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6 minutes de lecture

Scipion, qui avait assez mal dormi dans ce lit inconnu, dans cette pièce trop silencieuse, s'était réveillé de très bonne heure.

Il avait fait ses exercices matinaux, des pompes et des abdominaux, puis avait pris une douche froide qui l'avait complètement réveillé. Une tasse de café avait été vite bue. Une cafetière électrique était disposée sur une petite table avec une réserve de café synthétique qui tiendrait probablement tout son séjour. Le goût était atroce, mais la pseudo-caféine faisait son effet.

Installé à son bureau, il avait préparé des feuilles de papier et plusieurs crayons. Il était impatient de commencer, de voir enfin ce document mythique dont tout le monde parlait à mots couverts.

Le bruit de clés tournant dans les serrures le fit sursauter. Déjà ?

Une femme inconnue entra dans la pièce, accompagnée d'un garde en uniforme et armé. Elle avait un visage sévère et des cheveux gris tirés en arrière. Sans un mot, sans même le regarder, elle posa sur le bureau un petit coffret en métal. Sur le couvercle, gravées en lettres rouges :

Documents classifiés

Personnes autorisées seulement

La femme introduisit une clé dans la serrure du coffret et l'ouvrit avec des gestes précis. Elle en sortit trois enveloppes de plastique transparent et les déposa sur le bureau avec un soin presque religieux. Chaque enveloppe contenait un feuillet de papier jauni par le temps.

Puis elle referma soigneusement le coffret et repartit sans un mot, toujours accompagnée par le garde. La porte se referma derrière eux, les verrous cliquetèrent.

Scipion resta immobile un instant, contemplant les trois enveloppes comme un croyant contemplerait des reliques sacrées. Deux siècles. Ces feuilles avaient près de deux siècles. Elles avaient été écrites dans un monde qui n'existait plus, par quelqu'un qui était mort depuis longtemps, quelqu'un qui avait peut-être vu venir la fin.

Chaque enveloppe contenait un feuillet de papier jauni. Scipion prit une profonde inspiration et saisit la première enveloppe. Le plastique crissa légèrement sous ses doigts. Il l'ouvrit avec précaution et en sortit le feuillet.

Le papier était incroyablement fragile, jauni par le temps mais étonnamment bien conservé. Il était couvert, recto-verso, d'une écriture fine, élégante et très lisible. Une écriture de femme, pensa Scipion, bien que cette pensée soit probablement sexiste.

Il reconnut immédiatement plusieurs mots de l'Ancien Parler. Son cœur bondit de joie, il pourrait traduire ce texte ! Après toutes ses années d'étude, après tous ses efforts, il tenait enfin entre ses mains un texte significatif, pas juste des fragments ou des inscriptions publicitaires récupérées dans les décombres.

Il commença à lire et immédiatement une chose le frappa : le texte ne comportait aucune date. Étrange. Un journal sans date ?

Journal de Syvantha Prom

Il reste moins d’une semaine avant que tout soit terminé et je dois raconter les événements auxquels j’ai participé ces dernières années. Ce document pourra peut-être servir aux historiens du futur et les aider à comprendre. Ma responsabilité est lourde et ma vie a été une accumulation d’erreurs. Ma seule excuse est que je croyais œuvrer pour le bien de l’humanité alors que je la précipitais vers sa fin. Mais je ne demande aucune indulgence à mon égard : ceux qui me liront pourront me juger.

Scipion interrompit sa lecture, les yeux fixés sur les derniers mots qu'il venait de traduire : alors que je la précipitais vers sa fin.

Cette femme, Syvantha Prom, s'accusait d'avoir causé la fin de l'humanité. Ou du moins d'y avoir contribué. Parlait-elle du Grand Orage ?

Il avait traduit sans trop de difficultés ces quelques phrases. Mais il avait du mal à en comprendre le sens, même si l'allusion au Grand Orage lui paraissait très probable.

Il réfléchit un court instant, puis il ouvrit son fidèle carnet de notes. Sur une page vierge, il écrivit en gros caractères :

Qui est Syvantha Prom ?

Il présumait que le squelette de femme découvert avec le Journal était celui de l’auteure du Journal. Mais qui était-elle ? Une scientifique, probablement, une personne importante, assez pour avoir accès à des informations cruciales. Mais qu'avait-elle fait ? Quelle erreur avait-elle commise qui lui pesait si lourdement sur la conscience ?

Il décida de continuer sa traduction.

Journal de Syvantha Prom

Mon récit sera long et j’espère avoir assez de temps pour le terminer. Je suis obligée de rentrer dans les détails pour être sûre d’être bien comprise.

Nous sommes en 2059, mais pour comprendre il faut revenir plus de cinquante ans en arrière.

Tout a commencé dans le dernier quart du XXe siècle, au début de la micro-informatique.

Scipion s'interrompit, fronçant les sourcils. 2059. L’année du Grand Orage, selon leur calendrier. Le 14 juillet 2059 marquait l'an zéro de leur civilisation, le jour où tout avait basculé.

Et elle parlait du XXᵉ siècle comme étant le début de tout. Cinquante ans avant 2059, cela faisait… 2009 ? Aux alentours de 2000 ? Scipion connaissait un peu cette période, l'avait étudiée dans les rares documents disponibles. C'était l'époque d'avant la Grande Pandémie, d'avant la fusion des nations, d'avant le Gouvernement Mondial.

Une époque où le monde était encore morcelé, où les anciennes nations se faisaient la guerre ou la paix, où les gens voyageaient encore librement d'un continent à l'autre.

Il continua sa lecture, mais dut s'arrêter rapidement. Certains mots de l'Ancien Parler lui résistaient. Il s'appuyait sur l'étude des racines des mots qu'il avait développée dans sa thèse, ce qui lui permettait de fabriquer de nouveaux mots dans la langue courante. Mais encore fallait-il en donner le sens.

Microprocesseur. Il comprenait les racines : micro signifiait petit, et processeur était lié au mot processus, traitement. Un petit système de traitement ? Mais traiter quoi ?

Ordinateur personnel. Ordinateur venait d'ordonner, ordre. Une machine qui ordonne, qui classe, qui organise ? Et personnel signifiait qui appartient à une personne. Donc une machine d'organisation personnelle ?

Il rédigea immédiatement une demande pour le prochain visiteur. Il avait besoin d'accéder aux archives, aux maigres documents du XXᵉ siècle qui étaient entreposés quelque part dans les niveaux inférieurs. Par recoupement avec des racines déjà déchiffrées, il pourrait peut-être trouver des pistes.

Il reprit sa lecture, déterminé à aller le plus loin possible.

Journal de Syvantha Prom

Le microprocesseur a été l’invention qui allait révolutionner la société humaine et modifier définitivement la civilisation. Il permit le développement rapide des ordinateurs personnels, mais pas seulement.

Un français eut l’idée géniale d’insérer un microprocesseur rudimentaire dans un petit rectangle de plastique. Les banques se sont immédiatement emparées de l’idée et ont remplacé la bande magnétique peu fiable des cartes de paiement par un microprocesseur, une puce, qui ne contenait que quelques informations et mais permettait de nombreuses opérations.

Scipion s'arrêta net. Une puce. Le mot français ancien pour désigner un insecte parasite, il le savait. Mais ici, manifestement, il désignait quelque chose d'autre. Et ce petit rectangle de plastique avec un microprocesseur ?

Il commençait à avoir mal au crâne. Trop de mots nouveaux, trop de concepts qu'il ne comprenait pas. Il lui manquait un contexte essentiel pour saisir ce que Syvantha expliquait.

Il décida d'en rester là pour le moment. Il déchira la demande qu'il avait préparée et en rédigea une nouvelle, beaucoup plus longue.

Il y expliquait les problèmes rencontrés, la nécessité d'avoir accès aux archives. Il demandait, d'urgence, le maximum de textes imprimés en Ancien Parler : journaux, magazines, livres, tout ce qui pourrait l'aider à reconstituer le vocabulaire technique de l'époque.

Il ajouta une lettre pour son épouse. Il ne disposait pas d'enveloppes et de toute façon, il savait que tout passerait à la censure. Mais il voulait qu'Agnès sache qu'il pensait à elle, aux enfants. Qu'il allait bien. Que le travail était fascinant mais difficile.

Scipion posa son crayon, se frotta les yeux. Il était épuisé mentalement, bien qu'il ne soit que midi. La traduction exigeait une concentration intense, chaque mot devait être pesé, analysé, compris dans son contexte.

Mais il avait fait le premier pas. Il avait découvert le nom de l'auteure du Journal. Syvantha Prom. Une femme qui s'accusait d'avoir précipité la fin de l'humanité.

Et il fallait, il allait découvrir comment.

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