s’est installée des deux côtés. Ajoute-t-il un sourire en coin, rassurant, bienveillant. La phrase qui résonne comme “tu n’es pas folle ne t’inquiète pas ou alors je le suis autant que toi”
Nous nous confions les événements qui ont marqué nos vies et qui font de nous ce que nous sommes. Certaines banalités nous laissent entendre que nous avons beaucoup en commun. Goûts musicaux, cinéma et autres arts divers. Habitudes de vie et idéaux. Le temps défile et la troisième heure s’achève, écrasée par un soleil de plomb.
Les côtes rétrécissent à mesure que l’horizon s’élargit. Nous nous sommes arrêtés un instant au beau milieu des eaux sombres et profondes. Le temps d’admirer le calme et l’immensité qui nous entoure de toute part.
Moteur coupé, bercés par les remous, aucun de nous ne dit un mot. Appréciant ce silence méditatif. Jared s’adosse lentement, les épaules en arrière, son t-shirt se tend, dessinant chacun de ses muscles entretenus avec soin : La courbure de ses biceps, la fermeté de ses pectoraux, le dessin précis de ses abdominaux. Tout semble obéir à une harmonie parfaite. Je l’observe et m’émerveille devant chacun de ses sourires dont certains sont provoqués par ma présence. Je me sens en phase avec lui, d’une manière que je ne saurais exprimer avec des mots. Je ferme les yeux et laisse les vitamines dorées pénétrer ma peau. La chaleur m’enveloppe doucement.
Une vingtaine de minutes plus tard, la brûlure du soleil me pousse à chercher de la fraîcheur.
Je me lève, les yeux rivés sur cet homme dont j’ai rêvé des nuits entières, sans jamais penser qu’il finirait par exister ailleurs que dans mes pensées. Les yeux fermés, son visage détendu rayonne d’un bonheur calme et entier — celui qui ne s’exprime pas, mais se ressent.
Je retire mes vêtements et laisse apparaître mon maillot de bain deux pièces blanc. Il me met en valeur pense-je, choix judicieux pour se présenter devant celui qui me plait. Je me dirige vers le rebord du bateau et y grimpe.
Mon regard tente de percer ce qui se trouve sous mes pieds, en vain. L’obscurité profonde ne reflète qu’un néant infini. Je lutte pour garder l’équilibre, mise à l’épreuve par les mouvements de l’eau contre la coque.
Jared se redresse derrière moi. Je me tourne, lui fais face. Interloqué, il me regarde sans dire un mot. Je lui souris, puis fais un grand pas en arrière pour me laisser tomber dans ces eaux berçantes aux couleurs nocturnes.
L’écho froissé de la chute résonne comme une panique. Un froid mordant m’enveloppe, et je me laisse glisser un peu plus loin dans ses profondeurs, sans me débattre. Mon corps s’abandonne à l’eau, lévitant sous la surface. Mes cheveux flottent, si légers. Je suis comme en suspension dans une bulle au calme abyssal. Suspendu dans le temps.
Je reconnais, aux battements affolés de mon cœur, que je manque d’air. Dans un mouvement similaire à une danse, je remonte vers la surface. Et là, dans ce passage entre ombre et lumière, quelque chose change. L’eau m’a effacée pour me réécrire — plus légère, plus vraie, comme lavée d’une version ancienne de moi. Ce n’est pas un simple retour à l’air : c’est une renaissance, portée par le silence et les courants.
Penché en avant, les mains crispées sur le rebord, ses yeux sondent frénétiquement la surface. Son souffle est suspendu, la peur l'enlace. Quand enfin il me voit, ses traits se relâchent d’un coup.
“Tu es complètement dingue !” s’exclame-t-il, médusé mais charmé.
“Est-ce que tu l’es aussi ?” Lance-je, un brin insolente
Sans dire un mot, il retire son t-shirt, laissant apparaître son torse — reflet des efforts endurés pour en arriver là. Ses bras, que j’avais déjà aperçus à travers le tissu tendu contre sa peau, trahissent une puissance qu’il n’a nul besoin d’exhiber. Les épaules larges, empreintes de force et d’endurance, composent sous mes yeux un spectacle dont je me délecte ardemment. Je l’observe grimper à son tour sur le rebord, puis plonger dans les eaux ténébreuses qui m’avaient retenue, quelques instants plus tôt, dans un moment hors du temps.
J’ignore si c’est volontaire, mais il semble m’imiter — se perdant quelques secondes dans l’obscurité et le calme de la mer avant de remonter à la surface. Une lueur vive danse dans ses yeux. Il ne dit rien. Il n’en a pas besoin. Tout en lui murmure : Tu vois… j’en suis capable.

Annotations
Versions