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Elle leva les yeux de son écran, les sourcils froncés par la concentration. Les équations qui dansaient devant elle depuis des heures commençaient à former un motif cohérent, une solution élégante à un problème que son équipe tentait de résoudre depuis des mois.
─ Antoine, appelle Maxime.
Elle avait prononcé ces mots machinalement, comme elle le faisait des dizaines de fois par jour. Son CPA[1], Antoine, était programmé pour répondre instantanément à ses commandes vocales. Mais contrairement à l'habitude, elle n'obtint aucune réponse.
Étonnée, elle regarda autour d'elle, cherchant l'androïde dans son appartement luxueux. Il était à sa place habituelle, contre le mur-fenêtre, en position de repos. Une silhouette humanoïde élégante, à peine plus grande qu'un homme moyen, avec un revêtement blanc nacré qui captait la lumière. Il était censé attendre là ses ordres et les exécuter avec l'efficacité d'une machine et l'adaptabilité d'un être intelligent.
Mais pour la première fois depuis qu'elle l'avait acquis et modifié, car elle ne faisait jamais confiance aux programmes de base, Antoine n'avait pas répondu à sa demande.
─ Bon, il a encore buggé, murmura-t-elle avec une pointe d'agacement.
Syvantha Prom se leva facilement de son fauteuil. Malgré les longues heures passées devant son écran, elle maintenait une forme physique. Ses cheveux bruns étaient tirés en un chignon strict qui dégageait un visage aux traits fins, presque fragiles. Mais ses yeux noirs démentaient cette première impression de fragilité. C'étaient des yeux durs, déterminés, ceux de quelqu'un qui avait dû se battre pour gagner sa place dans un monde d'hommes.
Elle s'approcha de l'androïde et chercha derrière sa tête le bouton de reset, caché sous une plaque amovible. Elle appuya dessus et attendit.
─ Test mémoire, annonça l'androïde de sa voix synthétique.
Syvantha soupira. Le test mémoire prenait toujours plusieurs minutes, et elle n'avait pas le temps pour ça. Pas aujourd'hui. Pas avec les nouvelles inquiétantes qui circulaient dans les cercles du pouvoir.
Antoine n'était pas un CPA ordinaire. Elle l'avait modifié elle-même, ajoutant des couches de chiffrement que même les meilleurs cryptanalystes de l’Agence Centrale d’Investigations (ACI) ne pourraient percer. Pour certains correspondants, Antoine établissait des communications cryptées indéchiffrables et indétectables.
Pendant que se déroulait le programme de redémarrage, Syvantha retourna à son bureau et contempla la vue spectaculaire depuis le 52ème étage de sa tour à Manhattan. La ville s'étendait à perte de vue, un océan de verre et d'acier scintillant sous le soleil de l'après-midi. Central Park n'était qu'une tache verte au loin.
Mais la beauté du paysage ne pouvait pas distraire son esprit des problèmes qui s'accumulaient.
La situation se dégradait rapidement, et le caractère totalitaire du gouvernement s'accentuait de jour en jour. Le Gouverneur Général des États Unis du Monde venait de faire une annonce qui restreignait encore un peu plus les libertés individuelles. Les restrictions s'empilaient, chacune un peu plus oppressante que la précédente. Et de graves conséquences risquaient d'en découler si personne ne réagissait.
Syvantha avait grandi dans un monde déjà contrôlé, déjà surveillé. Ses parents lui racontaient parfois, à voix basse, toujours à voix basse, comment c'était avant la Grande Pandémie, avant la fusion des nations en quatre super-états, avant le Gouvernement Mondial. Un temps où on pouvait encore voyager librement, penser librement, exister librement.
Elle n'avait connu que le monde d'après. Un monde où chaque citoyen était fiché, traqué, analysé. Où l'intelligence artificielle qu'elle avait elle-même contribué à développer était utilisée pour formater les esprits, pour créer une population docile et prévisible.
Elle continua à rédiger son rapport pour le Conseil Mondial de la Résistance Puciphobe. Un nom qui aurait été risible s'il n'était pas si dangereux de le prononcer. Puciphobe. Ceux qui avaient peur de la puce, qui la refusaient, qui la combattaient. Dans les médias officiels, ils étaient dépeints comme des terroristes, des obscurantistes, des ennemis du progrès.
Antoine annonça la fin de sa réinitialisation, la tirant de ses pensées :
─ Syvantha, je suis prêt. Que puis-je pour toi ?
Sa voix était maintenant claire, normale. Le bug était réparé.
─ Mon rapport est terminé. Rédige une convocation pour une réunion des membres du Conseil. Il faudra le crypter avant de l’envoyer.
─ Bien. Autre chose ?
─ Oui. Appelle Maxime sur la ligne sécurisée. Nous devons prendre une décision rapidement et le Conseil est beaucoup trop timide et incapable de prendre une décision.
─ Je m’en occupe.
Maxime. Son complice, son allié dans cette guerre silencieuse. Un des rares en qui elle pouvait avoir une confiance absolue. Ils s'étaient rencontrés dans l'équipe du professeur Martino, lui aussi un génie de l'informatique, lui aussi conscient des dérives du système qu'ils contribuaient à créer.
Ensemble, ils avaient décidé de résister. De l'intérieur.
[1] CPA : Cyber Personal Assistant. C’est une sorte de robot domestique capable d’exécuter un certain nombre de taches et qui obéit à la voix de son propriétaire.

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