Chapitre 8 : Désillusion
Il s’approche de moi lentement et se place dos à la coque du bateau. Les yeux plongés dans les miens, nous n’avons plus besoin de parler pour communiquer. L’atmosphère prend tout à coup une autre dimension. Une attractivité se développe dans l’air — je la ressens comme une charge électrique.
La vision de sa peau mouillée m’attire. J’approche mes doigts et les fais glisser sur son épaule avec une extrême légèreté, comme si je m’apprêtais à braver un interdit. Mon toucher s’aventure sur son bras. Je ne réalise pas qu’au même moment, sa main caresse ma nuque avec une tendresse délicate et une pression à peine palpable. Son geste explore mon cou, puis descend le long de ma clavicule saillante avec une lenteur déconcertante — on dirait qu’il veut arrêter le temps.
Quelques douces vagues nous font danser à leur rythme, nous atteignant et nous soulevant. La foudre me traverse lorsque mon regard rencontre à nouveau le sien — la même décharge que celle ressentie un jour alors que j’ai branché un câble défectueux — sauf qu’ici, c’est mon corps tout entier qui prend la charge. Les battements de mon cœur s’intensifient, ma respiration devient saccadée, l’impression de manquer d’air m’envahit. Jusqu’à ce que mes yeux s’immobilisent sur ses lèvres. Sa bouche semble être un remède à mon manque d’oxygène.
Poussée par l’élan d’un rouleau, je resserre mon emprise et m’en sers pour me blottir contre lui. Ma main reste agrippée à son bras, tandis que l’autre a trouvé place derrière sa nuque. Je sens sa surprise face à mon approche, mais il ne se laisse pas déstabiliser longtemps, et m’attrape par les hanches aussitôt. Nos regards sont brûlants de désir. La tension est palpable. Nos respirations s’accordent à l’unisson, et nos pensées ne mènent qu’à une seule chose : notre premier baiser. Seul le bruissement de l’eau contre la coque du bateau nous rappelle où nous sommes.
Mes mains entourent désormais son visage rugueux, marqué par la repousse de sa barbe ; les siennes, l’une dans mon cou, l’autre caressant ma joue. Nous rapprochons nos lèvres et suspendons ce moment, où seul un mince filet d’air peut encore se glisser entre elles tant la proximité est forte. Je sens sa chaleur, son envie. Je me surprends à imaginer la texture de sa bouche. Ne voulant plus imaginer, je franchis la frontière et colle mes lèvres aux siennes. Elles ont un goût salé, celui de l’eau, et remplissent mon âme de la sensation d’avoir attendu cet instant toute ma vie. Nous nous embrassons avec urgence. Sa langue trouve la mienne ; nos mains se baladent partout sur les surfaces hors de l’eau, et les mouvements marins renforcent notre contact.
Une délivrance. C’est le mot qui exprime le mieux ce que je ressens. Comme la dernière pièce d’un puzzle qui trouve enfin sa place. Le dernier tour de clef qui lance la mélodie d’une boîte à musique. Tout prend sens. Et même si nous pouvions fondre l’un sur l’autre, je ne serais toujours pas assez près de lui.
Un sursaut nous pousse à nous arrêter. Nos cœurs tentent de fuir notre poitrine comme si nous n’avions pas le droit de nous adonner à nos pulsions. Ou peut-être simplement pour reprendre notre souffle. Ses iris perçant les miens, nous relâchons notre emprise mutuelle. Une légère distance s’immisce entre nous. L’espace d’un instant, l’incompréhension nous accable, tant ce moment a paru si spontané et d’une rare intensité. Une force plus grande que nous nous a précipités l’un vers l’autre.
Le murmure des embruns et les rouleaux nous accompagnent jusqu’à l’échelle du bateau. Jared me précède, prêt à m’aider à me hisser. Ma fierté s’y refuse. Il me tend alors une serviette pour me sécher, puis enroule la sienne autour de sa taille après avoir essuyé son visage — visage que j’ai touché de mes mains, caressé du bout des doigts. Inconsciemment, je me mords la lèvre inférieure à ce souvenir.
Je me sèche les cheveux et enroule ma serviette autour de mon corps, lui tournant le dos pour scruter l’horizon. Ses bras se referment autour de mon ventre. Je tressaille légèrement à son contact. Son torse collé contre mon dos, son nez enfoui dans mon cou… tout cela me soulage, me conforte dans l’idée que je n’ai pas imaginé ce moment, et qu’aucun regret ne trouble son comportement.
Si je n’en étais pas sûre, désormais je le suis : je suis éperdument et irrévocablement éprise de cet homme.
Le temps s’est écoulé et nous prenons la direction du retour, semi-allongés, blottis l’un contre l’autre. Sereins. Nos silhouettes se fondent dans l’ombre projetée sur le pont, comme deux formes qui ne cherchent plus à se distinguer. Nous nous laissons bercer par le rythme apaisé des flots, qui cadencent nos murmures tactiles. La brise marine imprègne chacun de nos sens.
Le déclin du soleil sonnera notre arrivée au port.
Une pression sourde serre ma poitrine depuis notre retour à la villa. L’atmosphère est lourde, comme si nous avions quitté une autre dimension, comme si tout ce qui s’était passé n’était qu’un mirage. Les doutes s’insinuent dans mon esprit, écrasant mon cœur à chaque battement. Je chasse ces pensées d’un geste de la tête, tentant de me convaincre que ce malaise est passager.
À table, le repas se déroule dans un silence pesant, chargé de non-dits et d’une désillusion latente. Mon unique refuge, c’est la rondeur rubis de mon verre de vin. Je le fais tournoyer, admire sa robe profonde, hume ses parfums de fruits mûrs, d’épices et de sous-bois avant de le porter à mes lèvres. Seul le cliquetis des couverts trouble ce calme factice. Le froid de ma fourchette me rappelle aussitôt la froideur de son comportement.
De l’autre bout de la table, les regards fuyants de Jared me font monter les larmes aux yeux. J’achève mon assiette, avalée à contrecœur, puis j’annonce, épuisée par cette journée et la tristesse de ce retour, mon intention de me coucher. Avant de partir, je pose une caresse dans son dos, chargée de toute la tendresse que j’ose encore offrir, espérant un geste réciproque.
Son « bonne nuit » glacial, lâché sans même un regard, fracture mon âme et anéanti mes derniers espoirs. Je gagne ma chambre dans un silence de mort, le creux de cette phrase résonnant à mes oreilles. Au bord des larmes, je m’endors, mouillant mon oreiller de mes sanglots, dans un lit aussi vide que moi.

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