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Le 18 juin 2059 à 19h30 GMT, Yvan Alexevitch Kouriakine, président de la Fédération de Russie, décrocha son téléphone sécurisé et composa le numéro direct du Gouverneur Général des États Unis du Monde. Ses mains tremblaient légèrement en tenant le combiné, chose rare pour un homme qui avait survécu à trois tentatives d'assassinat et de coup d'État.
À l'autre bout du fil, dans son bureau forteresse du Palais Mondial de Genève, Serge Leprieur décrocha à la première sonnerie.
Le protocole habituel voulait qu'ils échangent d'abord des politesses, qu'ils discutent brièvement de sujets sans importance avant d'aborder le véritable motif de l'appel. Mais à l'instant où Leprieur entendit la respiration haletante de Kouriakine, il comprit que quelque chose de grave se passait.
─ Monsieur le Gouverneur, j'ai besoin d'une réunion du Conseil Restreint. D'extrême urgence.
La voix de Kouriakine était tendue, presque paniquée. Serge Leprieur fronça les sourcils. Il connaissait Kouriakine depuis vingt ans. C'était un homme froid, calculateur, impossible à intimider. Le voir dans cet état était profondément inquiétant.
─ De quoi s'agit-il ? demanda Serge.
─ Je ne peux pas en parler au téléphone. Je sais que cette ligne est sécurisée, mais… Il faut que le Conseil soit réuni. Maintenant.
─ Kouriakine, j'ai besoin de savoir pourquoi je dois convoquer le Conseil en urgence et à cette heure.
─ C'est une question de sécurité mondiale. C'est tout ce que je peux dire.
Serge Leprieur soupira. Kouriakine était manifestement terrifié par quelque chose, mais refusait d'en dire plus. Cela en soi était suffisamment alarmant pour justifier une réunion d'urgence.
─ Très bien. Je convoque une visio-conférence pour 20h30. Vous aurez une heure pour convaincre le Conseil que cette urgence en valait la peine.
─ Merci, Monsieur le Gouverneur. Vous ne le regretterez pas.
Kouriakine raccrocha avant que Serge ne puisse ajouter quoi que ce soit.
Serge contempla le téléphone un instant, perplexe. Puis il appuya sur le bouton d'interphone qui le reliait à son secrétaire personnel.
─ Martin, convocation d'urgence du Conseil Restreint. Visio-conférence dans une heure. Les quatre membres permanents et Kouriakine.
─ Bien, Monsieur. Motif de la convocation ?
─ A déterminer. Kouriakine refuse de parler.
Un silence à l'autre bout de la ligne, puis :
─ Je lance les convocations immédiatement, Monsieur.
A 20h30 précise, Serge Leprieur s'installa devant le mur d'écrans de son bureau. Quatre écrans étaient déjà allumés, affichant les visages des quatre membres permanents du Conseil Restreint.
A sa gauche, James Morrison, Gouverneur des États Unis des Amériques, un homme massif au visage carré qui semblait perpétuellement en colère. À sa droite, Chen Wei, Gouverneur des États Unis d'Asie, une femme d'une soixantaine d'années au visage impénétrable, qui observait tout avec une patience de chat guettant une souris.
Sur les deux écrans du haut, Amadou Diallo, Gouverneur des États Unis d'Afrique, un homme élégant au crâne rasé qui affichait un sourire poli mais ses yeux trahissaient son irritation d'avoir été convoqué si tard. Et Klaus Hoffmann, Gouverneur des États Unis d'Europe, un homme austère aux cheveux gris fer qui regardait sa montre avec ostentation.
Un cinquième écran s'alluma, révélant le visage tendu de Kouriakine. Il était pâle, les traits tirés, comme s'il n'avait pas dormi depuis plusieurs jours.
Serge Leprieur prit la parole :
─ Madame, Messieurs, nous sommes réunis ce soir à la demande expresse d'Yvan Kouriakine, président de la Fédération de Russie, membre des États Unis d'Europe. Je lui donne immédiatement la parole.
Le russe prit une profonde inspiration, comme pour se donner du courage, puis commença :
─ Merci Gouverneur. L'affaire est très grave et devrait, à mon avis, ne pas filtrer hors de cette réunion.
Il fit une courte pause, ses yeux balayant les visages sur ses propres écrans.
─ Nos services secrets ont réussi à infiltrer une cellule puciphobe et ont pris connaissance d'un document explosif. Nos opposants ont réussi à mettre au point un virus informatique qui va empêcher définitivement les jonctions de fonctionner.
Un silence stupéfait accueillit cette déclaration. James Morrison fut le premier à réagir :
─ Expliquez-vous, Kouriakine, je crains que personne n’ait compris de quoi il s’agit exactement.
─ En effet. Je vais vous résumer ce que m’ont expliqué les scientifiques. Tout ce qui utilise l’électronique est basé sur l’effet semi-conducteur.
Il s'interrompit, cherchant ses mots pour rendre compréhensible à des non-spécialistes un concept technique complexe qu’il ne maitrisait pas lui-même.
─ Pour faire simple, vous prenez un morceau de germanium et vous y introduisez une impureté. Vous obtenez une diode avec deux électrodes. Si vous y appliquez un courant, il circulera dans un sens et sera bloqué dans l’autre : c’est l’effet semi-conducteur. Les premières diodes étaient en effet au germanium et deux diodes forment un transistor. Par la suite, le germanium a été remplacé par le silicium, puis par l’arséniure de gallium.
Klaus Hoffmann l'interrompit avec impatience :
─ Kouriakine, épargnez-nous le cours de physique et venez-en au fait.
─ J'y viens, répondit Kouriakine avec une pointe d'irritation. Les microprocesseurs sont en réalité un ensemble de plusieurs centaines de milliers de transistors. Si l'effet semi-conducteur ne fonctionne plus, toute notre société basée sur la microélectronique, donc l'informatique, s'effondre.
Cette fois, le silence qui suivit était différent. Ce n'était plus de l'incompréhension, mais de l'horreur croissante alors que chacun réalisait les implications de ce qui venait d'être dit.
Chen Wei fut la première à reprendre la parole, sa voix toujours aussi calme mais avec une nuance d'urgence :
─ J’ai compris. Mais comment stopper l'effet semi-conducteur ? C'est un phénomène physique fondamental, pas un programme informatique.
─ Nos experts n'en savent rien, admit Kouriakine. Mais il semble que les rebelles aient développé un virus qui va mettre en panne non seulement les semi-conducteurs existants mais aussi ceux que l'on pourrait fabriquer à l'avenir.
Amadou Diallo se pencha vers sa caméra, son sourire poli ayant complètement disparu :
─ A-t-on fait une étude d'impact d'un tel problème ?
─ Pas encore, répondit Kouriakine. Il s'agit de ne pas ébruiter cette affaire. L'étude devrait être confiée à la Centrale, mais...
Il laissa sa phrase en suspens. Mais tout le monde avait compris : il pourrait s'agir d'une catastrophe aux conséquences incalculables.
Serge Leprieur reprit le contrôle de la réunion.
─ Bien. Je contacte le Directeur de l'ACI qui fera remonter vos informations et s'occupera de la suite. Kouriakine, y a-t-il encore quelque chose que nous devrions savoir ?
─ …
─ Kouriakine ?
─ Mes services sont certains que les puciphobes sont infiltrés au plus haut niveau des laboratoires de recherche. Des femmes et des hommes de talent, apparemment insoupçonnables font tout pour saboter notre action.
─ Etes-vous sur de nous avoir tout dit ?
─ …
─ Kouriakine ?
─ Oui Gouverneur. Si nous en découvrons plus, vous serez le premier informé.
─ Bien. La séance est levée.
Un à un, les écrans s'éteignirent. Kouriakine fut le dernier, son visage anxieux disparaissant dans le noir.
Seul dans son bureau, le Gouverneur ouvrit un tiroir de son bureau à l'aide d'une clé de son trousseau personnel. Il en sortit un téléphone filaire de couleur rouge, une ligne directe, non enregistrée, qui le reliait au Directeur de l'ACI sans passer par aucun intermédiaire.
Il décrocha le combiné et fut immédiatement en ligne.
─ Quelles sont vos dernières informations sur les puciphobes ? demanda-t-il sans préambule.
─ Peu de choses, Monsieur le Gouverneur. Les réseaux sont très cloisonnés et ne communiquent ni par le réseau téléphonique normal ni par internet. Nos techniciens ont détecté un réseau parallèle crypté mais n'ont pas réussi à s'y introduire pour l'instant.
─ Que disent vos indics ?
─ Rien d'intéressant. Mais nous avons réussi à infiltrer quelqu'un depuis trois jours, un spécialiste en cryptage. Nous attendons ses informations.
─ Très bien. Je veux un rapport deux fois par jour. Cette affaire est prioritaire absolue.
─ Entendu, Monsieur le Gouverneur.
Serge raccrocha, mais ne rangea pas le téléphone rouge. Il resta un long moment à le contempler, réfléchissant.
Quelque chose dans l'attitude de Kouriakine le dérangeait. Le président russe était trop nerveux, trop insistant. Et son histoire de virus capable de détruire l'effet semi-conducteur lui-même semblait... improbable. Pas impossible, mais improbable.
Il décrocha à nouveau le combiné.
─ Oui, Monsieur le Gouverneur ? répondit instantanément le Directeur de l'ACI.
─ Parmi les tâches prioritaires, lancez une enquête approfondie sur Yvan Kouriakine.
Un silence surpris, puis :
─ Le président de la Fédération de Russie ?
─ Oui, confirma Serge d'un ton qui n'admettait aucune discussion. Et avec la plus grande discrétion. Je veux un premier rapport dès demain.
─ Bien, Monsieur.
Serge raccrocha pour la deuxième fois et se renfonça dans son fauteuil. À travers la baie vitrée de son bureau, il pouvait voir les lumières de Genève scintillant dans la nuit. Une ville paisible, en apparence. Mais sous la surface, dans l'ombre, des forces s'agitaient qui menaçaient de détruire tout ce qu'ils avaient construit.
Il allait découvrir qui tirait les ficelles. Et il allait les arrêter.
Avant qu'il ne soit trop tard.

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