Chapitre 11 : Opportunités
La faim me dévore le ventre. Mon assiette disparaît en un éclair : le pain perdu, moelleux et délicieusement sucré, fond sous ma fourchette. Je ne manque pas de le souligner auprès du majordome, Victor.
Le soleil, encore timide à l’horizon, caresse ma peau. Le café exhale sa vapeur douce-amère, et les oiseaux reprennent leur chant mélodieux, prélude à cette journée prometteuse. Installée en bout de table, Jared à mes côtés, je lui caresse le dos de la main. Le souvenir de ce qu’elle a visité plus tôt me fait sourire et rougir. Sa peau, douce comme de la soie, révèle les subtils reliefs de ses veines que j’aime parcourir du bout des doigts.
Je termine mon petit-déjeuner par une gorgée de jus exotique lorsque le téléphone de Jared vibre sur la table. Il m’offre un sourire complice, puis se lève pour répondre. Je m’enfonce dans le dossier, ferme les yeux, savoure chaque sensation.
Quelques minutes plus tard, il revient et dépose un baiser chaud sur mon front. Je frissonne.
— C’était mon agent, me confie-t-il en s’asseyant. Il me propose un rôle dans un film de guerre.
— Génial ! J’adore ce genre de film. Tu vas accepter ?
Ses yeux m’envoûtent à chaque fois qu’ils croisent les miens. Je replie mes jambes sur la chaise et pose la tête sur mes genoux, prête à écouter. Le parfum du pain grillé me revient, éveillant ma gourmandise, bien que je n’aie plus faim.
— J’ai demandé le scénario, ça semble être une belle opportunité. Le tournage débute le mois prochain, poursuit-il en scrutant ma réaction.
— Le mois prochain ? si tôt ? dis-je, tandis qu’une bourrasque joue avec mes cheveux.
— Oui, mais tu pourrais me suivre, propose-t-il. Tu n’es pas obligée de retourner travailler tout de suite. On resterait ensemble, puis on filerait quelques semaines en Irlande à la fin du tournage ajoute-t-il avec un sourire.
Je reste muette. L’idée de devenir l’ombre de quelqu’un ébranle ma fierté. Être un simple accessoire, non merci.
— L’Irlande ? pourquoi l’Irlande ?
— Ton film romantique préféré s’y déroule, répond-il avec cet éclat qui dit “Je m’en souviens”. Peut-être que ce pays nous portera chance.
Je m’apprête à répondre lorsque mon portable vibre à son tour. La conversation s’interrompt et Jared glisse une main dans mes cheveux avant de disparaître dans le salon. Seule, je décroche :
— Allô ?
Au bout du fil, Axel hurle comme un possédé :
— Enfin tu décroches ! Mais qu’est-ce que tu fou ?! C’est complètement dingue ! Ecoute ça ! Superbus veut qu’AXEN assure la première partie du reste de leur tournée de l’année !
Je me redresse, le cœur battant, et pose mes pieds nus sur le carrelage frais de la terrasse.
— Quoi ? balbutiai-je, incrédule.
— Ils ont vu nos vidéos et adoré notre énergie et nos textes percutants ! insiste-t-il. J’ai le contrat sous les yeux : leur agent me l’a remis en mains propres.
Je fais les cents pas avant de m’adosser à la balustrade, le souffle court.
— Mais on n’a que quatre morceaux originaux…
— Ne t’inquiète pas, me rassure Axel. Les reprises ne posent pas de problème, prépare la set-list, il faut lister celles qu’on veut pour obtenir les autorisations. Et puis, si tu as de l’inspiration, compose encore !
Ses mots me rassurent. Puis un éclair me traverse, les paroles poignantes de ma composition matinale me reviennent. Je relativise, c’est du passé. Puis le texte est vraiment bon et pourrait devenir notre prochain morceau. L’important c’est l'émotion qu’elle dégage et que certains puissent s’y identifier.
Je passe les longues minutes suivantes à me justifier et lui expliquer ce qui s’était passé ces derniers jours, omettant les bribes trop personnelles. Mon sourire ne faiblit pas. Je me retournai, m’adossai à la balustrade, le regard porté sur la façade immaculée de la villa.
— Je n’ai pas les mots, souffle-t-il, abasourdi. Donc je résume : un prince charmant prêt à t’emmener aux quatre coins du monde pour vivre ce qui sera sûrement ta plus belle histoire d’amour, et la célébrité qui t’appelle avec AXEN ? Je suis sur le cul ! s’exclama-t-il, une pointe de jalousie dans la voix.”
Nous discutons encore quelques instants avant que je raccroche, le visage illuminé. Jared revient, une chemise de lin légère sur le dos dont la transparence laisse deviner tout son charme.
— Alors, ce coup de fil ? demande-t-il, un nouveau sourire aux lèvres répondant à mon enthousiasme apparent.
— On nous propose une tournée avec Superbus… soufflais-je réalisant encore difficilement.
Je lui raconte l’aventure d’AXEN : né de la fusion des prénoms d’Axel et d’Eden, rejoint par Lyam à la batterie, et moi, conquise lors d’un casting un an plus tôt. À trente ans – l’âge où beaucoup d’artistes renoncent –, on se retrouve propulsés sur une tournée nationale.
Il m’écoute sans étonnement, les yeux pétillants. Puis, nonchalamment, il m’avoue qu’il a passé quelques coups de téléphone à ses connaissances pour parler de nous et faire du bruit autour du groupe. Je reste bouche bée face à cette révélation inattendue.
— C’est… c’est vraiment grâce à toi ? balbutié-je.
— Peu importe la route que tu choisiras, je serai à tes côtés, me murmure-t-il.
Un simple sourire empli de fierté, un baiser déposé sur mon front. Il ne me laisse pas le temps de répondre et se retire à l’intérieur de la villa. Je repasse toute la conversation avec Axel dans ma tête jusqu’à ce que mon cœur rate un battement. Putain. Combien de temps dure cette tournée ? Combien de semaines allons-nous arpenter routes et hôtels ? Combien de temps resterai-je loin de lui ? Ces questions m’assaillent et me percutent comme des vagues contre les rochers. Je saisis mon téléphone et cherche la réponse sur Internet. Quelques clics plus tard, je tombe sur le calendrier officiel de la tournée de Superbus : des dates chaque semaine, chaque mois, jusqu’à la fin de l’année.
Nous sommes déjà mi-juillet. Il reste encore six mois…
Nous prolongeons notre séjour de deux jours en Sardaigne : derniers bains matinaux dans l’eau turquoise, dîners au bord de la mer et balades dans les ruelles endormies. J’ai profité au mieux de sa présence, de sa chaleur dans les draps que nous avons enfin partagés même si uniquement pour dormir. Mais l’urgence nous rattrape. Je dois rentrer chez moi, boucler mes valises, récupérer mon équipement et replonger dans les répétitions pour être au sommet dès le lancement de la tournée. Jared lui, doit rejoindre New York pour honorer ses engagements, malgré un tournage qui ne démarre que dans un mois. Nos adieux sont brefs, quelques peu douloureux, mais la promesse de nous retrouver bientôt adoucit la séparation.

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