Chapitre 17 : Les adieux

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Je vois défiler sur les écrans des journaux télévisés des alertes à mon sujet. Lancées moins de vingt-quatre heures après ma fuite de l’hôpital, elles montrent quelques images de caméras de surveillances de ma sortie jusqu’à l’aéroport. Ils savent où je suis partie, mais n’ont aucune autorité au-delà des frontières.

Dépressive et suicidaire : ma nouvelle définition. Il m’est douloureux d’admettre qu’ils n’ont pas tort. Bientôt, ils pourront parler de moi au passé.

J’ai élu domicile dans une maison d’hôtes irlandaise, perdue dans un village discret, loin de l’agitation des grandes villes. Ici, personne ne viendra me trouver.

La façade aux murs blancs irréguliers s’agrémente de fenêtres à petits carreaux et de volets de bois bleu délavé. Une cheminée en pierre, coiffée d’un toit de chaume, laisse échapper une épaisse fumée grise. À l’intérieur, les poutres apparentes supportent un mobilier rustique, comme figé dans le temps. Au loin, le cri des mouettes rivalise avec le bêlement des moutons ; l’air est chargé d’iode, promesse de l’océan tout proche.

Je file sur la plage, des pages de carnet et un stylo serrés contre moi. Le sable froid englouti mes pieds nus ; l’humidité remonte le long de mon jean lorsque je m’assois. Je laisse mes doigts fouiller les grains, les faire glisser entre mes phalanges, tandis que le vent fouette mes cheveux. L’écume vient lécher la bande littorale dans un doux clapotis, prélude au tumulte des vagues.

Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je ferme les yeux un instant, les rouvrent sur l’horizon à la recherche des mots justes. Chacun d’eux pèsera une tonne.

Ces lettres, seront mes adieux.

AXEN.

« Les garçons,

Je suis désolée de vous avoir abandonnés. Partir sans un dernier au revoir est impardonnable, et je ne chercherai pas votre absolution. Je vous aime comme des frères : nos liens se sont tissés au fil de ces quelques années, se renforçant chaque jour un peu plus. À vos côtés, j’ai vécu des moments inoubliables et relevé des défis que je n’aurais jamais cru possible. Notre rencontre, forgée par le destin, a été une véritable bénédiction.

Vous m’avez vue évoluer dans ma relation avec Jared, vous avez été témoins de l’amour que je lui porte. Je ne parle pas au passé : je l’aime avec la même intensité, plus que jamais. Vous connaissez le sillage creusé par la douleur de sa disparition et ses effets sur mon âme et mon corps. Cette douleur est toujours là, me rongeant de son acidité. Je sais ce que vous m’auriez dit si vous étiez à mes côtés, mais rien ne pourra l’effacer : elle s’est installée confortablement au creux de mon cœur, prête à le dévorer de l’intérieur.

J’aimerais que vous compreniez mon geste. Sincèrement. Mais je n’ai pas de mots assez forts pour apaiser votre peine. J’ai offert à cet homme tout ce que j’étais, et je n’en garde plus que son souvenir incandescent. Je sais, oui je sais, que je le rejoindrai dans la mort : les âmes sœurs finissent toujours par se retrouver.

Je suis désolée du chagrin que je vais vous infliger. Je l’ai lu dans vos regards à l’hôpital, et mon cœur se brise d’avance. Je fais cela pour trouver la paix et effacer enfin le gouffre qui me sépare de l’amour de ma vie.

Tout est prêt pour mes obsèques, je vous épargne ce fardeau. Mon cercueil restera vide ; mon corps sera emporté par l’océan, et c’est exactement ce que je souhaite. Je mourrai là où tout a commencé, en rejoignant son corps, dans les eaux salées.

Je vous aime d’un amour fraternel et infini, bien plus que les mots ne sauraient l’exprimer.

Votre sœur, Lucianna. »

Mon cœur se déchire dans une douleur atroce, mais cette lettre scelle ma décision, mûrie jusqu’au bout.

Je trouve le courage quelques minutes plus tard d’écrire celle pour Jared. Il ne la lira jamais mais symbolisera une forme d’ancrage à la réalité, que notre histoire a bel et bien existée.

La chaleur de mes larmes contraste avec la fraîcheur de ma peau. Le vent les essuie, une forme de soutien silencieux. Peut-être est-ce lui...

Je claque le capuchon de mon stylo avec lenteur, comme pour sceller le sort de ces mots. Je plie chaque lettre, y inscris le prénom de son destinataire, puis les glisse dans la poche intérieure de mon blouson. Je me redresse, jette un dernier regard vers l’horizon, puis m’engage sur le chemin de la ville pour poster celle destinée à Axen.

L’atmosphère du village est paisible. Une église en pierre trône au centre de celui-ci ; perchées sur ses hauteurs, les corneilles nous susurrent leurs récits. L’odeur du foin coupé se mêle à celle de la terre humide. De la musique s’échappe d’un pub non loin, m’invitant à prendre un dernier verre. En arpentant la ruelle étroite, je découvre la vitrine d’un tatoueur local aux multiples talents : Je m’arrête un instant pour contempler ses œuvres avant de franchir la porte.

Plus tard, je m’installe dans un coin du pub, à l’abri des regards, un whisky à la main. À mon goût, les whiskys irlandais sont les meilleurs. Avec la bière en parfum de fond, j’observe les clients rire, chanter et danser comme si c’était un jour de fête. Or, il n’est que début d’après-midi.

Les notes de caramel vanillé ravissent mes papilles avant que la chaleur de l’alcool ne glisse dans ma gorge. Mon verre claque contre la table en chêne. Mes yeux se posent sur ma peau gravée à l’encre noire. Je passe les doigts sur les lettres couvertes d’un film protecteur, tandis qu’un picotement de tristesse me reprend.

L’intérieur de mon avant-bras porte désormais ton nom et le flot de nos émotions.

Le temps passe. J’achève mon deuxième verre, offert par le barman. Je le remercie en lui rendant mon verre vide, puis je sors, étouffant le bruit de la salle par le fracas de la porte derrière moi. Le silence m’avait manqué.

De retour à mon logement, je demande à mon hôte comment me rendre aux falaises de Moher, récoltants quelques informations sur l’affluence des touristes en cette saison. C’est une période creuse me rassure t’il et propose aussitôt de m’y conduire.

Les falaises s’élèvent à plus de deux cents mètres au-dessus de l’Atlantique. Leur paroi, découpée en strates grises et ocres, accueille le fracas hypnotique des vagues. Des cormorans tournoient, leurs cris se mêlant à l’air salé.

Je m’allonge près du bord, absorbant l’atmosphère vibrante qui précède ma délivrance. Au-dessus de moi, les nuages filent, portés par un vent vivifiant qui me glace la peau. Sous mes mains, l’herbe est douce comme un écho de paix, et ici et là, le soleil perce, offrant ses plus chauds rayons. Je regrette l’absence d’un dernier verre à déguster. Je pense à Jared sans répit : sa présence fantôme accentue cruellement son absence. Je sais que c’est l’heure.

Je contemple l’abîme sous mes pieds ; le vertige s’infiltre dans chaque battement de cœur. Une grande inspiration. Le mistral décoiffe mes cheveux bruns. Une chanson se fait écho dans ma tête : Everything de Lifehouse, parfaite pour ce crépuscule intérieur. Je me repasse cette musique, connaissant chaque parole, entendant chaque note comme si elle se jouait réellement.

Je ferme les yeux. Je suis immobile, étrangement sereine. Un soulagement m’enlace. Des larmes roulent sur mes joues, non par tristesse, mais par adieu : ma fin, ma libération.

Nos souvenirs s’éveillent : – Notre danse près de la cheminée – Notre premier baiser – Nos étreintes silencieuses – Nos regards complices.

Je les emporte avec moi, un trésor fragile. Encore un pas, et tout s’achèvera.

J’ouvre les yeux, noyés de scintillements ; le froissement de mon blouson, quand le vent s’engouffre sous la manche, retentit dans le silence. Un lointain claquement s’ajoute, à peine perceptible.

 Dans un mouvement lent, un pas...

— Noo…

— NOOOOOON !

Mon cœur explose d’une décharge électrique. Mon cerveau se cour circuite. Cette voix…

On hurle mon prénom à pleins poumons.

Mes battements s’emballent dans tous les sens. Je n’ose pas me retourner ; je tremble jusqu’aux os, je suis tétanisée…

Mes paupières frissonnent. Le goût salé des larmes ne quitte plus ma bouche ; mes mains sont engourdies. Je distingue mon prénom dans des hurlements déchirants.

Mon corps tangue dangereusement vers le vide. Mes jambes flageolent et tendent à flancher, je reste figée, dans l’incapacité de me reculer.

Une perte d’équilibre.

Une défaillance.

Je chute.

Agrippée par les épaules, je bascule en arrière. Nos corps s’effondrent sur le côté ; ma tempe heurte une pierre. L’impact, sourd, déclenche une douleur vive, mais sa prise est si forte que mon souffle se suspend et l’étouffe. Un parfum familier flotte dans l’air et s’ajoute à mon désarroi.

Un gémissement criant de désespoir m’échappe quand mes yeux se posent sur les mains qui me serrent. Cette bague… je la reconnaîtrais entre mille.

Je me tourne, prête à voir un fantôme. Je sens mon cœur se dérober. Je suis morte, et me voilà de nouveau dans ses bras.

Mon visage tourné, je suis face à ses yeux bleus : embués de larmes, ils me traversent de détresse. Son visage, marqué par le tourment, est haletant.

Ma confusion est totale. Je refuse d’y croire ; ma peine se fait plus vive, comme si cet instant me déchirait pour mieux m’arracher. Et pourtant, il est là. Jared, tu es là…

La chaleur de ses paumes réchauffe mes joues. Mes doigts cherchent les siens : je dois sentir qu’il est vivant.

Un bourdonnement sourd envahit mes oreilles, un sifflement aigu perce mon crâne. Ses lèvres bougent, mais je n’entends rien. Ma vue se trouble, un frisson glacial me traverse, et je sombre avec pour dernière sensation l’herbe humide contre ma joue, et une douleur lancinante à ma tempe.

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