Chapitre 9 : Remparts

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Au petit matin, le jour filtre à travers les rideaux voilés, mais le soleil dort encore. Mes paupières lourdes peinent à s’ouvrir, tuméfiées par mes pleurs. L’empreinte de mes sanglots marque l’oreiller.

Sur le chemin de la cuisine je passe près du salon, Jared dort sur le canapé une nouvelle fois. Ses traits tendus et ses spasmes nerveux révèlent ses rêves tourmentés. Sa détresse m’atteint. Je sens un élan empathique m’inciter à apaiser son tourment. Je me penche, prête à effleurer son épaule, quand resurgissent ses mots de la veille : une lame froide, brutale et silencieuse. Je me redresse dans un soupir douloureux, détournant le regard de cette vision. Sans un bruit, je m’éloigne.

L’horloge de la cuisine indique 6 h : le personnel dort encore. Qu’importe, je n’ai pas faim. Je me verse un grand verre de jus de fruits frais, espérant que sa douceur sucrée tempère l’acidité de mes émotions.

Sur la terrasse, le carrelage froid ne me surprend plus : il ressemble terriblement à l’état de mon âme. Je m’assois par terre, dos appuyé contre le mur, face au paysage ceint des barrières de métal. Mon corps semble avoir besoin de toucher le sol, de m’ancrer à cette réalité. Je fixe le soleil naissant. Les minutes s’étirent, mais ni la solitude ni les chants naissants de la nature n’apaisent mon tourment.

Un besoin instinctif m’anime : je reviens avec papier et stylo, prête à déverser sur le papier l’amas de cris silencieux qui m’étouffent. Les mots coulent sans effort, comme une cascade, déversant toute mon oppression.

Un léger bruit me fait lever les yeux de ma thérapie muette : Jared apparaît derrière la baie vitrée. À sa présence, mes poumons se serrent et l’air me manque. D’une démarche hésitante, il s’approche, passe nerveusement la main dans ses cheveux, le regard abattu. Il s’assoit à mes côtés et contemple ma page, noircie de paroles cinglantes. Incapable d’affronter ce qu’elle révèle, il fixe le sol.

« Tu t’es levée tôt » dit-il d’une voix détachée, comme s’il n’était qu’un écho.

« Je n’avais plus sommeil. » Ma réponse, froide et tranchante, trahit pourtant le tremblement de ma douleur.

Il me demande ce que je fais là, assise pieds nus sur le carrelage glacé, silencieuse et défaite. Les mots me manquent. Je reste muette, le silence devient ma seule réponse. Je retiens mes larmes, mais son indifférence martèle mon cœur. Je veux qu’il comprenne combien je souffre, mais rester impassible me paraît mon ultime bouclier contre sa froideur.

Assise en tailleur, les mains posées sur ma composition, je fuis son regard vers l’horizon. Et j’aperçois sa main, hésitante, cherchant la mienne. Dans un sursaut, j’esquive sa tentative, et ma feuille tombe à ses pieds.

Je ne la ramasse pas, qu’il la garde : c’est son reflet, après tout.

Mes mots, cruels et bruts, me font mal. Ils sont plus violents que ma douleur ne le voudrait. Je suis blessée, alors je veux le blesser à mon tour. Mes sentiments sont des miroirs : j’aime et je déteste avec la même intensité. Si tu m’aimes, prends garde à ne pas inverser la vapeur.

Il ramasse la feuille du bout des doigts, comme si elle brûlait, puis la parcourt. Chaque phrase semble le lacérer. Silencieux, les yeux embués de larmes retenues. Il cherche ses mots, ses bras tremblent sur ses genoux. Le temps suspendu entre nous reste chargé de tout ce qui n’a pas été dit.

Son souffle se fait court tandis qu’il murmure :

“Je suis désolé...”

Les larmes me montent : ses mots, chargés de regret et de douleur, semblent enfin résonner avec les miens. J’espère vraiment que tu as mal, Jared.

Pourtant, je ne voudrais ni sa douleur, ni la mienne.

Perdu dans ses pensées, j’entends presque ses battements étouffés. Il cherche à parler mais aucun son ne sort de sa bouche. Tout semble se bousculer dans son esprit. Il touche nerveusement sa montre, ses bras sont posés sur ses genoux relevés. Il cherche autour de lui, les mots qui lui manquent pour s’exprimer.

L’atmosphère est lourde de souffrances muettes, m’écrasant de tout son poids. Le décor reste figé, sans oiseaux dansant dans le ciel ni leur sérénade pour adoucir l’air. Je ne trouve plus la force d’aimer les vagues déferlantes : à chaque fracas, j’entends le reproche des murs que j’ai érigés entre nous, comme si une voix intérieure hurlait « Ce n’est pas la solution ! »

Une chaleur familière embrase mes souvenirs, puis un nuage soudain étouffe le jour. Les embruns me ramènent, goutte à goutte, à ces visions obsédantes.

— « Que s’est-il passé ? » brisai-je le silence, détournant le regard.

— « J’ai eu peur… Peur de ce que je ressentais et de la douleur qui m’a envahi quand tu as rompu mon étreinte. À cet instant, j’ai compris que tu pouvais me faire mal si tu décidais de disparaître d’un jour à l’autre : un vide immense s’est alors installé en moi.

Tu as ce pouvoir : me faire mal, répète-t-il, me tuer corps et âme. Jamais je ne me suis senti aussi vulnérable. Lâcher prise est terrifiant : si tu t’en vas, tu emporteras un morceau de moi, et je ne serai plus jamais entier.

Pourtant, en voulant me protéger, j’ai bâti mes remparts au moment même où les tiens s’effondraient. J’ai pris un fragment de toi que tu ne pourras jamais retrouver, alors même que je revendiquais celui qui t’était destiné… Je te promets d’apprendre à vivre sous l’épée de Damoclès, conscient que chaque instant pourrait être le dernier. »

À la manière d’un signe divin, une éclaircie fend le nuage, ramenant la lumière sur notre relation. Bouleversée par la force et la sincérité de son aveu, je sens mes propres barrières céder. Son regard, foudroyant d’amour et de contrition, m’implore de tout pardonner. Je le comprends.

Je me redresse, le cœur battant, délivrée de mes chaînes intérieures. Sans un mot, je pose mes mains sur son visage ; il sait que j’accepte sa rédemption.

Ses traits se détendent sous mon toucher, comme s’il goûtait à une caresse salvatrice. Il frotte sa joue contre mes doigts, confession silencieuse de sa peine. Je dépose mon front contre le sien, paupières closes, cherchant à absorber ses pensées les plus sombres. Mes doigts se resserrèrent délicatement pour l’ancrer à jamais. Son parfum boisé, mêlé aux effluves d’huile d’argan de mes cheveux, monte jusqu’à moi.

Nos respirations se synchronisent, son souffle est une brise douce sur mes lèvres. J’entends son cœur battre, et je ressens la profondeur de son âme.

Ma main glisse le long de sa mâchoire pour effleurer ses lèvres de mon pouce. Celles-ci s’entrouvrirent. Attirées l’une vers l’autre comme deux aimants, je dépose un baiser léger, brûlant : le velours n’aurait pas été plus doux. Une larme claire dévala ma joue, gorgée de soulagement. Elle rejoint notre contact et y dépose son goût salé, scellant déjà notre affection. Je m’accroche à cette chaleur naissante comme à un salut inespéré.

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