Chapitre 12 : Amour à distance
Nous parcourons les villes et enchaînons les hôtels, de concert en concert, depuis deux mois maintenant. Je prends de l’assurance à mesure que nous montons sur scène. AXEN explose : les vues sur nos vidéos grimpent chaque jour, les abonnements sur nos réseaux sociaux aussi. Les membres de Superbus nous conseillent, nous guident ; ils sont devenus de véritables mentors. Leur présence nous réchauffe le cœur, mais je n’arrive pas à me défaire de cette nostalgie qui m’étreint depuis que Jared et moi nous sommes quittés.
On frappe à la porte de notre suite. Le room service, sûrement. Je traverse le salon où les garçons, affalés sur le canapé, n’ont clairement pas l’intention de bouger, et j’ouvre. Pas de chariot. Juste un employé de l’hôtel tenant une boîte cadeau. Il me demande de confirmer mon identité avant de me la tendre. Une boîte en carton vernis blanc, entourée d’un large ruban satiné rouge, avec une carte à mon nom. Aucun doute sur l’expéditeur. Je me retire dans ma chambre pour l’ouvrir, loin des regards.
Je défais le nœud, soulève le couvercle. Sur le papier de soie, un mot plié :
Garde‑la avec toi où que tu ailles, tu en auras bientôt besoin. Jared
À l’intérieur, un vêtement. Je déplie la matière et découvre une longue robe de soirée. Bleu nuit, décolleté en V discret, un dos nu qui descend jusqu’aux reins, drapée de dentelle pailletée — comme saupoudrée d’une poussière d’étoiles. Je ne porte jamais ce genre de tenue, pourtant celle‑ci semble faite pour moi. Je la contemple encore un instant, laissant défiler les scénarios où je pourrais la porter.
Je referme la boîte, la range, puis rejoins mes frères : le repas nous attend. C’est samedi soir, notre traditionnelle soirée film peut enfin commencer. Retrouver ces moments d’intimité avec eux me soulage ; loin du bruit des salles de concert et de la course effrénée de la tournée, cette habitude nous protège.
Lyam a choisi un film d’animation japonais — encore. C’est son genre favori, je l’ai rarement vu regarder autre chose sans qu’on le lui impose. Je crois même percevoir un éclat dans ses yeux quand on s’apprête à lancer le film. Eden m’ouvre un bras pour que je m’installe contre lui. Il a toujours été très câlin avec moi, une tendresse qu’il n’offre à personne d’autre, et qui me donne l’impression d’être vraiment à part. Je me love contre lui, respire son parfum vanillé et boisé. Ce n’est pas Jared, mais cette étreinte apaise un peu le manque. Je n’ai pas toujours fait les bons choix, mais aujourd’hui je sais que je suis entourée des meilleures personnes au monde.
À la fin du film, je m’isole dans ma chambre pour appeler Jared, comme prévu. Les garçons enchaînent sur un autre film — encore un choix de Lyam — et je me sens coupable de les laisser, comme si je brisais notre rituel. Un dernier regard vers eux, plein d’amour, et je ferme la porte.
Quelques bips, puis il décroche. Sa voix me traverse, un frisson remonte jusqu’à ma nuque, réveillant le souvenir rare de son souffle contre ma peau. Nous parlons d’abord de nos quotidiens, de nos projets en cours. Le tournage de son film se passe bien ; les prochaines scènes auront lieu en mer, dit‑il. Il semble heureux, impliqué.
— Est‑ce que tu as reçu mon cadeau ? demande‑t‑il.
— Oui, et elle est vraiment somptueuse, affirmé‑je.
— J’espère bientôt te voir la porter, dit‑il, un peu déçu. J’aurais aimé que ce soit plus tôt, mais le tournage me laisse peu de repos. J’aimerais que tu sois avec moi en ce moment.
— Moi aussi, soufflé‑je.
Un silence. Pas un silence vide, mais un silence chargé, vibrant, presque palpable.
— Tu as essayé la robe ? demande‑t‑il, sa voix légèrement rauque.
Je souris malgré moi.
— Pas encore… mais je l’ai touchée. J’ai imaginé…
— Dis‑moi, souffle‑t‑il.
Je me laisse aller contre le mur, la tête renversée.
— J’ai imaginé tes mains sur le tissu. Ta façon de me regarder quand je la porterai. Ce que ça changerait dans ta voix.
Il inspire, longuement. Je l’entends presque se rapprocher du téléphone.
— Tu n’as pas idée de ce que ça me fait, Luciana.
Sa voix descend encore d’un ton, comme un frisson.
— Parle‑moi encore.
Je ferme les yeux, laisse mes mots devenir caresses.
— J’ai pensé à toi quand je l’ai ouverte. À ton regard brûlant. À la manière dont tu m’enflammes sans même me toucher. À ce que tu me fais ressentir, même quand tu n’es pas là.
Un souffle traverse la ligne. Il ne dit rien, mais je l’entends. Je le sens. Alors je continue, doucement.
— J’ai pensé à ta main dans ma nuque. À ton souffle contre ma peau. À la façon dont tu me tiens quand tu veux que je comprenne sans parler.
Il laisse échapper un son, presque un gémissement étouffé, chargé d’émotion plus que de désir brut.
— Luciana… tu me rends fou.
Je souris, les joues brûlantes.
— Qu’est‑ce qui t’a poussé à choisir cette robe‑là ? demandé‑je, la voix plus basse.
— La couleur m’a rappelé celle du vernis que tu portes souvent. L’écho d’un souvenir, une appartenance. Elle brillait comme brillent tes yeux quand tu me regardes. Sa forme semblait être celle de ta silhouette, comme créée uniquement pour ton corps.
Il hésite une seconde — juste assez pour que mon cœur s’emballe.
— Je t’imagine ici. Dans cette chambre. Avec cette robe. Et je t’imagine me regarder comme tu le fais… ce regard qui me défait sans que tu t’en rendes compte.
Sa voix tremble légèrement, chargée d’une intensité qui serre la gorge.
— Et ensuite ? demandé‑je.
— Ensuite… je pose mon front contre le tien. Ma main, dans ta nuque, s’accroche à tes cheveux. Et je t’embrasse de toute l’impatience contenue.
Je reste silencieuse, touchée au cœur.
— Jared…
— Je suis là, murmure‑t‑il. Même à distance. Je suis là.

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