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Le début

Scipion avait eu envie de crier sa joie en sortant de l’entrevue, même si l’ambiance avait été glaciale du début à la fin.

Il aurait voulu accepter dans l’instant, sans cette heure de réflexion obligatoire. Mais les membres du Comité ne lui en avaient pas laissé le loisir, comme s'ils voulaient s'assurer qu'il mesure bien la portée de son engagement. Ou peut-être testaient-ils sa détermination, sa capacité à résister à la pression.

Dans sa cellule de réflexion pour quelques minutes encore, Scipion sortit de sa poche le petit carnet de notes qui ne le quittait jamais.

Il l'ouvrit à la première page et relut les mots qu'il y avait inscrits douze ans plus tôt, de son écriture d'adolescent encore malhabile :

Journal de Scipion Laffricain

Juin 187 pGO.

J’ai 16 ans et je viens d’obtenir mon diplôme de fin d’études. Je dois choisir ma voie : j’hésite entre la recherche sur les causes du Grand Orage, encore inconnues à ce jour, et le laboratoire du professeur Isselam où s’étudie le voyage dans le temps. Le professeur m’a proposé une place dans son équipe, bien que je ne sois pas un scientifique. Je dois me décider rapidement, mais je crois que je vais essayer de mener les deux en parallèle.

Scipion sourit en se souvenant du jeune homme qu'il était alors. Idéaliste, naïf, persuadé qu'on pouvait tout concilier par la seule force de la volonté. Son père, un ingénieur des systèmes de ventilation, lui avait dit ce jour-là : « Tu veux courir deux lièvres à la fois, mon fils. Tu n'en attraperas aucun ». Mais sa mère, professeure de littérature, avait posé sa main sur son épaule et murmuré : « Ou tu les attraperas tous les deux ».

Elle avait eu raison, en un sens. Il avait réussi à mener de front ses deux passions, même si cela lui avait coûté des nuits blanches et une santé fragile pendant ses premières années d'études.

Les douze années qui s'étaient écoulées depuis lui semblaient à la fois une éternité et un instant. Il avait intégré un groupe de recherche sur le Grand Orage, mais s'était vite rendu compte des limites de l'entreprise. Les documents étaient rares, souvent en très mauvais état, et l'équipe de recherche manquait cruellement de moyens et de compétences. C'était un groupe de passionnés, certes, mais sans la rigueur scientifique nécessaire pour faire de réelles avancées.

Alors Scipion avait décidé de creuser seul son sillon. Il s'était plongé dans l'étude systématique de la Langue des Anciens, apprenant par cœur chaque fragment de vocabulaire, chaque règle de grammaire qu'il pouvait extraire des rares textes disponibles. Il avait développé une méthode d'analyse étymologique qui lui permettait de reconstituer des mots perdus à partir de leurs racines. Ses articles avaient été remarqués, sa grammaire de l'Ancien Parler était devenue une référence.

Parallèlement, il avait continué à travailler avec le professeur Isselam sur le voyage temporel. John était devenu bien plus qu'un mentor – c'était un ami, presque un frère. Ensemble, ils avaient exploré les théories du temps inversé, poussé les limites de ce qu'on croyait possible. Scipion apportait sa rigueur linguistique à l'équipe, sa capacité à décrypter les textes anciens sur la relativité et la physique quantique que personne d'autre ne pouvait lire.

Il tourna quelques pages de son carnet et s'arrêta sur une entrée plus récente

Journal de Scipion Laffricain

Mars 195 pGO.

Ma thèse sur la Langue des Anciens publiée le mois dernier a eu un grand retentissement dans les milieux scientifiques et politiques, d’autant plus que le bruit court de la découverte d’un document très ancien écrit dans cette langue à l’époque pré-stormienne. J’espère que l’on fera appel à moi pour participer à l’équipe chargée de le déchiffrer. En attendant, je continue à travailler avec le professeur Isselam et nous pensons aboutir très bientôt.

Scipion se souvenait de l'amertume qu'il avait ressentie quand le document avait été confié à une autre équipe. Des linguistes médiocres, qui n'avaient pas sa maîtrise de la langue, qui ne comprenaient pas la subtilité de la grammaire ancienne. Il avait ragé pendant des semaines, pestant contre l'incompétence du Comité Scientifique.

Et maintenant, cinq ans plus tard, on venait le chercher. Parce que les autres avaient échoué, évidemment. Il aurait dû en être satisfait, une forme de revanche, de reconnaissance tardive. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser au temps perdu, à ces mois gaspillés pendant que des incompétents s'acharnaient sur un texte qu'ils ne pourraient jamais comprendre.

Un bruit de pas dans le couloir le tira de ses pensées. Le garde revenait déjà le chercher.

Scipion referma son carnet, le glissa dans sa poche et se leva. Sa décision était prise depuis le début, il le savait. Dès qu'ils avaient prononcé le mot « Journal », son sort était scellé. Il n'aurait pas pu refuser même s'il l'avait voulu. C'était sa destinée, d'une certaine façon. Tout ce qu'il avait fait jusqu'ici, ses études, sa thèse, ses années de recherche, l'avait conduit à cet instant.

Agnès comprendrait. Elle devrait comprendre. Elle aussi était une scientifique, elle aussi était animée par cette soif de savoir qui transcendait tout le reste. Trois mois sans la voir, sans voir les jumeaux, ce serait dur. Mais elle serait fière de lui. Et les enfants... ils étaient encore petits, trois mois ne représentaient qu'une fraction de leur vie. Ils l'attendraient.

Du moins, il l'espérait.

Il feuilleta une dernière fois son carnet.

Journal de Scipion Laffricain

Avril 195 pGO.

Je suis très déçu : le document découvert en début d’année a été confié à une équipe de linguistes que je connais et qui sont des incapables. Ils n’arriveront jamais à comprendre le texte.

Tant pis. Je vais me consacrer à ma famille et aux recherches sur le temps et la relativité.

Mais je regrette de ne pas avoir accès à ce document.

─ Je vais enfin pouvoir agir, murmura-t-il.

La porte s'ouvrit et le garde lui banda à nouveau les yeux avant de le reconduire devant le Comité. Cette fois, le chemin lui sembla plus court. Ou peut-être était-ce simplement que son esprit était ailleurs, déjà plongé dans les mystères du Journal qu'il allait bientôt découvrir.

Les membres du Comité paraissaient tout aussi aimables qu’une heure auparavant. Le vieil homme, qui présidait manifestement le Comité, lui demanda :

─ Quelle est votre décision ?

─ J’accepte votre proposition.

─ Vous savez ce que cela implique ?

─ Oui. Trois mois en isolement, aucun contact avec ma famille, personne à qui parler et beaucoup de travail.

Scipion marqua une pause, puis ajouta avec une amertume qu'il ne chercha pas à dissimuler :

─ Mais trop de temps a été perdu : ce travail devrait être terminé depuis plusieurs mois.

─ Vous êtes bien sûr de vous, dit le vieil homme d'un ton neutre.

─ En effet, Monsieur.

C'était la vérité. Scipion ne doutait pas de ses capacités. Il avait consacré sa vie à cette langue, il la connaissait mieux que quiconque. Si quelqu'un pouvait traduire ce document, c'était lui.

─ Bien. Vous allez être conduit sur votre lieu de travail. Vous n’en sortirez pas pendant quatre-vingt-dix jours à compter d’aujourd’hui. Vous devrez, tous les jours, nous faire parvenir votre traduction et un rapport sur l’avancement de votre travail. Nous vous apporterons toute l’aide possible, n’hésitez pas à demander. Enfin, quelqu’un ira prévenir votre épouse et vous ramènera vos affaires.

─ Merci, Monsieur.

─ Des questions ?

Scipion réfléchit un instant. Il y avait tant de choses qu'il voulait savoir, mais il décida de se concentrer sur l'essentiel.

─ Deux : où a-t-on découvert le document ? qui en est l’auteur ?

─ Des fouilles ont été entreprises dans une galerie abandonnée. On y a découvert deux squelettes et un sac étanche contenant le document. D’après les experts qui ont examiné le document, il s’agirait d’un journal intime ; l’un des squelettes est celui d’une femme, mais nous n’en savons pas plus.

Scipion ne put s'empêcher de sourire. Un journal intime. Écrit par une femme, probablement. Quelqu'un qui avait vécu les derniers jours de l'Ancien Monde et qui avait jugé important de consigner ses pensées. Que pouvait-elle avoir à dire ? Quels secrets allait-il découvrir ?

─ Vous trouvez ça drôle ? demanda sèchement la femme.

─ Vos « experts » n'ont pas réussi à traduire le « Journal » ?

─ Non.

─ Que de temps perdu !

Le jeune homme se raidit sur sa chaise, visiblement piqué au vif. Mais le vieil homme leva une main apaisante.

─ Autre chose ?

─ Non.

─ Alors nous pouvons commencer.

Le garde entra une fois de plus, banda les yeux de Scipion et l'emmena. Cette fois, le trajet fut plus long. Quinze minutes de marche environ dans les corridors frais des niveaux inférieurs.

Finalement, le garde s'arrêta. Scipion entendit le bruit caractéristique de clés tournant dans des serrures. Trois serrures différentes, trois clés différentes. Ils prenaient leurs précautions.

La porte s'ouvrit et le garde le fit entrer avant de lui retirer son bandeau.

Scipion cligna des yeux, s'adaptant à la lumière. Ils se trouvaient dans une grande pièce, bien éclairée. Le contraste avec l'obscurité du bandeau était presque douloureux.

Une table rustique qui pourrait lui servir de bureau trônait au centre de la pièce, accompagnée d'un fauteuil qui avait l'air confortable, un luxe inattendu. Sur le bureau, une pile de feuilles de papier vierge et plusieurs crayons soigneusement alignés. Deux portes s'ouvraient sur les côtés : l'une menait vers une salle de bain, l'autre vers une chambre avec un lit simple et une table de nuit surmontée d'une lampe de chevet.

C'était spartiate, mais pas aussi lugubre qu'il l'avait craint. Pas de fenêtre, évidemment, ils étaient sous terre, et de toute façon il n'y avait rien à voir dehors. Pas de décoration non plus, juste des murs de béton gris. Mais c'était propre.

Le garde s’adressa à lui pour la première fois :

─ Vous n’avez pas le droit de sortir, la porte sera fermée à clé et sera gardée nuit et jour. Vos repas vous seront apportés trois fois par jour. Vous noterez sur une feuille vos besoins particuliers, matériel, vêtements, etc. et vous remettrez cette feuille à la personne qui viendra, mais vous ne devez en aucun cas lui parler. En cas d’urgence vous avez un bouton d’appel sur le bureau, la table de nuit et dans la salle de bains.

Il marqua une pause, puis ajouta d'un ton plus neutre :

─ Des questions ?

─ Non.

Le garde fit un petit signe de tête et sortit. Scipion entendit les clés tourner dans les trois serrures. Puis le silence.

Un silence total, absolu. Scipion n'avait jamais connu un tel silence. Dans leur monde souterrain, il y avait toujours du bruit – les ventilateurs qui ronronnaient, les pas dans les couloirs, les voix des voisins à travers les cloisons minces. Ici, rien. Juste le battement de son propre cœur et le sifflement léger de sa respiration.

Il soupira, s'approcha du bureau et s'y installa. Le fauteuil était effectivement confortable, bien qu'un peu défoncé. Scipion prit une feuille de papier et un crayon, et commença à rédiger sa première demande.

Matériel nécessaire pour la traduction : Dictionnaires de l'Ancien Parler (tous disponibles), Ma grammaire personnelle de l'Ancien Parler (dans mon bureau à l'université), Mes notes de recherche (idem), Livres de référence sur la civilisation pré-stormienne, Magnésium pour les crampes (je sais que je vais en avoir).

Scipion posa le crayon et s'adossa contre le dossier du fauteuil. Demain, le travail commencerait vraiment. Demain, il découvrirait enfin le Journal.

Pour l'instant, il avait besoin de dormir. Mais alors qu'il se dirigeait vers la chambre, il se surprit à penser à Agnès.

Se demanda-t-elle déjà où il était ? Les enfants avaient-ils remarqué son absence ? Combien de temps avant qu'on les prévienne ? Il secoua la tête, chassant ces pensées.

Il avait accepté cette mission en connaissance de cause. Il devait maintenant l'honorer.

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