Chapitre 2 : Sans-attaches

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Je mentirais si je disais ne jamais avoir éprouvé d’attirance pour Axel. Sans parler de son côté bad‑boy ténébreux, tatoué et percé, sa noirceur semblait faire écho à la mienne. J’ai lentement succombé à son charme tout en essayant de le dissimuler au mieux pour la cohésion du groupe : cela me paraissait le choix le plus raisonnable. De son côté, les conquêtes d’un soir défilaient les unes après les autres ; je subissais l’amertume de la jalousie et le dégoût, en me répétant qu’il méritait mieux. Au fil du temps, je me suis adaptée, résignée, et au bout d’un an environ mes sentiments se sont transformés en lien fraternel. Je me souviens d’une soirée particulièrement arrosée où nous nous étions retrouvés tous les deux, à l’écart. L’intimité du moment et notre taux d’alcool nous ont poussés à un baiser qui, de toute évidence, a confirmé que mes sentiments n’étaient plus du tout romantiques : j’ai eu l’impression d’embrasser un frère. Le soulagement de ne plus avoir à lutter contre mes sentiments se déversa comme une vague, emportant au loin l’arme qui aurait pu briser le groupe. Aujourd’hui encore, il enchaîne les conquêtes d’une nuit.

Eden a aussi son lot de prétendants. Il a ce charme si brut qui attire tout le monde sans effort ; sa façon de nous regarder semble nous sauver de nous‑mêmes. Je n’oublierai jamais ce matin‑là. Alors que je débarquais à l’improviste avec ma clé, les bras chargés de viennoiseries, je ne m’attendais pas à me retrouver dans une situation gênante. Les garçons n’étaient pas encore levés, Lyam n’était pas encore arrivé. Un thé fumant à la main, appuyée contre le plan de travail, quelle ne fut pas ma surprise de voir débarquer entièrement nu un homme d’une vingtaine d’années qui visiblement ne m’avait pas remarquée. Je suivais du regard ce corps parfaitement entretenu se diriger vers l’évier et se servir un verre d’eau. Mon regard ne pouvait se détacher de ses fesses si fermes et si bien sculptées ; un léger sourire en coin m’échappa. Mais ma surprise fut totale lorsqu’il m’aperçut enfin. Sa nonchalance et son absence de pudeur m’étonnèrent : est‑ce possible d’être aussi à l’aise avec son corps, sans gêne face aux yeux d’inconnus ? Il me regardait droit dans les yeux ; je me forçai à ne pas baisser le regard sur ses parties exposées. Sentant le rouge monter à mes joues, et pour détourner son attention, je lui proposai en balbutiant de se servir dans le sac kraft posé sur la table. Il me sourit, se servit — le froissement du papier brisa le silence — puis remonta à l’étage sans un mot, comme si de rien n’était. Les yeux écarquillés, je soufflai sur ma tasse bouillante en réalisant ce qui venait de se passer ; les images se répétèrent dans mon esprit. « Tu as bon goût, Eden, me dis‑je, » un sourire s’esquissant au souvenir de l’inconnu.

Pour Lyam, c’est différent. Beaucoup de femmes succombent à son charme : il dégage une froideur et une indifférence qui donnent le goût du défi. Certaines ont tenté de s’approcher, mais en vain : Lyam n’a d’yeux pour personne. Il a toujours été seul depuis que je le connais. C’est visiblement un choix ; il ne porte pas cette solitude comme un fardeau mais plutôt comme une protection nécessaire et confortable : si on ne t’atteint pas, tu ne souffres pas. Je partage avec lui ce goût du sans‑attaches et de la paix la plus totale.

J’ai eu mon lot de petits amis, des relations d’un à trois ans environ ; toutes ont pris fin par ma faute, par mon choix. Je me suis rendu compte que je n’étais pas heureuse dès que je partageais ma vie avec quelqu’un. La relation de couple signifie pour moi : contraintes, comptes à rendre, privations, concessions, désaccords, suffocation, obligations, et j’en passe. Le même schéma s’est répété pendant des années et je n’en veux plus. Je n’ai jamais réellement voulu ce genre de relations ; elles s’imposaient à moi, étrangement naturellement. Maintenant, je sais ce dont j’ai besoin : ce que je dois éliminer, ce qui nuisait à mon bonheur. J’en suis à presque quatre ans de célibat, et je suis plutôt épanouie. Hormis un travail ennuyeux et peu stimulant, ma relation avec mes frères, notre groupe et mes compositions font mon bonheur au quotidien. Mes meilleurs instants sont ceux‑ci : mes frères, des burgers et un film.

Ce soir‑là, c’est Axel qui avait choisi le film : le premier d’une saga de super‑héros. Malgré mes protestations contre ce genre, j’avais perdu le vote à un contre trois. Tant pis, je m’installe sur le canapé à côté de Lyam sans contester davantage. La semaine précédente, je leur avais imposé mon film romantique préféré, PS : I Love You. Il montre qu’on peut anticiper la douleur de l’autre et vouloir la rendre moins solitaire : recevoir ces lettres, c’est la preuve qu’on a pensé à toi quand tout bascule. Ce geste matérialise l’idée que l’amour ne s’arrête pas avec la mort ; ces mots disent « je t’ai aimée, je pense à toi même quand je ne suis plus là », et cette reconnaissance posthume comble un manque que je connais trop bien. Je sais aussi que, même s’ils n’ont rien dit, ils l’ont apprécié.

Le film d’Axel avait démarré depuis une trentaine de minutes et déjà, malgré moi, j’étais captivée. Deux heures de film, multipliées par trois pour finir la saga, et j’en voulais encore. Je voulais encore le voir lui : Bucky. Ce personnage — pourtant secondaire — avait capté toute mon attention. Il était fascinant, envoûtant, et il me manquait dès qu’il n’apparaissait plus à l’écran. Meilleur ami du héros principal, sa protection est sa première qualité mise en avant. Force, technique, agilité, réactivité font de lui un combattant hors pair. Un drame et une longue perte de mémoire ont profondément impacté sa vie. Il a souffert, physiquement et mentalement ; il a été manipulé. Rongé par la culpabilité, il tente de se racheter, d’expier ses fautes et de rattraper le passé. Hanté par ses crimes, sa noirceur m’attire comme un aimant ; sa souffrance fait écho à la mienne. Il s’accorde parfaitement avec ma personnalité.

Seulement voilà, il était déjà trois heures du matin et Axel s’était endormi depuis le début du dernier film. Il était temps de partir.

***

Allongée dans mon lit, sous les draps, mes pensées restent figées sur Bucky. Personnage énigmatique, aux traits torturés, à la voix sombre légèrement rauque et beau. Très beau. Je m’endors avec pour seule pensée ses bras enlacés autour de moi.

Le lendemain, le programme était déjà tout calculé : la saga m’attendait, et si je suis sortie du lit, ce n’est que pour mieux retrouver mon canapé et ma télé.


Les semaines et les mois se sont enchaînés, rien n’a changé. Mon obsession n’a fait que s’accentuer ; de là sont nés des textes originaux que nous avons mis en musique avec AXEN : Mon ombre et sa noirceur, Ma perdition et Amour irréel — une façon de matérialiser Bucky sans jamais le toucher. Ma nouvelle addiction ne semble pas les inquiéter : je ne sais pas si je dois me dire qu’ils me connaissent simplement bien et me laissent vivre, ou si c’est un manque d’intérêt à mon égard. Peu importe — je préfère ne pas connaître leur avis — j’ai besoin que cette illusion reste à l’abri des regards qui la détruiraient. Aussi ridicule que puisse paraître mon obsession pour ce personnage, même si aucun espoir de réalisation ne peut poindre de ce fantasme, je préfère rêver toute ma vie plutôt que de me contenter de moins.

En ce début d’automne, chocolat chaud, biscuits et plaid forment mon trio de lutte contre le froid et la morosité des ciels gris. Bien installée, me revoilà ancrée dans cet univers de héros, les yeux rivés sur mon obsession de ces derniers mois. À cet instant, j’ignore encore que cette fascination durera bien plus qu’une saison ; je me laisse consciemment glisser dans une vie qui n’existe pas. J’ignore encore jusqu’où je vais me perdre, mais je ne résiste pas.

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